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REVUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE
A.DOLPHK WA.HLE5 ET COMPAGNIE.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE SÉRIE. — £LNNÉB 1841.
TOMB SIXIÈME.
JUIN,
^vxxïdUs,
AU BUREAU DE Li REVUE DE PARIS,
RUE FOSStS-AUX-LOCPS, îï» 74.
1841
HISTOIRE DE LA FORMATION
SE
LA LANGUE FRANÇAISE.
PAR M. J. J. AMPERE.
Ménage , qui alliait Tesprit à l'érudition, ce qui est rare,
s'élall épris d'une telle ardeur pour la philologie , que celte
science fut sa plus constante et sa dernière passion. On raconte
même que, pour travailler à celte alchimie des mois, il se
cachait comme les adeptes du grand œuvre, inquiet, ombra-
geux, ne confiant ses desseins à personne , et surtout aux sa-
vants , dont la jalousie , à ce que dit la préface du Diction-
naire Étymologique , « va souvent jusqu'à la bagatelle. » Je
comprends, sans le partager toutefois, cet enthousiasme phi-
lologique, car il y a dans l'élude des langues plus d'un mys-
tère qui intéresse tout à la fois la philosophie et l'histoire.
D'ofi vient la parole ? Est-ce une révélation ? Le suprême au-
teur des choses nous l'a-t-il donnée comme le chant aux oiseaux?
Est-ce le résultat de l'effort , de l'industrie , et l'homme s'est-il
élevé parla recherche du cri jusqu'au langage ? faut-il croire,
comme la Genèse l'enseigne et comme M. Nodier le pense , qu'à
défaut d'une syntaxe toute faite, Dieu avait^mis du moins dans
Adam la faculté d'imposer instinctivemeul des noms aux choses
6 1
6 REVUE DE PAKIS.
et de trouver des mots pour exprimer les idées à mesure qu'elles
se développent? Il y a là pour les penseurs malière à plus d'un
rêve , et les plus grands penseurs ont rêvé. Les philologues ont
feuilleté les lexiques. On a médité, annoté, la grammaire des
Hurons et des Holtentots; on a découvert la langue primitive .
soit dans le déparlement des Basses-Pyrénées, soit en Basse-
Bretagne, et le mystère ne s'est pas éclairci. Mais, sans re
monter à la création pour soulever le voile (|ui couvre tontes
les orifrines, que de questions encore , irritantes par leur oi)s-
curité même . naissont de l'élude de ces langues, telles que nous
les ont apprises nos livres et nos nourrices ! La curiosité du
reste est éveillée depuis longtemps. Sept cenls ans avantJésus-
Christ , le roi Psamraélique. tout en bâtissant des pyramides,
faisait , comme Court de Gébelin , des expériences sur l'histoire
naturelle de la parole. L'antiquité, les premiers siècles de la dé-
cadence, depuis Varron jusqu'à Isidore de Séville, nous ont
légué quelques monuments philoIogi(|ues d'un intérêt véritable.
Quant au moyen âge, il se contente de savoir que la diversité
des langues date da la tour de Babel. Charlemagne est à peu
près le seul grammairien de ces temps barbares, et il faut
arriver jusqu'à la renaissance pour retrouver la philologie.
Mais alors , c'est vraiment l'âge d'or. Comme les dames du
moyen âge , la linguistique a d'amoureux champions qui brisent
des lances en son honneur. A dater des Lascaris, c'est une
science régulière et constituée qui se transmet et qui attire à
ses spéculations des esprits éminenls. Luther laisse reposer la
plume de rhérésie pour l'origine des noms propres allemands.
Scaliger . ce matamore de la syntaxe . oublie la généalogie des
princes de Vérone en écrivant sur la linguisli((ue comparée
quatre-vingts livres heureusement perdus, el Leibnitz, le grand
Leibnifz lui-même . se détourne de la Théodicée pour les Col-
lectanea etymologica. Chaque peuple a sa pleïadephilologiquej
parmi les hommes du passé dont elle se souvient, la France a
Budée, Henri Etienne . Ménage. MM. de Porl-Royal, et parmi
les modernes qu'on aime à citer , Raynouard , M. Nodier et
M. Ampère, que son récent travail place au premier rang de
nos philologues.
VHistoire de la formation île la langue n'est point une
œuvre isolée , sans antécédeuls et sans relations. Elle forme la
REVUE DE PARIS. f
transition nécessaire entre C Histoire des lettres avant le dou-
zième siècle , et V Histoire comparée de la littérature fran-
çaise au moyen-âge. Mais où commence , où tinil le moyen
âge? M. Ampère en pose fort judicieusement les limites dans
une introduction substantielle et qui atteste, par sa rapidité et
sa précision même, un vaste trésor d'études amassé depuis
longtemps, et dans laquelle sont exposées les vicissitudes de
notre littérature , depuis le moment où la langue vulgaire com-
mence à devenir son organe. Le moyen âge pour M. Ampère,
c'est l'époque comprise à peu près entre le xii^ et le xv« siècle.
Il y a là une civilisation à part , qui a son mouvement ascen-
sionnel , son apogée et son déclin. Les pieuves ne font pas dé-
faut. On trouve en effet entre ces dates extrêmes une littéra-
ture , un art original et complet , un monde politique tout à
fait distinct. Dans les lettres, Thibault de Champagne, et le
Roman du Renart; dans Tart , l'architecture ogivale ; dans le
christianisme , saint Bernard et le mysticisme ; dans les mœurs
publiques , la chevalerie j dans le gouvernement, la royauté;
dans la société civile, le peuple. A part le peuple et la royauté
qui grandiront encore dans les âges suivants, les éléments
divers qui constituaient cette société ne tarderont pas à se
dissoudre et à s'altérer, et dès le xiv^ siècle apparaissent les
premières lueurs de la civilisation moderne. Des astres nouveaux
se lèvent à l'horizon, et res|)rit cherche des voix inconnues,
comme Colomb va chercher d'autres mondes.
Dans cette France du xii« siècle qui va rompre sans retour
avec les dernières traditions du monde antique , dans ce peuple
morcelé qui travaille à s'agréger , deux langues sont en pré-
sence. Tune dégénérée , usée par l'âge, profanée par toutes les
invasions, l'autre enfant et ne sachant que bégayer, toutes
deux rivales , et , malgré leur barbarie , organes également ac-
tifs et puissants. La langue latine , comme les monuments ro-
mains , devait subir de tristes dégradations. Les rois Sicambres
Toutrageaient tout en la respectant,' et je doute fort, quoi
qu'en dise Fortunat, que Charibert fût très-renseigné sur le
thème. L'église elle-même lui prodiguait l'insulte ; la grammaire
était abreuvée de fiel , et le grand pape Grégoire 1" prêchait le
mépris de toute règle. « Que m'importent, disait-il , le solécisme
et le barbarisme , l'hiatus ou le régime ? Je ne m'inquiète pas
8 REVUE DE TARIS.
de si peu , et je regarde comme indigne de plier la parole divine
aux lois (le Donat. i L'exemide du saint père ne fui que trop
bien suivi. On disait au ix* siècle , dans la formule du baptême :
Ego te haptiso in iiotnine patriâ ftliâ et spiritus sa?icti.
Heureusemenl pour la syniaxe, les casuisles s'alarmèrent, et
Ton en revint au génitif, dans la crainte que le barbarisme, en
invalidant le sacrement , n'entraînât la damnation. L'église
néanmoins, tout en méprisant Donat, imposait sans partage,
dans les choses du dogme, l'usage du latin , comme elle plaçait
des vitraux sombres aux nefs des cathédrales pour éteindre les
clartés trop vives. La théologie dogmatique, afin d'esquiver
l'interprétation individuelle, repoussa toujours la langue vul-
gaire. La théologie polémique et la prédication l'admirent quel-
quefois . mais rarement, et lorsqu'il y avait nécessité absolue
de s'adresser à la foule ignorante. La philosophie, si long-
temps vassale de I Église, semhiait redouter comme elle l'idiome
populaire, et pour la première fois en France elle parle français
lorsqu'elle pense librement avec Descartes et qu'elle s'adresse
au bon sens et à la raison de tous. Quant à l'histoire, elle est
fidèle à la langue du pays, et sa prose, é|)ique dans Villehar-
douin, naïve dnns Joinville, a gardé, malgré ses rides, une
verdeur et une grâce qui nous charment encore. Dans la poésie,
le latin se maintient un certain temps auprès de la langue
usuelle et se confond avec elle. On connaît les épîtres farcies
et la chanson que répétaient les écoliers de Paris lors du dé[>art
d'Abélard. Mais la lutte est bientôt décidée, et le dactyle,
vaincu sans appel , va se réfugier, pour n'en plus sortir, au
collège de Navarre. Dès lors la poésie, accessible à tous, court
les rues et les châteaux : elle s'inspire confusément de tous les
grands souvenirs, de tous les événements qui remuent le monde,
de tous les sentiments humains, de toutes les croyances. Elle
chante , pour les défigurer, les traditions historiques. La sébille
d'une main et le chapelet de l'autre , elle célèbi e la Vierge et
les saints, mais sans souci du martyrologe, et mêlant tour à
tour le roman à la légende, la dévotion au cynisme et à l'ironie,
elle évoque les ombres épiques de l'antiquité, Alexandre et le
roi Priam. Mais hélas! qu'est devenue l'inspiration, qu'est de-
venue la vérité dans cette résurrection barbare? Le héros
macédonien n'est plus le vainqueur d'Arbelles, le fils glorieux
REVUE DE PARIS. 9
de Jupiter ; c'est un chevalier errant qui va pêcher des perles
au bord de la mer sous une cloche de verre, un astrologue qui
voyage dans le ciel monlé sur un griffon. L'histoire s'altère et
se dégrade comme l'aM, et Mahomet est changé par les trou-
vères en cardinal romain. C'est une nuit profonde , mais celte
nuit a ses éclairs ; et la poésie, qui est éternelle comme l'amour,
comme la douleur, éclate encore çà et là dans ses œuvres im-
parfaites, et se dégage à travers les aspérités de la forme. Les
deux langues qui se partagent la France ont chacune leur
génie propre. Au midi , les fleurs de l'esprit, les langueurs de
la passion, l'idéal de la vie, et quelquefois l'aspiration mys-
tique} au nord la verve incisive, la gaieté cyniiiue, le sentiment
triste et railleur des réalités humaines; au midi la poésie
féodale, au nord la poésie bourgeoise, qui reste le plus souvent
au niveau de la chronique scandaleuse des petites villes. ]\I. Am-
père, dont la critique est toujours sévère et continue, me paraît
avoir jugé cette poésie avec une remarquable sûreté de coup
d'œil. 11 a vu dans ces débris de la pensée d une société bar-
bare des essais généralement dépourvus du sentiment réel de
l'art , sentiment qui ne se révèle d'ailleurs au moyen âge , com-
plet et achevé , que dans l'architecture. Les cathédrales seules
sont de véritables monuments j on ne trouve à leur pied que
des masures , et les poëir.es , dépourvus d'ornements , ressem-
blent à ces salons féodaux qui avaient pour tous meubles de luxe
un banc et une cage, comme cela se voit dans les vignettes du
très-chevaleureux comte d'Artois.
L'histoire de cette littérature, telle que l'a conçue M. Am-
père, telle que nous la promet le tableau rapide qu'il en trace
dans son introduction, est une œuvre aussi vaste que neuve.
Il fallait d'abord faire connaître la langue qui lui a servi d'ins-
trument. Des renseignements nombreux étaient amassés depuis
longtemps pour l'histoire de cette langue. Mais que d'erreurs
et même que de réjouissantes folies ; car il est à remarquer que
toute science a ses fous , et pour sa part la linguistique en
fournit un contingent assez nombreux, entre autres le Hollan-
dais Btkan , qui fit un gros livre pour prouver que la langue du
paradis terrestre est le flamand d Anvers. Dans les travaux les
plus sérieux eux-mêmes . que de faux systèmes encore! Bochart
retrouve le phénicien dans toutes les langues, dans presque
1.
10 REVUE DE PARIS.
lous les mots. Henri Etienne est atta(|ué d'hellénisme. Puis
vient la manie des origines hébraùjues; babil est la Iraduciion
de Babel , et brioche a sa racint^ dans 1 hébreu. Que faire donc
pour se retrouver dans ce dédale? Contrôler sévèrement tout
ce qui a été dit, se délier de l'atlrait des découvertes, vérifier
la migration des mots par la migration des peuples, les rap-
ports des langues par les rapports de la politique et des con-
quéles , étudier les mœuis, les institutions, pour noler les
transformations qu un mot peut subir dans ses acceptions
diverses , et surtout , sous peine d'être incomplet et exclusif,
connaître à fond toutes les langues qui se sont lait de mutuels
emprunts.
Ces! ainsi qu'a procédé M. Ampère, il a soumis à un con-
trôle sévère toutes les opinions émises avant lui ; il a écarté de
chaque système ce qu'il avait de taux ou d'exagéré j il a élendu,
reclitié les découvertes des philologues qui l'ont précédé dans
les mêmes études, et ajouté des vues nouvelles aux notions
successivement acquises par les esprits positifs. 31. Ampère, qui
procède toujours d après la vraie méthode scientifique , pose
d'abord par des exemples empruntés aux idiomes les plus divers
de .a grande famille indo-européenne, les principes généraux
de la transformation des langues , transformation qui , dans le
passage des langues anciennes aux langues modernes , s'est
accomplie chez presque lous les peuples d'une manière sem-
biable et en venu des mémts tendances. Ces principes une fois
posés , Tauteur les apjilique avec une rigueur extrême aux
langues néo-latines, et par le détail ses assertions se confirment
et se vérifient exactement. La grammaire , ia loi organique,
l'occupe d abord. 11 suit avec une science tout académique l'al-
lé! atiou progressive du latin antique, altération ((ui s'opère par
la contraction des mots , la suppression des désinences, la con-
lusiun des cas. L'analyse approfondie de tous les éléiuenls de la
syntaxe amène M. Ampère à conclure que la grammaire fran-
çaise est sortie tout entière de la grammaire latine, et qu'il
n'est aucune de ses formes dont une forme latine ne soit le prin-
cipe. Ainsi se tiouve détruite Cette assertion souvent répétée
que la conquête germanique a donné naissance à notre langue.
Ainsi se trouve détruite l'hypothèse chancelante de 31. Ray-
iiouarù 5 qui affirme lexistence d'une langue romane primitive,
REVUE DE PARIS. U
intermédiaire entre le lalin et les langues modernes, et qui sé-
rail, suivant lui, l'idiome employé par les troubadours. Après
avoir combattu M. Raynouard du point de vue exclusif de la
philologie, M. Ampère le combat encore par les faits, et se de-
mande comment une langue unique aurait pu se conserver au
milieu du morcellement de l'Europe, quel pouvoir l'eût im-
posée aux divers peuples , quelles autorités littéraires en eussent
gardé le dépôt.
La partie du livre qui traite du vocabulaire n'est ni moins sa-
vante ni moins curieuse. Il y a là encore d'immenses recherches,
une érudition vraiment inépuisable, et ce qui est plus difficile
à rencontrer, une saine critique i)hiIosophi(iue. Dans celte his-
toire de la filiation des mots, la question des étymologies se
présente la première ; mais la science étymologique n'est-elle
point justement décriée? Il faut donc la réhabiliter par la mé-
thode, et avant d'affirmer poser les bases de la certitude. Pre-
mier principe : la simple dissemblance des mots ne doit rien
faire préjuger sur la question de leur origine. « Ainsi, dit
M. Ampère , amouran a , en tartare mantchoux, un sens qui
n'est point éloigné d'amoureux ; faut-il conclure de là que les
Mantchoux aient donné ou emprunté aux Romains le nom de
l'amour ? » N'y a-t-il point entre les sons comme entre les vi-
sages des hasards de ressemblance? Second principe : l'extrême
dissemblance des mots ne doit rien faire préjuger contre leur
parenté. Ceux'qui diffèrent le plus par le son peuvent être liés
par une provenance étymologique incontestable. Il faut donc
chercher un autre guide que la simple analogie } il faut surtout,
pour connaître l'origine d'un mot, connaître son histoire j et
comme le français est une langue néo-latine, cette histoire pour
le français se compose de deux époques : le passage du lalin à
la langue vulgaire primitive , et la Iransformaliou que celle-ci
a subie pour arriver à la langue moderne. M. Ampère, fidèle à
celle excellente méthode , étudie donc successivement le pas-
sage du français au latin , la transformation du vieux français
dans le fiançais moderne, raltéralion du sens , les circonstances
qui ont présidé à la formation des mots , les mois dans leurs
rapports avec les idées, la confusion des sons.
Une telle étude pourra peut-èlre paraître aride, même aux
esprits curieux qui n'ont point, pour la linguistique, une voca-
12 REVUE DE PARIS.
lion toute spéciale ; elle n'est pas sans attrait cependant , et l'on
s'intéresse aux destinées de celte belle langue comme à la for-
lune du grand peuple qui Va parlée. On juge en effet les nations
par le langage , comme les hommes par la conversation ; le
caractère, le climat même se reflètent dans l'idiome. Les lan-
gues sont musicales , chantantes, vives, sous un beau ciel,
tristes et gutturales sous un ciel âpre et nébuleux ; puis dans
chaque langue, chaque mot a son histoire : les uns meurent sans
retour avec la génération dont ils servaient la pensée i les au-
tres laissent en mourant un écho qui se prolonge, ou revivent
après transformation , comme les âmes de Pythagore , dans une
condition nouvelle. Suivez leur généalogie, que de fortunes di-
verses ! Ils passent tour à tour de la noblesse à la roture, de la
roture à la noblesse ; ils changent de sexe ou se mésallient.
Ainsi sade , qui voulait dire doux et qui a péri dans son accep-
tion première, s'unit . pour laisser trace , à mal, son contraire,
mal se change en mau, el de cet accouplement naît maussade.
Souvent , comme l'homme , comme le peuple qui vieillit , le mot
peid son énergie première, Éto?iné signifiait, dans l'origine,
frappé de la foudre . ou tout au moins étourdi par le bruit du
tonnerre; celle métaphore fut employée pour exprimer l'état
d'engourdissement où jette la surprise . et par suite, étonnement
est devenu simplement synonyme de surprise. Quelles sont
donc les lois qui président à cette altération? et comment, se
demande M. Ampère , par le fait seul du temps , les mots pren-
nent-ils une acception de moins en moins élevée, souvent
même de plus en plus fâcheuse? Le mol fille et quelques-uns
des synonymes qui l'ont suivi dans sa dégradation sont un
exemple de cet abaissement. Il en est de même de bonhomme
qui signifiait, au moyen âge. magistral, citoyen éminent. Tel
mot qui a fait, ainsi que l'eût dit M. de Vaugelas, les délices
delà cour, oserait à peine aujourd'hui se montrer dans les
halles; pourquoi? c'est que l'idée et le mot qui l'exprime s'use
par le frottement; c'est que l'altération du sens correspond à
un changement dans les mœurs , et que la langue en est la plus
fidèle image.
En suivant les mots dans leurs migrations et pour ainsi dire
dans le croisement de leurs races . on reconnaît encore qu'ils
sont soumis aux plus bizarres modifications. Lorsqu'il y a ri-
REVUE DE PARIS. 15
valité , voisinage , et par cela seul antipathie entre deux peu-
ples , lorsqu'il y a eu conquête, un grand nombre de mois, en
passant d'une nation à l'autre , subissent une acception défa-
vorable. Buch, en anglais book. a donné naissance à bouquin,
livre sans valeur ; de ross , nom poétique du cheval, nous avons
fait rosse; de herr, seigneur, nous avons fait hère, pauvre
diable Telle est même TinHuence des haines nationales sur le
langage , qu'une foule de dénominations injurieuses ont pour
unique origine des noms de peuples qui ont fini par être pris
pour des noms de vices ; Juif , Arabe , sont restés des mots in-
sultants; Anglais au xve siècle signifiait créancier impitoyable;
ce mot a même gardé de nos jours cette acception dans l'argot
des habitués de Clichy.
L'élude des circonstances particulières qui ont présidé à la
formation de certains mots n'offre pas moins d'intérêt; mais il
faut ici , i)Oiir ne point s'égarer , une singulière érudition de
détail Persona vient duper et de sonare , résonner A travers.
Comment retrouver là l'origine du mot personne , individu , et
quel vaste champ pour les spéculations étymologiques , si l'on
ignore que le mot persona a été dans l'antiquité appli(|ué au
masque des acteurs! Comment expliquer le mot coq à râne ou
le mot liard^ si 1 on ne sait le conte populaire du coq , de l'àne
et du chat, ou si l'on n'a point lu dans Ménage que Liard est
le nom de l'inventeur de cette monnaie? Théodore de Bèze même
n'a-t-il point fait dériver le mot huguenot du roi Huyon, per-
sonnage mystérieux qui r;<ppelait aux environs de Tours le
grand veneur de Fontainebleau , faute de s'être souvenu qu'eiJ-
gnoten en bas allemand signifie confédérés? Pour comprendre
le mot bonne aubaine ou le dicton adresser une mercunale,
il faut remonter à l'histoire des droitsde la royauté , à l'histoire
des parlements. 11 faut se placer au sein des idées barbares pour
saisir les acceptions diverses du mot merci et traverser tour à
tour les mœurs germaniques, les mœurs chevaleresques et les
mœurs chrétiennes.
En dernière analyse , on est vite amené , par la recherche des
élymologies , à conclure que l'immense majorité des mots fran-
çais a une origine latine , et que le fond du vocabulaire comme
la grammaire est entièrement latin. « Cependant, dit M. Ara-
père, à cette source féconde de notre langue sont venus se
U REVUE DE PARIS.
joindre des affluents <iiii Tout grossie, n La langue des Ibères,
des Celtes, le grec, qui fut longtemps populaire dans la Gaule
méridionale , l'allemand , Tarabe , nous ont donné tour à tour
quelques éléments lexicographi(iues. Les croisades, le commerce
et ce courant d'idées qui flotte entre tous les peuples, ont mis
la France en rapports pius ou moins directs avec le monde ex-
térieur du moyen âge , avec ce monde même de l'Asie dont elle
savait à peine le nom. Mais où retrouver le til de ce labyrinthe?
a II faut consulter, avant tout, la vraisemblance hislori(iue ,
se demander s'il est possible ou même probable que tel mot
vient de telle langue; ne repousser absolument aucune source
étymologique , se défier de celles dont il est historiquement dif-
ficile de faire dériver la langue française, et surtout ne s'en-
gouer d'aucune. « Rien de plus judicieux j et ici encore, comme
toujours , M. Ampère applique la loi qu'il a posée lui-même avec
une sagacité critique et une rectitude de science et de raison
qui laisse peu de place au doute.
Après avoir constaté, comme un fait hors de toute suspicion,
la parenté des langues indo-européennes, M. Ampère assigne
au sanscrit la place qu'il doit tenir dans l'élude étymologique
du français ; il compare un certain nombre de racines sans-
crites aux dérivés latins , aux dérivés français et à certains mots
celtiques qui n'ont d'explication que dans la langue des Védas.
L'analogie est incontestable ; mais comment se fait-il que l'i-
diome antique et sacré qui fut sur les bords du Gange la langue
de la science et de la prière , ait laissé sur le sol gaulois des
éléments bien dispersés sans doute, mais vivants encore, et qui
gardent , au milieu de tant de décombres , leur physionomie
première? C'est un mystère qu'il est important de signaler,
mais qu'il semble impossible d'approfondir. M. Ampère ne le
tente pas, et il a raison, car en semblable matière on arrive
vile à la famille de Japhet ; il faut donc passer en courant de-
vant le sphinx , sans s'arrêter à ses énigmes. Comment se fait-
il encore que l'idiome des habitants primitifs de notre France
ait laissé j)armi nous si peu de traces? Quel(|ues lettres recueil-
lies par les béui-^diclins dans la diplomatique ^ quelques radi-
caux dans les noms des lieux , des fleuves et des montagnes,
voilà tout ce qui reste de l'idiome gaulois, etiain periere rui-
H(K. Cette langue dont la rudesse effrayait Martial était déjà
REVUE DE PARIS. 15
morte et morte sans retour au temps de l'évêque de Crémone,
Luitprand, comme le témoigne cetle phrase : Qiiœ autem eis
mite natalis fuerat lingua ignoratiir. Mais ici le mystère est
transparent ; c'est le résultat de la con(|uêle. Rome ouvrait ses
temples aux dieux des vaincus; elle fermait son vocabulaire à
leurs mots, et Tidiome gaulois disparut de la Gaule, comme
l'idiome carthaginois de l'Afrique, sous le constant et impla-
cable etfort de l'administration romaine, qui voulait, suivant
l'expression de Rutilius, ne faire qu'une ville de l'univers en-
tier. Ainsi, quoi qu'en ait dit Bullet, qui s'est trompé avec une
patience et une science surprenante, il reste démontré à M. Am-
père que le celtique, à part les noms qui tiennent au sol , n'a
laissé à la langue moderne qu'un héritage vraiment insigni-
fiant.
Les dérivés grecs sont plus nombreux ; mais il faut distinguer.
Doit-on faire entrer dans l'inventaire étymologique de notre
langue les emprunts de la terminologie scientifique moderne?
Non certes. Il restera donc trois classes de dérivés grecs : les
dérivés directs , et le nombre en est fort restreint, qui ont été
importés dans le midi de la Gaule par les colonies phocéennes;
Ciixw. qui ont passé jusqu'à nous par l'intermédiaire du latin an-
tique, comme héros de «p«3-, poème de 7ro/>»/*a , ou par l'inter-
médiaire du christianisme, Q.ommi'SXïiodeAe <j-v*o^iç, cimetière
de xoi^>,rip/or ; d'autrcs enfin qui ont été introduits par suite des
communications avec l'empire grec au moyen âge, tels que
/vtûo-caf , moustache.
Quant aux idiomes germaniques, ils forment une partie nota-
ble du vocabulaire français. Après le latin , mais à une grande
distance, ce sont eux qui ont donné le plus de mots à notre
langue. M. Dietz porte à mille environ le nombre des mots fran-
çais qui correspondent à un mot allemand, et M. Ampère ne
croit |»as ce nombre exagéré. Mais de ce qu'un mot se rencontre
en français et en allemand, il ne faut poir)t se hâter de con-
clure que le mot français dérive du mot allemand , et sous peine
d'erreur il faut se rappeler que les langues germaniques ont de
bonne heure grossi leur patrimoine des richesses latines. Il y a
surtout un fait remarquable dans les emprunts que notre langue
a faits à l'Allemagne, c'est que le caractère âpre et sauvage des
vieilles sociétés ludesques se peint dans les mots qu'elles nous
16 REVUE DE PARIS.
ont donnés avec une fidélité qui ne se trouve que là. Ce sont des
termes de gucne , el sauf quelques rares exceptions , des mois
qui expriment la haine, la colère, la mélancolie.
Les Anglais nous ont prêté un grand nombre de termes de
marine, les Italiens plusieurs termes d'art; les Hongrois nous
ont donné hussard , les Turcs bazar , les Persans layis , les
Chinois thé, les Caraïbes tabac; mais ce ne sont là que des in-
terpolations sans imi)ortance , et qu'il suffit de noter pour mé-
moire. Les mots arabes méritent plus d'attention ; ils attestent
la grande influence scientifique des Arabes , la priorité de leurs
connaissances chimiques , médicales et astronomiques , et leurs
rapports fréquents avec l'Europe chrétienne. Ainiral, cra-
7noisi , magasin, chiffre, mesquin, caraffe , chiffon, sont
des mots arabes. Le mot caffard, employé pour désigner un
faux dévot, est dérivé de kafir^ impie, blasphémateur, nom
que les musulmans donnent aux infidèles , et qui , parmi nous
à été appliqué aux hypocrites, comme pour témoigner tout
l'odieux de la duplicité en matière de croyances. Le nom fran-
çais des médecins du moyen âge, mire, maître, qui vient
{yéniir, seigneur, est un témoignage delà haute renommée des
médecins arabes.
Après avoir examiné la formation des noms propres, mais
rapidement , parce que la question a vieilli , depuis Gilles-Aridré
de La Roque jusqu'à Eusèbe Salverte; après avoir montré com-
ment les noms aristocratiques se sont formés du nom de la
terre, les noms bourgeois des professions, les noms rustiques
des localités (Dupré . Dumont, de Launay) .comment au moyen
âge l'avilissement du peuple se trahissait dans ses noms même,
Jean Brise- Miche , Jean qui boit de l'eau , etc. , M. Ampère
étudie les dialectes el les patois considérés dans leur> rap|)orts
avec la formation de la langue. Il est à regretter que M. Ampère
n'ait donné que peu de développement à cette partie de son tra-
vail ; espérons qu'il nous dédommagera dans l'histoire des vi-
cissitudes de la bingue, car les patois offrent, sous le point de
vue linguistique el historique, un intérêt véritable. Le peuple
en effet reste fidèle au passé tout en l'ignorant; il parle la
langue de ses pères comme il croil aux sorciers, comme il a
peur du diable. N'e^t-il pas curieux par exemple, pour un Pi-
card qui lit Froissarl, de retrouver souvent dans le récit du
REVUE DE PARIS. 17
chroniqueur la langue du berger ou de l'adjoint de son village ?
N'est-il pas singnlier de relroiiver dans un faubourg de Dieppe
une corruption du patois vénitien , un idiome à part qui n'a
rien pris à sa patrie adoptive, et dans un faubourg de Saint-
Omer le flamand du xve siècle? Que de curiosités sont de la
sorte enfouies dans nos provinces . qui fourniraient h l'Institut
de savants mémoires, et qui donnent à peine quelques pages
fort incomplètes et justement dédaignées à l'annuaire du dé-
partement, ou aux publications de la société d'agriculture du
lieu. Pour celte étude , d'ailleurs, il faut se hâter. La protes-
tation de M. Nodier ne sauvera pas les patois qui s'en vont ,
proscrits et traqués de par le conseil royal, et bientôt, quand
tous les Français sauront lire, Noël et Chapsal régneront sans
partage dans les quarante mille communes.
Le chapitre que M. Ampère consacre à l'histoire de la pro-
nonciation n'est pas un des moins curieux du livre j et quoiqu'il
soit difficile de retrouver après tant de siècles , sous la lettre
morte , un écho sonore de la voix , l'auteur est parvenu ce-
pendant à rendre aux voyelles et aux consonnes du moyen âge
la vie et la parole. M. Ampère pense , et ses inductions me sem-
blent très-plausibles , que rancienne prononciation était plus
pleine , moins contractée . qu'elle se rapprochait davantage de
la prononciation latine ; que dès le xii'' siècle on n'écrivait pas
toutes les lettres qui se disaient dans les mots , et qu'il y avait
une orlhographe de convention, ou plutôt une orthographe éty-
mologicjue. Il est d'ailleurs probable que nos aïeux ne se préoc-
cupaient guère de Pharmonie, et qu'ils avaient gardé dans la
parole quelque chose de la rudesse et de l'àprelé de leurs
mœurs, ce qui fit dire à un troubadour: Ils parlent comme
porcs grognent.
Ainsi, pour donner complète et définitive l'histoire philolo-
gique de notre langue , M. Ampère a traversé , depuis le Gange
jusqu'au Tibre , le monde anlicpie. Il a relevé dans les décom-
bies du moyen âge les débiis grecs . romains , celtiques, et en
remuant dans cette fouille profonde toutes les couches d'allu-
vions successivement amonc»^lées sur la Gaule , il est descendu
jusqu'aux terrains primitifs. Sous le rapport de la science lexi-
cogra|)hique, M. Ampère n'a rien à envier aux Allemands, et
en se condamnant ainsi à des questions de syntaxe et de rudi-
6 2
18 BEVUE DE PARIS.
ment , il a fait , on peut le dire , une œuvre véritable d'abnf'ga-
tion. Initié aux plus lointaines origines de notre lillérature , à
la science approfondie des langues, il a toujours pu juger sû-
rement par sa propre auloriié. et justifier, éclairer Thisloire
des mots par Phistoire des mœurs . de la politique et des idées.
Raynouaid s'éiait enfermé dnns la France du midi ; M. Amjière
a vu la France loul entière . et . dans l'analyse de celle mysté-
rieuse génération du langage moderne , il a répandu autant de
lumière . autant de certitude, que la curiosité la plus exige mte
et la science la plus étendue en peuvent souhaiter. Les livres
de cette portée et dn cette conscience sont de jour en jour i)!us
rares; car il en est de Pérudition comme de la lillérature : elle
s'est vu'garisée, et , en tombant dans le domaine public. ('le
est devenue banale et industrielle. C'est aujourd'hui le refuge
des médiocrités laborieuses, comme autrefois le cloître élait
Tasile des femmes déshéritées. A part quelques livres d'élite , et
qui dureront, les uns par la pensée . les autres par la forme ,
quelques-uns même i)ar la pensée et la forme réunies; à part
quelques mémoires où vivent encore les traditions des érudits
du XYiie siècle . que restera-t-il de ce flot de publications qui
nous inonde? Défions-nous un peu de celte vanité qui nous
pousse à croire en toutes choses , même en érudition , au pro-
grès indéfini. L'école des chartes devait faire oublier les béné-
dictins, et l'école des chartes a donné M. Capefigue. Ruinart ,
Baluze, dom Bouquet, ont-ils des rivaux sérieux parmi mes-
sieurs les publicaleurs modernes? Je le souhaiterais pour l'hon-
neur de la scienc'^ française ; mais . par malheur . on se sou\ ient
de certaines manièi-es d'écrire le latin qui rappellent l'ag/ea-
bilis d'un spirituel collègue de MM. Flourens et Ancelot, et la
comparaison est loin de tourner à l'avantage des paléographes.
C'est une lactique assez générale aujourd'hui, d'affecter pour
tous les travaux antérieurs un dédain supeibe , de louer les vi-
vants pour en être loué, et de mépriser les morts tout en re-
cueillant leur héritage. Que dhonnéles sav.inls de province,
que de laborieux bénédiclins. ont éié de la sorte indignement
spoliés sans (lu'on ail daigné même rappeler leurs noms ! Que
de travaux originaux et neufs ne sont autre chose que de vieux
livres épousseiés . les enfants , sur papier de coton , des in-folio
du vieux temps! MM. les érudits devraient savoir pourtant que
RKVUE DE PARIS. 19
les statuts des corporations au moyen âge prononçaient la perte
du métier contre les maîtres chaussetiers qui taillaient des ha-
bits neufs avec de vieux draps. Mais je m'arrête, car la digres-
sion m'entraînerait vite aux personnalités , et l'histoire des
roueries de l'érudition moderne demanderait plus d'une page.
LOUANDRE.
LES PREVENTIONS.
PERSONNAGES.
Ernest Doranton. — Le Colonel Gostave de Beauliec. —
Madame de Levalle , sœur d'Eraest,
— Madame Renseterrb. — Emma, sa fille.
(La scène se passe à Saint-Germain , dans le château de
Mme Renaeterre.)
SCENE PREMIERE.
MADAME RENNETERRE, ERNEST, EMMA.
Emma examine des cartons posés sur la table , Ernest lit une brochure,
Moic Rennelerre donne des ordres à un valet au fond.
Madame Renneterre. au valet. — Vous avez bien compris,
André? La table sera dressée dans le pelil salon d'été, et ayez
soin que rien ne manque.
(La valet sort.)
Ernest. — Mon Dieu ! ma marraine, je suis honteux de tout
rembarras que nous vous donnons . ma sœur et moi , depuis
REVUE DE PARIS. 21
une semaine que nous habitons votre maison de campagne , et
j'ai presque regret, maintenant, d'avoir invité le colonel de
Beaulieu à venir y passer quelques jours.
Madame Re^neterre. — Pourquoi donc?
Ernest. — Vous vous donnez tant de peine pour le rece-
voir.
Madame Reihneterre. — Comment ! ne mérite-t-il pas tout
ce que l'on peut taire pour lui? Un jeune homme charmant...
à ce que Ton dit , car nous ne l'avons jamais vu. Puis , l'empe-
reur le protège; il sera bientôt général , baron...
Er\est. — Oli î c'est un héros ! Je lisais là le bulletin de la
dernière campagne ; il n'est question que de lui. Ce cher Gus-
lave ! il a traité les Prussiens comme il me Irailait autrefois.
Madame Ren.neterre. — Vous vous battiez?
Ernest. — Oh ! comme d."S frères. Nous annoncions dès lors
nos vocations respectives d'avocat et de soldat; c'était toujours
moi qui avais le dernier mol, et lui le dernier coup. Je ne l'a--
vais pas revu depuis notre sortie du collège , lorsqu'il y a trois
jours, en traversant les Tuileries, je hi-urleun officier en grand
uniforme; nous levons la tête en même temps, et nous nous
reconnaissons.
Madame Renneterre.— J'espère que nous le garderons quel-
que temps à Saint-Germain. Nous allons avoir des fêtes dans tous
les châteaux voisins , et nous pourrons y conduire le colonel. Il
fera danser Emma.
Emma, qui a fouillé dans tous les cartons. — Ah ! mon
Dieu ! mon Dieu!
Madame Rejîneterre. — Qu'y a-t-il?
Emma. — J'étais sûre que cela arriverait!
Ernest. — Quoi donc?
Emma. — On ne m'a pas envoyé de fleurs pour ma coif-
fure.
Madame Renneterre. — Ciel!
Emma. — Regardez.
Madame Renneterre. — Pas de fleurs !
Emma. — Pas de fleurs!
Ernest. — Ah ça ! mais c'est donc un bien grand malheur?
Emma. — Si c'est un grand malheur, monsieur? Mais je ne
pourrai pas aller ce soir au bal chez le sénateur.
2.
22 REVUE DE PARIS.
Erxest. —Pourquoi donc? Vous mettrez des plumes, ou le»
diamants de votre mère.
Madame Re^> lierre, se récriant. — Mes diamants !
Emma, de uiéme. — Des plumes !
Madame Res>eterre. — Pour que Ton croie ma fille mariée.
A quoi servirait alors de la conduire au bal ?
Er>est. — Ali ! j'entends. Les lîeurs sont une enseigne.
£mma. — 0 mon Dieu ! Une fêle où je me promettais tant de
plaisir!
Madame Re:^?îeterre. — Où il devait y avoir une foule de
jeunes officiers supérieurs , d'excellents partis!
Emma , d'un ton pleureur.— Eacove , si j'étais veuve... j'au-
rais pu mettre un luri>an.
Er.xest. — Ah ! pauvre enfant, qui n'a pas le bonheur d'être
veuve !
Emma. — Et dire que je n'ai même pas apporté ma parure de
perles !
SCENE ZI.
Les mêmes , MADAME DE LEVALLE.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu ! qu'y a-t-il donc ?
Madame Ren.xeterre. — Ah ! madame de Lfvalle !
Madame de Levalle, donnant la viain à Ernest. — Bon-
jour , frère ! [A Et/iina. ) Vous avez besoin de perles pour ce
soir , ma belle ; je vous donnerai les miennes.
Emma. — Se peut-il?
Madame Ren.neterre , Embrassant A/™' de Levalle. — Ah !
chère Agathe . quel service !
Emma. — Mais vous même... pour ce bal...
Madame DE Levalle. — Chez le sénateur? Je n'irai pas.
Madame Re>.>eterre. — Est-ce vrai ?
Erînest. — Ignorez-vous qu'il est l'ennemi personnel de ma
sœur ?
Madame Rejoeterre. — Comment cela ?
Ernest. — Il passe pour avoir conseillé à l'enipereur son di-
REVUE DE PARIS. 23
vorce, pour y avoir travaillé , et vous savez qu'aux yeux d'A-
gathe c'est un crime.
Madame de Levalle. — Eh bien ! quand cela serait? Mon an-
tipathie ne serait-elle point justifiée par ma reconnaissance pour
cette bonne impératrice Joséphine , qui fut la meilleure amie de
notre mère, et qui, aux plus beaux jours de son pouvoir, se
l'est rappelé ?
Ernest. — Oh ! sans doute. Mais tu pousses cela si loin , que
tu ne peux même entendre prononcer le mot de divorce, et que
tu as pensé te brouiller avec moi parce que je le défendais.
Madame de Levalle. — Mon Dieu ! sans cette cause même,
j'aurais refusé l'invitation de ce soir. Je suis guérie de l'amour
du bal pour longtemps.
Madame Re:*>eterre. — Vous ?
Mauaue de Levalle. — Le souvenir de celui de l'ambassade
d'Autriche est encore trop récent pour moi. Je crois toujours
voir les flammes, entendre les cris. Et quand je me rappelle tant
de victimes que la mort est venue saisir là , le front joyeux et
couronné de fleurs... Oh î la seule idée d'une fête me fait froid
jusqu'au cœur.
Emma. — Mon Dieu ! cela me ferait le même effet si j'y pen-
sais; mais je n'y pense pas.
Madame de Levalle , souriant, — L'oubli est la sagesse de
votre âge , chère Emma. Mais moi , je me rappelle le danger au-
quel, il y a un mois à peine, nous avons échappé par hasard ,
sans savoir comment j car aucune de nous ne pourrait dire qui
l'a retirée des flammes.
Emma. — Oh ! certainement ; nous avions toutes deux perdu
connaissance, et quand nous sommes revenues à nous, nous
nous sommes trouvées loin de l'incendie.
ER?iEST. — Et c'est alors que je vous ai retrouvée. Oh ! c'est
une nuit, celle-là, que je n'oublierai point non plus. Mais par-
lons d'autre chose, je vous en prie. J'ai peur des conversations
sérieuses; j'aime à mener fa vie comme un plaidoyer, vivement,
bruyamment, et sans penser. D'autant que nous attendons un
hôte auijuel il faut faire bon visage.
Madame de Levalle. — Le colonel de Beaulieu? Je suis cu-
rieuse de le voir, car je ne le connais point; je sais seulement
que c'était ton meilleur ami , ton Pylade.
24 REVUE DE PARIS.
Ernest. — Du tout : c'était moi le Pylade; je faisais tous les
pensums. Lui était TOresle , chargé , pour la forme , de la dis-
trjhiilion dfs coups de poing.
Madame Re>>eterre , qui a achevé de faire emporter les
cartons. — Ah ' c'était l'annonce dé sa bravoure. Dieu ! que
c'est beau de re brave ! Si j'étais ma fille , je ne voudrais jamais
épouser qu'un mililaire.
Madame de Levalle. — Quant ù moi , j'avoue que j'ai moins
d'enthousiasme.
Emma. — Ah ' vous pensez encore à cet officier que vous avez
rencontré chez M"ie de Seroulle, et qui vous a tant déplu?
Madame de Levalle. — Je ne l'oublierai de ma vie; il m"'a
dégoûtée des héros.
Ernest. — Je réponds du colonel pour les réhabiliter. Du
reste , vous pourrez le juger bientôt, car il ne peut tarder.
Madame de Levalle, regardant la pendule. — En effet,
déjà une heure.
Madame Re^îneterre. — Une heure ! Ah ! mon Dieu ! le co-
lonel va arriver , je me sauve. ( A Emma. ) Et vous , mademoi-
selle , allez tout préparer pour voire toilette du soir.
Emma. — Oui, maman.
(Elle sort.)
Madame Res:^eterre lui crie. — Et revoyez vos papillottes.
— Je vais donner les derniers ordres. Vous m'excusez, Aga-
the?
Madame de Levalle. — • Faites , je vous en prie.
(Mme Renneterre sort par le fond.)
SCENE ZZI.
ERNEST , MADAME DE LEVALLE.
Madame de Levalle. — Il paraît que cette bonne M'^e Renne-
terre a des |)rojets sur le colonel.
ER>tsT. — Comn;e toujduis. Mon excellente marraine n'a
qu'une idée : marier sa fille. Elle va partout , comme le philo-
REVUE DE PARIS. 25
sophe grec, cherchant un homme ; seulement elle n'a pas de
lanferne , ce qui fait qu'elle ne trouve rien.
Madame de Levalle. — Mais Emma est charmante.
Erivest. — Comment donc; delà sensibilité, de la grâce,
une naïveté ravissante. C'est un ange... qui danse, car elle
danse toujours.
Madame de Levalle. — Et avec cela une foule de qualités
précieuses.
Ernest. — El une foule de défauts rassurants.
Madame de Levalle. — Comment?
Ernest. — Oh ! il n'y a rien qui m'effraye comme une femme
parfaite. On ne sait pas ce qu'elle cache.
Madame de levalle. — Mais alors , mon frère, comment se
fait-il que (u n'aies point songé à Emma?
Ernest. — Moi? j'y ai songé.
Madame de Levalle. — En vérité ?
Ernest. — Pendant trois jours, avant ton arrivée. Je m'en-
nuyais , et il n'y a rien de dangereux comme l'ennui. Je me suis
demandé si je ne devais pas devenir amoureux. J'ai fait plus ;
j'ai tiré ma résolution à la plus belle letlre.
Madame de Levalle, riant. — Quelle folie.
Ernest. — Du tout; c'était dans le Code civil : je suis tombé
justement au chapitre Séparation, Cela m'a fait réfléchir , et je
rae suis décidé à attendre.
Madame de Levalle, sérieusement. — Tu as tort, Ernestj
la liberté qui te séduit aujourd'hui te prépare l'isolement pour
l'avenir. Quelque malheureuse qu'ail été pour moi une première
épreuve, je le sens , ce n'est que dans une union choisie que
l'on peut trouver des joies sincères.
Ernest. — Bitin , ma sœur , voilà précisément ce que je rae
dis pour toij aussi je ne pense plus à autre chose qu'à te ma-
rier.
Madame de Lavalle , souriant. — Oh ! je sais que toute la
famille y songe pour moi, qui n'y songe pas assez peut-être.
Ma tante , qui est à Paris , vient encore de m'écrira pour ce ma-
riage depuis si longtemps projeté.
Ernest. — Avec le baron de Massol?
Madame de Levalle. — Ouij elle me demande la permission
de nous l'amener.
26 REVUE DE PARIS.
Ernest. — Mais ce serait déclarer que lu agrées sa recherche,
l'engager presque.
Madame de Levalle. — Sans doute ; aussi , quoiqu'uu pareil
choix sennble en lout convenable , j'hésite.
Ernest. Et tu as raison.
Madame DE Levalle. — Comment! mais il y a huit jours à
peine que lu me pressais en faveur du baron.
Ernest. — Il y a huit jours , c'est possible j mais depuis, je
l'ai trouvé un autre prétendu.
Madame de Levalle. — Bah !
Ernest. — Et le mariage est arrangé.
Madame de Levalle. — Sans moi ?
Ernest. — On le demandera ta signature.
Madame de Levalle. — Ah ! fort bien. Mais ce prétendu...
Ernest. — A vingt ans, une position brillante, un esprit
distingué, et beaucoup de morts en perspective... ce qu'on ap-
pelle des espérances !
Madame de Levalle, riant. — Mais ce sont des renseigne-
ments de grands parents que tu donnes-là.
Ernest. Tu en veux de plus intimes? En voici. Gustave...
Madame de Levalle. — Ah !
Ernest. — C'est un joli nom , n'est-ce pas? Gustave est doux
comme un lion apprivoisé, et romanesque comme une pension-
naire qui sort du couvent ; il ctoit à la sympathie , à la mélan-
colie, enfin à tous ces contes bleus du cœur dont tu raffoles.
Les femmes sont pour lui des fées, des anges ailés. Je suis sûr
qu'il le verra des ailes.
Madame de Lxvalle. — Et ce phénix?
Ernest. — Commande le 4^ hussards dans l'armée d'Alle-
magne.
Madame de Levalle. — Le colonel de Beaulieu !
Ernest. — Lui-même , ma sœur.
Madame de Levalle. — Oh ! je m'en doulais ! je suis curieuse
de voir jusqu'à quel point l'amitié peut exagérer. J'espère au
moins , Ernest , que lu ne lui as rien dit de les folh s idées?
Ernest. — Rien ; mais c'est un projel sérieux. Tu sais com-
bien je l aime , chère Agathe. Je voulais te trouver un mari dont
tu pusses élre à la fois lière et heureuse. C'est te ciel , vois-lu ,
qui nous a envoyé le colonel. Vous êtes les deux êtres que j'aime
REVUE DE PARIS. 27
le plus. Je veux que vous ne fassiez qu'uu , pour vous aimer
le double. Aussi je te prie d'écrire dès aujourd'hui à ta tante,
pour que M. de Massol ne prenne pas la peine de se déranger.
Madame de Levalle. — Allons , lout ceci est une plaisan-
terie.
Ertïest. — Du lout. Je tiens à mon projet, et rien ne m'y
ferait renoncer.
Madame de Levalle. — Le colonel ne peut pas plus penser à
moi que je ne pense à lui ; et à moins d'un miracle ! {Elle passe
devant le miroir). Oh ! je suis horrib'ement coiffée. {Avec
humeur ^ En vérité, Justine ne sait plus ce qu'elle fait. Mais
qui vient là?
Ernest. — Eh ! c'est lui.
Madame de Levalle. — Le colonel î
SCENE IV.
Les mêmes , LE COLONEL DE BEAULIEU.
Ernest. — Enfin !
Le Colonel. — Eh ! bonjour, cher ami.
Er?«est , présentant M^^'' de Levalle. — Ma sœur , M"»* de
Levalle.
Le Colonel. — Madame...
(Mme (le Levalle et lui se saluent; puis, en levant les yeux
l'un sur l'autre, ils s'écrient :)
Madame de Levalle. — Dieu !
Le Colonel. — Ciel !
Madame de Levalle, à part , en s'écartant. — C'est lui !
Le Colo?«el, à pctrt , en s'éloignant. — C'est elle !
Ernest. — Qu'est ce donc ? {Au colonel). Est-ce que (u aurais
déjà rencontré ma sœur dans le monde?
Le Colonel , d'un ton contraint. — Je... le crois...
Ernest , à 7)f™"= de Levalle, — Comment, lu avais vu le co-
lonel?
Madame de Levalle. — II... rae semble...
28 REVUE DE PARIS.
Ertîest , joyeusement . — Mais c'est un coup du ciel , alors;
la connaissance est toute faite.
Le CoLoivEL , bas à Ernest , en lui serrant la main. — Mon
cher ami, il faut que je reparle.
Ebnest. — Hein ! qu'est-ce qu'il dit donc ?
Madame de Levalle, bas à Ernest. — Si le colonel reste
ici, je retourne à Paris.
Erivest. — Comment ! mais que signifie? {A part.). Ah ça !
mais il faut qu'ils m'expliquent... {Haut.) Gustave, écoute-
moi.
Le Coloisel. — Pardon , mon ami , je suis, je crois, chez
M""^ Renneterre ; je voudrais la saluer.
Madame de Levalle. vivement. — La voilà dans le parc,
monsieur. Par cette porte vous pouvez la rejoindre.
(Elle montre la porte à gauche.)
Le Colonel. — Mille grâces.
(Il fait un salut cérémonieux à M'^e de Levalle, qui y répond
de même. )
Ernest. — Mais non , permets, Gustave...
Le Colonel, kà donnant la main, — Adieu , mon ami.
(Il sort.)
Madame de Levalle. — Nous en voilà débarrassés.
SCENE V.
ERNEST , MADAME DE LEVALLE.
Ernest , regardant sa sœur avec stupéfaction. — Ali ç.\ !
qu'est-ce que tout cela veut dire ?
Madame ue Levalle. — Cela veut dire que ta merveille, ton
phénix, ton lion apprivoisé, est précisément l'officier inconnu
que j'avais rencontré chez M'"<= de Seroulle.
Ernest. ~ Eh bien?
REVUE DE PARIS. 29
Madame de Levalle. — Conimeni ! Mais je ne t'ai donc pas
raconté?
Ernest. — Nullement. '
Madame de Levalle. — Imagine-toi que je fus invitée , il y
a quinze jours environ , à une soirée que donnait M°^^ de Se-
roulle. J'arrivai un peu tard , et je trouvai en entrant les salons
déjà remplis. Tu connais l'excellent ton de la société qui les
fréquente, j'étais occupée à répondre aux témoignages de bien-
veillance de chacun , lorsqu'au milieu de cet empressement gé-
néral mes yeux tombèrent sur un étranger, debout contre la
cheminée, et qui n'avait même pas daigné s'apercevoir que quel-
qu'un venait d'entrer. C'était ton ami.
Ernest. — Il était peut-être occupé.
Madame de Levalle. — Oh ! du tout. Il était seul , promenant
autour de lui des regards distraits, et tournant à chaque ins-
tant les yeux vers la porte. Je ne puis pas souffrir les gens qui
regardent toujours vers la porte ; c'est un mauvais compliment
pour ceux qui sont présents.
Ernest. — A la bonne heure ; mais je ne vois pas quel grand
crime...
Madame de Levalle. — Attends. J'avais pris mon parti;
comme tu peux le croire , sur l'immobilité de ce personnage ,
pensant que c'était quelque Allemand occupé d'idéologie, lors-
que , je ne sais comment, on se mit à parler du divorce.
Ernest. — Ah diable !
Madame de Levalle. — Alors cet homme, qui avait gardé
un silence obstiné , se mit à approuver la loi qui légitime ainsi
l'inconstance. Tu sais que je ne puis garder mon sang-froid
sur cette question ; je répondis , comme malgré moi...
Ernest. — Eh bien?
Madame de Levalle. — Eh bien ! la simple politesse eût
voulu que le colonel cédAt à une femmej mais, le croirais-tu,
il résista, il répondit.
Ernest , souriant. — Ah ! il a osé répondre ?
Madame de Levalle. — Oh! des raisons détestables, que je
n'ai pas même écoulées. Mais on avait fait silence, tout le
monde prêtait l'oreille; j'étais à la fois confuse, irritée; je
sentais la rougeur me monter au front et ma parole s'embar-
rasser. Et lui, il était toujours calme, froidement poli; il sem-
6 3
30 REVUE DE PARIS.
blail me ménager. Ob ! dans ce moment J'aurais voulu être un
homme, pour pouvoir lui chercher querelle. Enfin, voulant
couper court à une discussion que je ne pouvais plus soutenir ,
j'en appelai au cœur de toutes les femmes qui étaient présentes :
toutes s'écrièrent qu'elles pensaient comme moi. Sais-tu ce que
fit alors ton colonel?
Eri^est. — Non.
Madame de Levalle. — Il éclata de rire.
EarsEST. — Bah !
Madame de Levalle. — Oui , mon ami î Oh ! il y avait dans
ce rire, à propos d'une telle question , tant de légèreté, de du-
reté , que je compris à l'instant que cet homme n'avait pas de
cœur.
Erjiest. — Allons , parce qu'il n'est pas de ton opinion.
Madame de Levalle. — Il ne s'agit pas de mon opinion ; mais
il faut être sans principes.
Er!vest. — Et du tout. Tu verras, lorsque tu le connaîtras
mieux...
Madame le Levalle. — Je ne veux pas le connaître.
ER?fEST. — Comment ? et mes projets de mariage?
Madame de Levalle. — Avec le colonel?
Ertsest. — Mais sans doute.
Madame de Levalle. — Écoute, mon frère , je n'ai qu'un
mot à te dire , vois-tu ; c'est que j'aimerais mieux vieillir veuve.
— ERNEST. — Oh !
Madame de Levalle. — J'aimerais mieux avoir mon premiei'
mari.
Ernest. — Ah! mon Dieu! Mais c'est donc une haine à
mort?
Madame de Levalle. — C'est au moins une antipathie ins-
tinctive, invincible. Tout me déplaît , vois-tu, dans ion colo-
nel ; son air, sa voix, jusqu'à sa réputation de bravoure, dont
on me fatigue partout.
Ernest. — Mais c'est delà foliecela , ma sœur.
Madame de Levalle , piquée. — Soit. Mais alors je veux
rester folle.
Ernest. — Allons, ma chère, réfléchis donc, loi qui es
bonne , raisonnable.
Madame de Levalle , impatientée. — Du tout. Je ne suis pas
REVUE DE PARIS. 51
raisonnable , je ne suis pas bonne, et je ne veux plus entendre
parler de M. de Beaiilieu.
Ernest , impatienlé. — Ah ! c'est trop fort. Je te dis , moi ,
que c'est un liomme cliarmant.
Madame de Levalle, vivement. — Insupportable!
Ebnest. — Le seul qui puisse te rendre heureuse.
Madame de Levalle. — Je le déleste.
Ernest, s' animant. — Des préventions ridicules.
Madame de Levalle. — C'est toi.
Ernest , très-animé. — Mais ce ne sera pas pour rien que je
me serai occupé huit jours 'entiers d'un projet, que j'aurai tout
prévu , tout arrangé... et tu l'épouseras.
Madame de Levalle. — Par exemple !
Ernest. — Quand ce seraii malgré toi.
Madame de Levalle. — Oh ! c'est ce que nous verrons.
Ernest. — Nous verrons.
Madame de Levalle. — D'abord , je vous déclare que , toutes
les fois que votre colonel entrera par une porte , je sortirai par
l'autre.
Ernest. — Et moi , je vous déclare que je ne le quitterai pas.
Madame de Levalle. — A votre aise.
Ernest. — Et que je vais de ce pas le rejoindre.
Madame de Levalle. — Allez.
ER?iEST. — Certainement. Adieu , ma sœur.
Madame de Levalle. — Au revoir , mon frère.
(Ernest sort,)
SCENE VZ.
MADAME DE LEVALLE , seule.
Comprend-on une pareille tyrannie? Vouloir marier les gens
au premier venu ! Et ils sont tous ainsi, ma tanle, M"»» Ren-
neterre, mon frère. Oh ! je suis sûre qu'Ernest ne renoncera
point à son idée ; il va m'amener le colonel . me faire solliciter
en sa faveur, me persécuter de toute manière ; et nul moyen
d'empêcher... Ah! si j'avais pu prévoir... j'aurais accepté le
52 BEVUE DE PARIS.
baron deMassoI pour avoir du repos. Mais j'y pense. Il est tou-
jours temps. Pourquoi ne pas écrire ci ma tante de conduire ici
le baron ? Cela me délivrera des autres au moins... oui... kpiès
tout . M. de Massol me convient à tons égards , et je prouverai
ainsi à Ernest que je fais ma volonté (£'//eécnY.) Quelques lignes
suffisent... là. {Elle sonne j un domestique entre.) Etienne ,
cette lettre à la poste.
Étie>:^e. — Elle ne pourra partir que ce soir , madame.
Madame de Levali.e. — C'est bien. {Etienne sort.) Mainte-
nant, je suis tranquille... Et cependant... Ernest est sorti fâché;
c'est noire première querelle. Et quand je pense que cet bomme
est la cause... Oh ! décidément, c'est un mauvais génie. Il va
revenir ici, sans doute. Je ne veux pas l'attendre. Je vais des-
cendre au petit bois pour l'éviter. {Elle va vers la porte du
fond.) Bon... le voilà sur la terrasse , maintenant... impossible
de sortir sans le rencontrer! Mais c'est une persécution, celaj
il le fait exprès. En définitive , pourvu que je ne le voie pas ,
que je ne l'entende pas , c'est tout ce qu'il me faut. Je puis tra-
vailler.
(Elle s'assied et fait de la tapisserie.)
SCENE VXI>
MADAME DE LEVALLE, EMMA.
Emma. — Oh ! je vous cherchais.
Madame de Levalle. — Moi?
Emma. — Oui. (Elle s'approche et prend un ton confiden-
tiel) Eh bien ! vous Tavez vu ?
Madame de Levalle. — Qui?
Emma. — Le colonel.
Madame DE Levalle, à part , avec impatience. — J'étais
sûre qu'elle allait m'en parler. Il est dit qu'on ne s'occupera
point d'autre chose aujourd'hui.
Emma. — N'est-ce pas qu'il est bien?
Madame de Levalle. — Mon Dieu . il m'a paru... comme les
REVUE DE PARIS. 30
autres... des éperons, des moustaches et une figure... d'ofR-
cier...
Emma.. — Eh bien , moi , il me plaît beaucoup '
Madame de Levalle , à part. — Ces jeunes tilles ont mauvais
goût!
Emma. — Et puis il paraît que c'est un héros ; il a déjà reçu
trois blessures. A son âge, comme c'est beau !
Madame de Levalle. — Certainement... pour les chirur-
giens.
Emma. — Aussi , c'est, dit-on , le favori de l'empereur.
Madame de Levalle , contenant son iîupatience et travail-
lant très-vite. — Ah !
Emma. — Il va être nommé général.
Madame de Levalle, travaillant plus vite. — Ah! ah !
Emma. — Mais vous ne répondez rien. Ah ! je vois ce que
c'est j le colonel vous déplaît, parce que vous n'aimez pas les
militaires.
Madame de Levalle. — J'ai tort. Des gens si utiles... qui
gagnent leur vie à s'entre-tuer.
Emma. — Mais tout le monde les admire.
Madame de Levalle, dont l'impatience est allée croissant,
dit à Emma d'une voix altérée. — Vous avez là une jolie
broderie , ma chère.
Emma. — C'est un plumetis. On dit d'ailleurs que le colonel
est plein d'humanité.
Madame de Levalle, à part. — 0 mon Dieu ! mon Dieu !
Emma. — Et tenez , votre frère me racontait hier un trait de
lui.
Madame de Levalle, impétueusement en se levant. — Mon
Dieu ! ma chère , est-ce que vous ne pourriez pas parler d'autre
chose ? Votre colonel , depuis qu'il est arrivé" il remplit le châ-
teau, on ne prononce que son nom, on n'entend que son
éloge ; c'est comme une cloche qui sonne toujours le même
son ; j'en ai mal aux nerfs.
Emma ., ^déconcertée . — Pardon , madame , mais le voici.
Madame de Levalle. — Encore ! Quand on n'en entend plus
parler , il faut qu'il arrive. Maintenant il est trop tard pour l'é-
viter. Il croirait me faire peur.
34 REVUE DE PARIS.
BCÈNB VIXX.
Lesmê«es, madame RENNETERRE , LE COLONEL, ERNEST.
Madame Rei^-^eterre, avec enthousiasme. — Ah ! vous êtes
un homme élonnanl , colonel.
Le Colo.^el, — Moi, madame? je n'ai pas plus fait que cent
mille autres qui ont été moins heureux.
Madame Re>>eterre. — Oh ! c'est de la modestie.
Madame de Levalle , à pari. — Si fausse !
Madame Re-sseterre , à iW^e de Levalle. •— Ah ! ma chère ,
j'aurais voulu que vous entendissiez le colonel raconter sa der-
nière campagne.
Madame DE lEYkiLi., froidement. — J'ai le malheur, ma-
dame , de ne rien comprendre à la stratégie.
Le Colonel. — Madame s'est plus occupée de législation.
Madame DE Levalle. — Comment?
Le Coloî^el. — J'ai eu l'honneur de l'entendre attaquer nos
nouvelles lois , chez M™^ de Seroulle.
Madame de Levalle, à part, avec dépit, — Il raille en-
core.
Er:sest, au colonel. — Votre campagne a vraiment été bril-
lante; j'en lisaisce matin le récit. {Il prend la brochure laissée
sur le guéridon.) J'ai été fraj)pé du grand nombre d'actions
d'éclat... 11 y a surtout la défense d'un passage...
Le Colo.'^el. — D'un passage?
Ernest. — Oui... par un chef de bataillon... qu'on ne nomme
pas... près du Rhin.
Le Colonel. — Ah ! oui.
Ernest. — Sais-tu que c'est un moderne Léonidas?
Le Colonel. — Mon Dieu ! il n'a fait que son devoir.
Madame de Levalle , à part. — 11 est envieux de la gloire
des autres.
Ernest. — Oh ! tu ne connais peut-être pas toutes les circons-
tances. (// cherche dans la brochure.) Du reste, tiens, voici.
( mit.) « Un chef de bataillon s'était placé avec quelques corn-
REVUE DE PARIS. 35
pagnies à l'entrée de la plaine pour arrêter la seconde division
ennemie forte de quinze mille hommes. »
Le Colonel. — Dix mille seulement.
Madame Rejtneterre. — Voilà comme on exagère.
Madame de Levalle, à part. — Quelle petitesse !
Erjîest, coîitinuant. — « Prendre un pareil poste, c'était
accepter une mort presque certaine j mais le résultai de la
journée devait en dépendre.
Le Colo.'^el. — C'est une supposition.
Madame Ren?îeterre. — Certainement.
Madame de Levalle , avec mépris.— Oh ! {J Ernest.) Con-
tinuez donc , mon frère.
Ernest, continuant. — « La lutte fut terrible j l'ennemi était
vingt fois plus nombreux, et, à diverses reprises , les Français
reculèrent ; mais ils furent ramenés au combat par leur clief.
Enfin, quand des renforts arrivèrent le soir , ils le trouvèrent
entouré seulement de quelques soldats, frappé de trois blessures,
mais répée haute et coinbaltant toujours ! »
Madame de Levalle, avec exaltation, — Oh ! que cela est
beau!
Madame Renneterre. — Mais je ne trouve rien d'extraordi-
naire , n'est-ce pas , Emma ?
Madame de Levalle , vivement. — Quoi ! vous n'êtes point
émue d'un tel courage? vous ne sentez pas le désir de con-
naître ce chef de bataillon , ne fùl-ce que pour lui serrer la
uiaiu?
Le Colonel. — Ah! madame...
Madame de Levalle, plus vivement. — Oui, monsieur 5 je
ne suis, à la vérité, qu'une faible femme , aucune rivalité ne
peut me rendre injuste 5 mais, je le répète, je voudrais pou-
voir témoigner à un tel homme mon admiration, mou res-
pect.
Le Colonel. — Oh ! c'est trop !
Madame Renneterre , en riant» — Pourquoi pas votre
amour .-'
Madame de Levalle, avec impatience. — Eh! mon Dieu!
madame, on pourrait être fière d'en inspirera un tei cœur.
Mais cette action a-t-elle été au moins récompensée?
Le Colonel. — Oui , madame.
36 REVUE DE PARIS.
Madame de Levalle. — Et comment ?
Le Colonel. — Par le fjrade de colonel.
Ernest. — De colonel ?Esl-ce que par hasard tu serais....
Le Colonel. — J'ose à peine Tavouer maintenant.
Madame de Levalle. — Quoi! vous!
Madame Remseterre. — Lui !
Le Colonel. — Mais lout autre officier eût agi comme moi.
Madame Renneterre, vivement.— Du tout. C'est une action
sublime.
Ernest. — Vous disiez le contraire tout à l'heure.
Madame Renneterre. — C'était l'émolion j j'étais si atten-
drie. ( Bas à Emma ). Allendrissez-vous donc , mademoi-
selle.
Madame DELETALLE,arecew6arras.— Pardon... monsieur...
si j'avais pu soupçonner...
Le Colonel. — Vous eussiez gardé le silence? Oh! ne re-
grettez point, madame, les bienveillantes paroles que vous
avez prononcées. Tous les éloges ne caressent point la vanitéj
il en est qui vont jusqu'au cœur, et l'approbation de certaines
personnes, lors même qu'on n'en a mérité qu'une partie, en-
courage à s'en rendre plus complètement digne.
Madame Renneterre, qui a pa7ié à un domestique au
fond. — Colonel, vous aviez accepté quelques rafraichisse-
ments.
Le Colonel. — Je suis à vos ordres , madame.
Madame Reivneterre , à 3/*"^ de Levalle. — Ne voulez-vous
point nous suivre?
Madame de Levalle. ~ Mille grâces.
Madame Renneterre , bas à Emma^ — Placez-vous près du
colonel.
( Elle sort avec le colonel et Emma. )
SCENE XZ.
MADAME DE LEVALLE, ERNEST.
Ernest , à part. — La preoiière glace est brisée des deux
REVUE DE PARIS. 37
côtés ; j'ai déjà ébranlé les préventions du colonel. A ma sœur ,
maintenant.
Madame de Levalle , l'apercevant. — Eh bien , vous n'ac-
compagnez pas votre ami comme vous l'aviez annoncé?
Ernest. — Non, ma sœur; je veux te parler.
Madame de Levalle. — A moi?
Ernest. — Oui. Tout à l'heure j'ai été trop brusque.
Madame de Levalle. — Ah ! vous en convenez.
Ernest. — J'ai eu tort. Voyons , Agathe , est-ce que tu m'en
veux?
Madame de Levalle. — Je crois que oui.
Ernest. — Eh bien ! voyons. Faisons la paix... Ta main,
sœur.
Madame de Levalle. — Oh ! que lu sais bien faire de moi ce
que tu veux.
(Ils se donnent la main.)
Ernest. — C'est qu'en vérité je ne sais pas comment nous
avons pu nous quereller. Moi qui t'aime tant ! Ce sont ces mau-
dites préventions. {Mouvement de M^^ de Levalle. ) Oh! je
ne t'en parlerai plus! Qu'est-ce, après tout, qu'un ami, près
d'une sœur que l'on chérit? Aussi j'ai voulu en finir tout de
suite à cet égard.
Madame de Levalle. — Comment?
Ernest. — Oui ; je n'avais pas osé te Tavouer ce matin ; mais
j'avais eu l'imprudence de communiquer mes projets de mariage
au colonel avant son arrivée.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — Oh ! ne crains rien. J'ai senti qu'il fallait s'expli-
quer franchement. Aussi je ne lui ai rien caché.
Madame de Llyalle. — Que dis-tu ?
Ernest. — Je viens de lui déclarer à l'instant que lu l'avais
en horreur.
Madame de Levalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — El que tu aimerais mieux voir ressusciter ton pre-
mier mari.
Madame de Levalle. — Quoi ! tu lui as répété...
Ernest. — Tout ce que tu m'avais dit.
Madame DE Levalle. — Mais c'est de la folie!
3» REVUE DE PARIS.
Erxest. — Nullement ; il fallait cela pour couper court à
toute espérance ; car lu ne sais pas le plus curieux de l'affaire ?
Madame de Le\ allé. — Quoi donc?
£r:v£st. — Cet homme que tu re^jardes comme un monstre,
que tu fuirais jusqu'au bout du monde...
Madame de Levalle. — Eh bien ?
Ernest. — Eh bien... il l'adore !
Madame de Leyalle. — Moi ?
Ernest. — Toi.
Madame de Levalle. — C'est impossible !
Ernest. — Veux-tu que je le lui fasse dire!
Madame de Levalle, vivement. — Non , non, tu te seras
trompé.
Ernest. — Trompé ? Ah ! pardieu , il n'y avait qu'à voir sa
consternation quand je lui ai fait connaître ton opinion à son
égard; il a pris une figure... oh! une figure...
Madame de Levalle. —Comment? et cela vous fait rire, mon
frère ?
Ernest. — II n'y a pas de quoi peul-élre? Coraprends-lu rien
de plus bouffon que celte maladresse qui , au milieu de tant de
femmes disposées à lui vouloir du bien , lui fait choisir préci-
sément la seule qui le déteste? Oh ! je lui croyais plus de tact,
plus d'esprit. C'est qu'il était vraiment désespéré.
Madame de Levalle, énuie. — Se peut-il?
Ernest. — Oh! du reste, sois tranquille; c'est un amour
dont il se guérira facilement.
Madame de Levalle, piquée. — Je vous remercie, mon
frère.
Ernest. — Almerais-tu donc mieux qu'il ne se guérît pas?
Madame de Levalle. — Je ne dis point cela ; mais je ne con-
çois pas que vous, Ernest, qui avez de la sensibilité, de la
bonté , vous tourniez en ridicule le chagrin d'un ami.
Ernest. — Veux-tu que je me désole? A quoi bon? Il va d'ail-
leurs repartir.
Madame de Levalle. — Le colonel ?
Ernest. — Certainement; dès qu'il a appris que sa présence
te déplaisait, il m'a déclaré qu'il allait reloiirner à Paris.
Madame de Levalle , vivement. — El vous ne vous y êtes pas
opposé?
I
I
REVUE DE PARIS. 39
Erisest. — Pourquoi?
Mabame de Levalle. — Pourquoi ! Mais l'hospitalité, la plus
simple politesse vous en faisait un devoir.
Ernest. — Puisqu'il te déplaît.
Madame de Levalle. — 11 ne s'agit pas de moi, mon frère.
Nous sommes chez M™^ Renneterre, et si elle sait que je suis la
cause de ce départ , Dieu sait quels commentaires , que de sup-
positions! C'est me compromettre.
Eruest, — Mais il me semble que c'est plutôt en restant que
le colonel pourrait...
Madame de Levalle, vivement. — Du tout; je ne veux chas-
ser personne du château. En définitive , le colonel est un homme
bien né, qui mérite des égards.
Ernest. — Alors , ma chère amie, parle-lui toi-même; moi
je ne puis changer ainsi de rôle à chaque instant. J'ai l'air de
jouer la comédie bourgeoise, d'autant que je ne fais que des
maladresses.
Madame de Levalle. — Oh! cela...
Ernest. — Justement voici le colonel.
Madame de Levalle. — Lui !
Ernest. — Dis-lui de rester si tu veux.
Madame de Levalle. — Mais non.
Ernest. — Je ne m'en mêle plus.
Madame de Levalle. — Ernest, je t'en prie.
Ernest. — Adieu.
(Il sort.)
Madame de Levalle , sew/e.— Peut-on me laisser ainsi. Voilà
le colonel qui monte le peiron. Il a la tête baissée; il réfléchit,
sans doute. Pauvre jeune homme ! Ah ! mais non , il lit le jour-
nal ! {On eniettd le colonel qui /redonne). On dirait qu'il
chante... Ah! oui, pour s'i touidir ! Il faut que je luj niOulie
moins de froideur. Ce n'est pas pour moi , car je ne reviendrai
jamais sur son compte, mais par considération pourM""" Ken-
neterre.
(Elle va se placer près de la table, et prépare son mélicr
à taf^isserie» )
40 REVUE DE PARIS.
SCÈNE X.
MADAME DE LEVALLE , LE COLONEL.
Le Colonel, entrant un journal à la main, sans voir
3/ine (Iq jievalle. — C'est singulier. Si j'en croyais quelques pa-
roles échappées tout à l'heure à Ernest, l'apparente froideur
de M™e de Levalle à mon égard cacherait une sympathie que
malheureusement je ne partage point.
Madame de Levalle , à part. — Le voici.
Le Colonel.— N'impoi te j c'est la sœur d'un ami ; montrons-
nous au moins poli.
Madasie de Levalle, se détournant. — Ah ! monsieur le co-
lonel.
Le Colonel. — De grâce , madame , ne vous dérangez
point.
Madame de Levalle. —Monsieur cherchait sans doute M^'Ren-
ueterre ?
Le Colonel. — Nullement, je parcourais le journal.
Madame de Levalle. — Continuez , je vous en prie.
Le Colonel , à part. — Elle affecte toujours la même froi-
deur.
Madame de Levalle. àpart. — Il cherche à cacher son émo-
tion.
(Mme de Levalle travaille près de la table ; le colonel s'assied
près du guéridon de Tautre côlé du théâtre. Ua silence,
pendant lequel ils se regardent à la dérobée. )
Le Colonel. — Si madame était curieuse de connaître les der-
nières nouvelles?
Madame de Levalle. — Volontiers.
Le Colonel . lisant. — KouveUesextérieures : Les journaux
anglais continuent leurs injures contre l'empereur des Français
à propos de son divorce.
Madame de Levalle , se détournant vivement. ■— Ah î
KLVUE DE PARIS. 41
Le Colonel , qui s'est arrêté un peu embarrassé. — Mon
Dieu! j'ai la main maiiieureiise.
Madame de Levalle. — Pourquoi donc ? Le journaliste doit
justifier cet acte.
Le Colo.nel. — En effet , madame.
Madame de Levalle. — N'esl-ce point votre opinion?
Le Coloxel. — A moi ? Nullement.
Madame ue Levalle. — Comment ? Mais il me semble avoir
entendu monsieur le colonel défendre le divorce.
Le CoLO?iEL. — En principe et au profit de l'être faible , c'est
(oujours mon avis , madame ; mais non dans rinlérèt de l'in-
cojistance ou de Tambiiion.
Madame de Levalle. — Je ne comprends pas.
Le Colonel. — Dans l'état de nos mœurs, l'homme, quoi
qu'il arrive, est libre, maître de ses actions 5 sans briser une
union , il peut la dénouer , tandis que la femme qui souffre ne
peut pas même fuir son persécuteur , la loi ^n fail l'esclave de
Sun mari. C'est là ce que je ne puis supporter.
Madame de Levalle, vivement. — Ainsi, vous voudriez que
le divorce tût i^ermis.
Le Colonel. — Seulement aux femmes.
Madame de Levalle , d'un ton aimable, — Mais c'est très-
raisonnable , cela. Je n'avais point du tout compris ainsi.
Le Colonel. — Madame...
Madame de Levalle , amicalement. — Ma corbeille , je vous
en prie , colonel.
(Le calonel prend sur le guéridon la corbeille où se trouvent
les laines, et les apporte à Mme Je Levalle.)
Madame de Levalle. — Ah ! c'est là voire raison pour sou-
tenir le divorce? Mais c'est bien différent. Je m'explique à pré-
sent voire généreuse chaleur. J'avais cru, au contraire, que,
comme homme , vous défendiez un moyen d'inconstance et d'a-
bandon.
Le Colonel, avec chaleur. — Moi, madame ! Ah ! pour ma
part , je ne Sriuiais comprc^ndre ainsi le divorce. Après avoir
confié à une femme toutes ses espérances , après avoir vécu de
sa vie , comment songer à un nouvel amour? Comment pouvoir
déménager ainsi son cœur? C'est impossible.
6 4
i3 REVUE DE PARIS.
Madame deLeyalle, ravie. — N'est-ce pas? Asseyez-vous
donc, colonel.
Le Colonel, tnstement. — Du reste , nous autres militaires,
nous ne devons point avoir de pareilles idées.
Madame de Levalle. — Et pourquoi?
Le Coio?fEL. — Parce que le bonheur de la famille nous est
interdit, et que notre profession nous condamne à de conti-
nuelles séparations.
Madame de Levalle , vivement. — El qui empêche de suivre
le mari qu'on aime?
Le Colo:vel . virement. — Quoi ! vous comprenez donc
qu'une femme brave la fatigue, le danger?
Madame de Levalle . vivement. — Qu'importe le danger . la
fatigue . lorsqu'on les pai tage avec celui qu'on a choisi , quand
on a la joie de veiller sur lui, de le consoler, d'être sa provi-
dence ?
Le CoLoi^Ei. ravi et se rapprochant. — Oh! oui, c'est
cela.
Madame de Levalle, avec chaleur. — Mais qu'est-ce que la
/vie d'une femme sans le dévouement? N'est-ce pas son bon-
heur, son plus beau privilège? Ne doit-elle pas tout braver,
plutôt qu'une séparation.
Le C0L05EL, se rapprochant encore. — Certainement. Con-
tinuez donc . je vous en prie . madame !
Madame de Levalle , un peu confuse et souriaM, — Par-
don, je ne sais pourquoi je vous parle avec cette chaleur.
Le Colonel. — Ah ! madame , j'étais si heureux de vous en-
tendre ! Pourquoi vous interrompre? 11 semble que vous m'en
veuillez encore de cette discussion chez M™* de Seroulle.
Madame de Levalle. — Moi? nullement j et la preuve, c'est
que je voudrais vous prier de ne point repartir aujourd'hui.
Le Colonel. — Il se pourrait!
Madame de Levalle. — Vous consentez ?
Le Colo?«el. — Madame !
Madame de Levalle , vile. — C'est convenu.
Le Colo>el. — r Si vous l'exigez?
Madame de Levalle. — Au nom de M™e Renneterre. {Regar-
dant par la fenêtre.) Mais volre cheval vous attend. Vous me
permettez de prévenir?
REVIE DE PARIS. 45
Le Colonel. — Restez . de (îràcy , madame'. Je vais domiei' de
nouveaux ordres.
(Il sort en saluant, )
SCENE ZX.
MADAME DE LEVALLE, le regardant s'en aller.
Décidément, il est mieux que je ne croyais; il n'est même pas
mal; il est même très-bien. Oli ! si mon frère m'entendait faire
cet aveu, quel triomphe pour lui! Je ne lui donnerai pas cet
avantage; d'autant qu'il voudrait revenir à ses projets, à ses
folies. Non, toute réflexion faite , je crois que M. de Massol est
le mari qui me convient. Maintenant , d'ailleurs que j'ai écrit ,
je suis presque engagée, £ii bien! tant mieux; cela m'ôtera
l'ennui des hésitations. Qu'il vienne, et je l'épouse.
(Elle reste assise et rêveuse. )
SCENE ZIX.
MADAME DE LEVALLE, ERNEST.
Madame de Levalle. — Ah ! c'est toi , Ernest?
EnriEST. — Oui. Le colonel vient de te quitter?
Madame de Levalle. — A l'instant.
Erivest. — Eh bien ?
Madame de Levalle. — Eh bien! je suis tout à fait revenue
sur son compte.
Ernest , vivement et avec joie. — En vérité?
Madame de Levalle. — Oh! c'est un homme...
Ernest. — N'est-ce pas?
Maeame de Levalle. — Un homme... très-estimable. ..
Ernest , désappointé. — Ah ! tu trouves ?
Madame de Levalle. — Il a l'air de connaître parfaitement
sa profession.
U REVUE DE PARIS.
Erm9t, étonné. — Ah çà ! mais de quoi avez-vous donc
parlé ?
î\Ud\me de Levai.le. — Mon Dieu ! il m'a lu la Gazette.
ER5EST. — Le colonel ? {J part.) C'était bien la peine de lui
ménager un lête-à-lêle. {Haut.) Mais, enfin, tu l'as prié de
rester.
Madame de Levai-i-E, — TA il reste.
Ernest. — a la bonne heure. (J part.) II faudra bien qu'ils
causpDi et qu'ils se fassent connaître l'un à l'autre. {Haut.) A
propos , lu as écrit à notre tante , M""= de Neuville?
Madame de Levalle. Quoi ! lu sais ?
Ernest. — J'ai vu la letlre tout à l'heure entre les mains
d'Etienne. Tu t'excuses sans doute de ne pouvoir recevoir M. de
Massol !
Madame de Letalle. — Au contraire.
Er:vest. — Comment?
Madame de Levalle. — Je permets à ma tante de l'amener.
Ernest. — Que dis-tu! mais tu n'as pas réfléchi que c'était
presque une promesse.
Madame de Levalle. — Mon Dieu ! je le sais , mon frère.
Ernest. — Mais songe.
Madame de Levalle , vivement. — Je songe que vous-même,
mon frère, vous me donniez, il y a quelques jours, d'excel-
lentes raisons pour recevoir M. de Massol.
Ernest. — Sans doute, mais depuis...
Madame de Levalle. — Depuis , rien n'est changé... J'ai été
persécut e par ma tante, par vous , mon frère, par toute la
famille enfin . pour ce mariage ; je veux en finir , et puisqu'on
l'exige .je consens à tout.
Ernest. — Mais non.
Madame de Levalle. — J'épouserai M. de Massol.
Eknest. — Toi !
Madame de Levalle, émue. — Et si... je suis malheureuse...
Ernest. — Ma sœur !
MADA3IE DE Levalle. — Ce Sera de votre faute!
Ernest. — A moi ! Ah ! par exemple , Agathe !
(Mme de Levalle sort. )
REVUE DE PARIS. 45
SCÈNE ZIII.
I
ERKEST , seul.
Eh bien î que signifie?... Ah ! au diable les sœurs, les amis,
les mariages! C'est vrai, je ne sais pas pourquoi je m'obsline,
moi, à vouloir les rendre heureux malgré eux. A-t-on jamais
vu pareil enlélement? Accepler M. de Massol , changer d'avis
justement au moment... où j'en fais autant... C'est du dépit, je
n'en i)uis douter. Mais comprend-on l'autre , qui lui lit la Ga-
zette? Je les croyais plus forts dans le 4^ hussards. Mais avec
tout cela M. de Massol va venir demain peut-être. Et je connais
ma tante : c'est la sosie de M™^ Rennelerre. Deux heures après
son arrivée , le mariage sera conclu. Encore si l'on pouvait la
prévenir , trouver un moyen de forcer le colonel et Agathe à
un rapprochement, à une déclaration. Mais il faudrait une oc-
casion.
SCÈNE ZXV.
ERNEST , LE COLONEL.
Ernest. — Ah ! c'est toi?
Le Colonel. — Oui. Je croyais M™' de Levalle ici.
Ernest. — Tu venais peut-être lui lire encore le journal.
Le Colonel. — Quelle idée ! je venais m'excuser de nouveau
de celte malheureuse rencontre chez M""* de Seroulle ; car je ne
sais comment j'ai vu ta sœur ce jour-là ; je lui ai trouvé l'air
froid , dédaigneux.
Ernest. — Elle en disait autant de toi.
Le Colonel. — Sans doute; on m'avait fait d'elle tant d'éloges
avant son airivte que jéiais mal disposé. Oui, je n'aime pas
que Ton m'impose Tudmiration, ttjr croyais faire acie d'indé-
pendance en lu' i)lianl pas le geiion devant l'idole. Mais aujour-
d'hui nous avons causé, et je l'ai trouvée... adorable.
4.
4« REVUE DE PARIS.
Ernest. — Vraimenl?
Le Colo?îel. — J'ai du reste, un reproche à le faire. Tu ne
m'avais pas dil qu'elle allait se marier.
Ernest. — Ma sœur?
Le Colo.vel. — Oh! M™« Renneterre vient de m'en faire con-
lidence.
Ernest. — Mais du tout. C'est un projet abandonné.
Le Colonel. — Eu vérité? Alors ^ mon cher ami , je ne reste
pas ici.
Ernest. — Pourquoi donc ?
Le Colonel. — Parce que je finirais par devenir amoureux
de M"»' de Levalle.
Er.\£St. — Eh bien, quand cela serait? Ne t'ai-je pas dit...
Le Colonel. — Qu'elle était bien disposée en ma faveur.
Mais , ouire que je n'en crois rien, je n'oserai jamais épouser
la sœur.
Ernest. — Comment?
Le Colonel. — Non. Oh ! je sais bien que tu me traiteras de
tête folle, romanesque, comme autrefois; mais la beauté de
M""= de Levalle, son nom, sa fortune, lui donnent droit à un
plus brillant mariage.
Ernest. — Mais songe donc...
Le Colonel. — Je songe que je ne m'estime pas assez pour
accepter un sacrifice ; que je voudrais que ma femme reçût tout
(le moi, que la reconnaissance la préparât à un sentiment plus
it.-ndie. Oh! tu peux rire à ton aise. Mais je vais plus loin,
vois-tu ; je voudrais lui avoir rendu quelque grand service.
Ernest. — C'est cela. Comme dans Ma tacite Aurore, tu
Noudiaii l'avoir sauvée des brigands , de l'eau ou des flammes.
Le Colonel. — Eh ? mais ce ne serait pas si mal.
ErneîsT. — Eh bien ! mais dis donc , c'est un plaisir que tu
aurais dû te procurer dernièrement, à l'incendie de l'ambas-
sade.
Le Colonel. — Tu crois plaisanter, mais c'est ce que j'ai
Tait.
Ernest. — Toi?
Le Colnel. — Certainement. J'ai arraché une femme du
milieu des flammes. Malheureusement , après l'avoir mise en
sûreté, j'ai été obligé de la laisser là pour courir à l'incendie.
REVUE DE PARIS. 4T
Ernest, àpart. — Dieu î si c'était ma sœur ! Pourquoi pas?
C'est Toccasion que je cherchais.
Le Colojïel. — Tout ce que je sais d'elle , c'est que je l'ai
trouvée près de l'entrée du pavillon.
Ernest. — Près de l'entrée ?
Le Colonel. — J'ai aperçu à mes pieds une femme évanouie.
Ernest. — Jeune ?
Le Colonel. — Je le suppose à sa taille élégante et syelte.
Ernest. — Mais ses traits?
Le Colonel. — Il faisait nuit ; je n'ai pu les voir.
Ernest. — Tu ne les as point vus? {Ouvrant ses bras.) Ah !
mon ami.
Le Colonel. — Eh bien ! qu'as-tu donc?
Ernest , Vemhrassant. — Mon ami, laisse-moi te serrer dans
mes bras.
Le Colonel , se dégageant avec peine. — Mais il devient
fou.
Ernest. — Oui , de joie.
SCENE XV.
Les mêmes, MADAME RENNETERRE , EMMA, MADAME
DE LEVALLE.
MADA.ME DE Levalle. — Mou Dicu ! quels cris !
Ernest. — Ah! madame Renneterre , mademoiselle Emma,
ma sœur...
Madame de Levalle. — Qu'y a-t-il donc?
Ernest.— Tu cherchais celui qui t'avait sauvée des flammes?
Madame de Levalle. — Eh bien ?
Ernest, montrant le colonel. — Le voilà.
Le Colonel. — Moi!
Tois. — Lui !
Ernest. — Oui. {J part.) Si ce n'est pas, ça aurait pu être.
Madame de Levalle. — Se peut-il , colonel ?
Le Colonel. ~ J'ose encore à peine croire à ce bonheur.
Ernest. — C'est lui , te dis-je, il m'a donné tous les détails.
48 REVUE DE PARIS.
{L'embrassant encore). Oh ! cher ami , va ; crois bien que mon
cœur... mon cœur... {Il s''arrête comme étouffé par l'émotion,
et dit à M'^^ de Letalle d'un ton sérieux .) Agathe, il n'y a
que vous qui puissiez payer le colonel d'un pareil service.
Madame le Levalle, baissant les yeux. — Mon frère...
Madaîie RE^^ETERRE. — Mais je n'en reviens pas... et vous
êtes certfiin . Einest?
Ernest. — Certain.
Le C0L05EI. — Il y a d'ailleurs un moyen facile de s'as-
surer.
Ernest. — C'est inutile.
Le CoLoi^EL. La femme que j'ai sauvée portait des bracelets.
Ernest. — Comme ma sœur.
Le Colonel. — L'un d'eux m'est resté.
Ernest, à part. — Ah ! diable!
Le Colonel. — Et le voici.
Madame Renneterre. — Montrez. [Jetant un cri.) Ah!
Ernest. Quoi donc ?
Madame Renneterre. — C'est le bracelet de ma fille.
Madame de Levalle. — D'Emma.
Emma. — Oui.
Ernest. — Son bracelet !
Madame Renneterre. — Ainsi, c'est vous, colonel, qui
avez sauvé mon enfant?
Le Colonel , embarrassé. — Madame...
Madame Renneterre , à Enwia. C'est ton sauveur ! {Bas.)
Évanouissez-vous , mademoiselle.
Emma. — Mais , maman...
Madame Renneterre . feicjnant de s'évanouir. — Éva-
nouissez-vous donc , ou il sera trop tard... Ah !..
Emma. — Ah ! mon Dieu ! ma mère !
Ernest. — C'esi cela , elle perd connaissance pour sa fille.
Madame Renneterre, revenant à elle. — Ah ! ah ! une telle
émotion.
Le Colonel. — Remettez-vous, de giâce, madame.
Madame Renneterre , assise. — Oui , colonel , oui. {Elle
lui do7ine la mani et prend celle de sa fille.) Ma fille, rap-
ptlletoi ce (ju'Ei np.<t disait tout à 1 heure : il n'y a que toi qui
puisses payer un tel service.
REVUE DE PARIS. 49
Erîîest, à part. — C'est cela , je lui ai fourni jusqu'à la for-
mule!
Madame de Levalle , d'une voix troublée. — Je me réjouis
de ce ([u'une erreur de mon frère ait amené une découverte...
aussi heureuse... jiour tout le monde.
Madame Rem^eterre , à Ernest. — Ah ! oui , c'est vous que
nous devons remercier.
Ernest ; avec humeur. — Il n'y a pas de quoi.
Madame Renneterre , se levant. — Ah !
Emma. — Vous devriez rentrer , maman.
Madame Re^neterre. — Non, non , j'aime mieux prendre
l'air, et si le colone! veut bien me donner le bras...
Le CoLO?fEL. — Madame, je suis à vos ordres.
Madame Re?«>eterre , embrassant sa fille. — Chère enfant.
{Au colonelavec sentiment.) Elle vous doit la vie. (Le colonel
salue.) Venez.
(Emma les conduit jusqu'à la porte ; Mme Je Levalle s'est assise,
pensive 5 à gauche, Ernest est à droite.)
SCENB ZVX*
MADAME DE LEVALLE , EMMA , ERNEST,
Ernest , à part et regardant J/™^ de Levalle. — Ma sœur
est touie pensive 5 elle l'aime peut-être, maintenant... Et c'est
moi... Oh ! sot que je suis !
Emma , qui est à la fenêtre à gauche, — Oh ! comme ma
mère cause vivejnent avec le colonel.
Madame de Levalle . sortant de sa rêverie. — Ah! oiicela ?
Ernest , à part. — Parbleu ! elle arrange le mariage.
Madame de Levalle , agitée. — Le colonel a l'air de la re-
mercier; il lui baise la main.
Ernest, à part. — Allons, c'est une chose faite, et nul
moyen d'empêcher ; cette petite sotte n'a même pas une incli-
nation , pas un amant jaloux qui puisse s'opposer... Ah ! quelle
idée! Oui , c'est cela.
5d REVUE DE PARIS.
Madame de Leyalle . quiltant la fenêtre. — Ils disparaissent.
Emma. — Oh ! il taul que j'aille rejoindre maman pour sa-
voir...
Er:«est . qui a pris un air sombre et s'est placé devant la
porte les bras croisés, — Restez, mademoiselle.
Emma. — Comment?
Er:^£St , avec emportement. — Vous n'irez pas.
E3IMA , reculant effrayée. — Qu'est-ce qu'il y a donc?
Madame de Levalle. — Que signi&e?
Ernest , d'une voix sombre. — Ah ! vous avez deviné. N'est-
ce pas que dans ce moment votre mère arrangeait votre mariage
avec le colonel ?
Emma , reculant. — Ah ! n'ouvrez donc pas les yeux comme
cela , monsieur Ernest, vous me faites peur.
Madame dl Levalle. — Qu'avez-vous , mon frère ?
Er>est . avec sentiment.— Ei\e me le demande ! {A Emma.)
Et vous aussi, vous n'avez point lu dans mon cœur.
Emma. — Comment? Esl-ce que...
Ernest. — Eh bien ! oui , je vous aime.
Emma. — Moi !
Madame de Levalle. — Emma !
Ernest. — Comme un insensé !
Emma. — Ah ! mon Dieu ■'
Madame de Levalle. — Mais c'est incroyable. Vous me disiez
ce malin...
Er:^est , l'interrompant. — Ce matin , je voulais cacher ma
passion.
Emma. — Mais pourquoi?
Ernest. — Pourquoi ! [Avec sentiment. ) Vous me demandai
pourquoi, vous . Emma , a qui je croyais de la sensibilité? Ah!
je ne m'attendais pas à cette question.
Madame de Levalle , à Ernest. — Avant de partir , tu vou-
lais donc Rassurer de ses sentiments?
Er:s£St, vivement. — Justement , c'est cela.
Madame de Levalle. — Ah ! je comprends.
tR^tST. — ÎN"est-ce pas, ma sœur? {A part.) Elle est plus
heureuse que moi.
Emma. — Mon Dieu ! mais si ma mère au moins avait été
avertie...
REVUE DE PARIS. ol
Ernest. — Votre mère , Emma ! Ainsi , vous ra'aimez?
Emma , vwement. — Je ne dis pas cela.
Ernest, sombre. — Alors vous ne m'aimez pBs?
Emma, embarrassée. — Je ne dis pas cela non plus.
Ernest. — Non ; mais je le vois trop bien...
Madame de Levalle. — Mais du tout, mon frère.
Ernest , avec désordre. — Oh ! ne cherche point à me trom-
per; c'est l'autre que Ton préfère ! ( A Evima. ) Votre mère,
d'ailleurs, s'est expliquée assez clairement tout à l'heure. Dans
ce moment même . voire main est accordée au colonel sans
doute; mais qu'il n'espère pas détruire impunément toutes mes
espérances !
Madame de Levaile. — Que diles-vous î
Ernest. — Ce mariage ne se fera point tant que je vivrai.
Emma. — Ah ! monsieur Ernest !
Madame de Levalle. — Un duel ! mon frère !
Ernest, — Oui , et je punirai en même temps les impertinen-
ces de cet homme à ton égard.
Madame de Levalle. — Mais non.
Ernest. — Un homme qui ose te contredire dans un salon,
qui défend le divorce !
Madame de Levalle. — Mon frère !
Ernest. — Oh ! je le hais autant que toi maintenant.
Madame de Levalle. — De grâce !
Ernest, parcourant le théâtre. — Non, cela ne peut point
se passer ainsi.
Madame de Levalle, le suivant d'un côté. — Calme-toi,
mon frère.
Emma, le suivant de Vautre côté. — De grâce, monsieur
Ernest.
Ernest, de même. — 11 faut que je le voie sur-le-champ,
Emma. — Non , je vous en prie.
Madame de Levalle. — Mon frère , écoule-moi.
Ernest. — Je le forcerai à me rendre raison.
Madame de Levalle. — Mon frère !
Emma. — Monsieur Ernest !
Ernest , s'arrêiant. — Laissez-moi.
Emma , Joignant les 7nains. — Oh ! mon Dieu ! mon
Dieu !
62 REVUE DE PARIS.
Madame de Letalie , cheixhant à le retenir. — Je l'en prie,
mon ami ?
Ernest. — Ma sœur! {Il Vembrasse, et dit à part : ) Cela
va bien. {Haut. ) Adieu !
Madame de Levalle , cherchant à le retenir. — Non , tu ne
sortiras pas, Ernest! Il ne mVnlend plus !
Emma . effrayée. — Ah ! madame, il veut se battre !
Madame de Levalle. — Non. Oh ! je l'empêcherai à tout
prix.
Emma. — Dites-lui que je suis prête à l'épouser, madame.
Madame de Levalle. — Est-ce vrai ?
Emma. — Sans doute. Mais le colonel?
Madame de Levalle. — Je m'en charge.
Emma. — Le voici.
Madame de Levalle. — Ah ! Laissez-moi avec lui , Emma.
Emma. — Oui . madame. Mais ils ne se battront pas?
Madame de Levalle — Non.
Emma. — C'est que je m'intéresse à fous deux.
Madame de I.evalle. — Ne craignez rien. Mais il faut que je
pnrie à M. de Bpaulieu.
Emma. — C est cela. {A part.) Et moi, je vais tout dire à ma
mère.
Madame de Levalle, à part.—Xh ! il faut que j'assure à tout
prix le bonheur de mou frère. Voici le colonel.
SCENE XVXI.
MADAME DE LEVALLE, LE COLONEL.
Le Colonel , à part. — Je croyais ne jamais pouvoir quitter
celte excellente dame, {^percevant M""'de Levalle. ) Ah ! ma-
dame.
(Il la salue. )
Madame de Levalle. — Eh bien ! monsieur, M»"* Rennelerre
est-elle entièrement remise ?
Le Colo.iel. — Entièrement , madame.
KEVUE DE PARIS. Ji3
Madame de Lèvalie. — Je conçois, du resle, son émotion
et sa surprise. Il y a dans loiil ce (jui vient de se passer quelque
chose de si imprévu. Et vous avez dû être heureux....
Le Colonel. — Oui, d'abord.
Madame de Levalle. — La précipitation de mon frère a failli
pourlant causer une erreur.
Le Colonel, vivement. — Ah! que je regrette.
Madame de Levalle — Pourquoi cela ?
Le Colonel. — Parce qu'il m'eût été bien doux de penser,
madame, que. j'avais pu mériter votre reconnaissance.
Madame de Levalle, souriant. — ■ Mon Dieu! monsieur,
qui sait si vous n êtes point également mon sauveur inconnu?
Dans tous les cas, je suis prête à le supposer.
Le Colonel. — Prenez garde, madame, la reconnaissance
impose cerlains devoirs.
Madame de Levalle. — Me croyez-vous incapable de les rem-
plir ?
Le Colonel. — Je ne dis point cela , mais on ne peut rien re-
fuser à un sauveur.
Madame de Levalle. — Encore faut-il qu'il demande.
Le Colonel. — Mais s'il demande heaucoup?
Madame de Levalle. — Beaucoup n'est point trop.
Le Colonel — Et si en retour du service rendu il demandait
plus que de la gratitude?
Madame de Levalle. — Eh bien! on lui donnerait de l'a-
mitié.
Le Colonel. — Et s'il désirait plus que de l'amitié ?
Madame de Levalle. — Plus ([ue de l'amitié? ah! mais alors
ce serait un service placé à usure.
Le Colonel. — S'il demandait enfin qu'on lui consacrât la
vie qu'il a conservée?
Madame de Levalle. — Oh! mais vous faites des supposi-
tions.
Le Colonel. — Eh bien ! non , madame ; il n'y a de supposé
que mes droits à un tel bonheur , et cependant je donnerais ma
vie pour l'obtenir!
Madame de Levalle. — Que dites-vous?
Le Colonel. — Ce que je voulais cacher, ce que vos encou-
ragemeuts m'ont arraché? Ah! ne me dites pas que c'était un
6 5
54 ' , REVUE DE PARIS.
jeu de votre esprit, madame; ne me punissez point d'un mal-
heureux hasard. Vous détournez les yeux, vous paraissez émuej
de grâce , ah ! dites que vous ne me repousserez point j j'at-
tends voire réponse à genoux.
Madame de Levalle. — Que faites-vous?
Le Coloel, — Un mot, un regard , ou je penserai que vous
m'en voulez encore.
Madame deLevalle. — De grâce !
Le Colowel. — Je croirai que cette querelle à propos de di-
vorce...
Madame de Levalle , lui mettant la main sur la bouche.—
Ah ! ne prononcez donc pas ce mot-là.
Le Colo>"el, se relevant. — Cette main, vous me ia
donnez.
Madame de Levalle. — Puisque vous l'avez prise.
Le Coloml. — Ah ! chère Agathe!
( Il serre les mains de Mme Je Levalle sui" son cœur.)
8CENB XVIU.
Les MÊMES, ERNEST.
Ernest. — Ah!
Madame de Levalle , sans se déranger. — Mon frère...
Le Colonel, le bras de M'"" de Levalle .sous le sien, — Eh !
c'est ce cher Ernest.
Ernest. — Que signifie?
Le Colowel. — Cela signifie, monsieur Ernest, que vous
n'êtes plus mon meilleur ami...
Er>est. — Comment !
Le Colonel , lui tendant la main. — Mais mon frère.
Erihest. — Il se pourrait!
Madame de Levalle, en souriant, un peu confuse. —
Oui.
Ernest , au colonel. — Ah çà ! mais je croyais que tout à
rheure M""' Reunelerre...
REVUE DE PARIS. 55
LeColoxel. — Elle avait eu, en effet, quelques idées. Mais
moi , j'étais déjà pris , et je rae suis expliqué franchement.
ERTiEST. — Très-bien. ( Bas à M""" de Levalle.) Et moi j*ai
repris à Etienne la lettre adressée à notre tante.
Madame de Levalle , bas. — Ah ! merci!
Ernest , donnant la main au colonel. — De sorte que tout
le monde est content.
Madame de Levalle. — Oui, même vous, jaloux; car rien
ne s'oppose plus maintenant à votre mariage avec Emma.
Ernest , vivement. — Nous en reparlerons plus tard.
SCENE DERNIERE.
Les mêmes, MADAME RENNETERRE , EMMA.
Madame Renneterre , gravement. — C'est inutile.
Madame DE Levalle. — Madame Renneterre...
Ernest. — Oh! ma marraine...
Madame Renneterre, de même. — Emma vient de m'avouer
tout.
E iNEST , à part. — Aïe!
Madame Rennete re, de tnême. —Yous avez gardé avec moi
un silence offensant, Ernest.
Ernest. — Ma marraine...
Madame Renneterre , de même. — Vous savez en outre que
je trouve Emma trop jeune pour se marier.
Emma , à part. — Comment ?
Ernest, vite. — J'attendrai, ma marraine.
Madame Renneterre , très-vite. — Non , non , mon cœur
ne sait point résister aux prières. Je vous la donne.
Ernest, stupéfait. — Oh ! ma m^jrraine ! {J part. ) En défi-
nitive , elle est charmante. (Haut.) Votre main, ma petite Emma.
( j4 ili'"<= /Renneterre. ) Et vous, maman, embrassez-moi.
Madame Renneterre. — Oui. {Avec eaialtation.) J'ai un
gendre !
Ernest. — Les deux noces se feront en même temps.
e REVUE DE PARIS.
Le Coio?fEL. — C'est cela !
Madame tœ Levalie. — Et surlout , fâchons d'être heureux.
{Montrant Ernest.) Nous lui avons donné assez de peine pour
cela.
Emile Socvestre.
LE
POEME DU CID.
A M. 8. DE T.
La langue espagnole, fille delà latine, ainsi que toutes celles
du midi de PEurope, ne fut d'abord qu'un mélange confus du
latin et de l'idiome des nations du Nord qui se ruèrent sur la
Péninsule lors de l'immense calasliophe qui balaya delà sur-
face de la lerre la puissance, la civilisation (;t les vices deRome.
Avant Pirruplion des baibares, la langue latine était générale-
ment parlée en Espagne ; mais certes elle ne l'y était pas aussi
purement qu'au forum, tl Ion peut même assurer qu'elle y fut
toujours corrompue par l'alliage impur d'un grantl nombre de
mots libériens, phéniciens et carthaginois : de là les mots évi-
demment dérivés de ces vieilles langues que les savants y dé-
couvrent encore aujourd'hui. Pour les preuves, je vous ren-
voie, monsieur, à VOn'gj'ne et commencement delà langue
castillane. d'Aldret»', et au Trésor de la langue, de Covarru-
bias; et si vous tenez absolument à ai)profondir cette (|uestion,
vous pouvez consulter Pellicer dans sa Primitive population
et langue d'Espagne, et le révérend père Sa: mienlo, dans ses
Mémoires pour servir à l'histoire de la poésie et des poètes
58 REVUE DE PARIS.
espagnols. Ces deux écrivains, de même que Mayans, Sanchez
et Cdpmani (1). ont malheureusement poussé leurs recherches
sur ces arides matières plus loin que ne le voudrait souvent la
patience du lecteur. Et puis vous trouverez chez eux de singu-
lières opinions : en voici deux dont vous ne serez pas peu étonné,
j'en suis sûr. AIdrete prétend que déjà, du temps des apôtres,
existait dans des livres la langue vulgaire castillane, bien
qu'elle ne fût nullement parlée. Pellicer, homme si éminent
d'ailleurs, va encore plus loin; il affirme que notre langue, loin
d'être dérivée de la latine en est au contraire la mère, comme
étant une des soixante-douze qu'on parlait à la tour de Babel.
Ces absurdités ne méritent pas d'être réfutées sérieusement.
Tout prouve que le castillan est né du latin, et qu'il ne fut dans
le principe qu'un mélange formé par cette langue, mêlée déjà
d'ibérien, de phénicien et de carthaginois, et les idiomes des
Celtes et des Golhs. C'est à ce mélange, où le latin dominait
presque exclusivement, qu'on doit appliquer le nom de ro-
mance, ou langue romane. Deux autorités des plus respecta-
bles viennent à l'appui de cette opinion j ce sont Marineus
Sicuhis et Mariana (2). Le x^ siècle est l'époque que nos meil-
leurs critiques assignent à la formation du romance castillan.
Pas un seul monument écrit du romance primitif n'est arrive
jusqu'à nous. Ce ne fut que lorsque l'élément arabe se fut in-
troduit dans celte langue qu e.le fut employée dans la plus an-
cienne œuvre écrite eu prose qui nous soit parvenue (le Pcêiiie
du Cid est évidemment antérieur). Cette œuvre, qui remonte
d'après l'opinion la plus générale au règne de Ferdinand III,
est la traducUon du Fuero juzgo Forum judicutn), qui ou-
vrit la voie à la grande œuvre des Partidas. Vers la tin du
règne des Goths, on réunit les lois de cette nation dans un seul
code, divisé en douze livres , à Timilation sans doute du Code
(le Justinien. On trouve ce code dans le troisième volume de
(1) Origines de la langue espagnole. — Collection des poésies an-
térieures au quinzième siècle. — Théâtre liistorico-critique de l'élo-
quence espagnole.
[2) De Jiebus. Hisp,, lib. V. — « Ex latin* degenefanlis corrup-
lione conflaram. » i^Hist. Hisp., lih. ]IJ, cap. I.}
REVUE DE PARIS. 59
VHïspaîiia illustrata, ainsi que dans le Codex legutn anti-
quaruin , de Lindenihoigiiis , qui le plaça en lèle de son re-
cueil, sous le litre de Leges fFisigoUioruin , ces lois étant les
plus anciennes connues après les lois romaines. La traduction
de ce code fut mise au jour en 1600 par Alonso de Villadiego ,
avec des notes et des commentaires. Quelques écrivains ont
supposé que cette traduction est contempoiaine de la forma-
tion du code. Aldrete la croit posléi ieure de quatre siècles au
texte latin, opinion très-vraisemblable , partagée par le révé-
rend père Sarmiento, qui pense qu'elle fut faite entre l'an-
née 1100 et l'année 150 , entre le règne de don Alphonse VI et
celui de don Alphonse le Sage. Il prouve même que ce travail
s'accomplit sous le règne et par Tordre de Ferdinand III, et
t'est ce que dit encore positivement le savant père Burriel, dans
\mQ lettre à don Juan d'Amaya, datée du 30 septembre 17ol.
(Je fait est donc acquis à l'histoire littéraire.
Entre la prose de celte version et celle des Partidas, on
dirait que deux siècles de prospérité pour les lettres durent
s'écouler : elles ne sont séparées cej)endaut que par l'espace de
quelques années. Aucune langue vivante d'Europe n'avait en-
core atteint un tel degré de splendeur, pas même l'italienne,
bien que l'Italie marchât déjà à la télé de la civilisation. Le
Decameron est postérieur aux Partidas de près d'un siècle.
Ce code immortel fut rédigé par don Alphonse le Sage lui-même.
Ce grand roi, comme toutes les intelligences d'élite , ne vivait
ni dans le passé ni dans le présent , mais dans l'avenir. Ce fut
un génie hors de ligne que ce roi de Caslille, cet empereur
d'Allemagne, dont la figure colossale se dresse si majestueuse
sur le seuil de notre histoire du moyen âge. Ce n'est pas comme
législateur que j'ai à le considérer ici, encore moins comme
astrologue et comme alchimiste. Nous n'avons à examiner en
don Alphonse que le grand prosateur et le grand poêle. Sous
le premier rapport , il nous a laissé d'abord el Fuero real et
las Partidas^ où la langue castillane apparaît déjà portée à
un admirable degré d'élégance, de force et de pureté; puis les
Tables Astronomiques, dites Alphonsines, une traduction du
Quadripartitus de Ptolémée eL des Canons d'Abalegnius ; le
livre des Armellas (annelets), une paraphrase de la Bible, une
Chronique générale d'Espagne, el la Conquête d'Outre-Mer
60 REVUE DE PARIS.
jusqu'à l'an 1264, tirée de l'histoire de Guillaume de Tyr. Ce
dernier ouvrage esl un des plus curieux monuments de la lan-
gue. Ses travaux inédits sont : El Repartimiento de Seviile^
les quatre livres du Fuero de Falladolid, la Fie de saint
Ferdinand, el le Septénaire, qu'on dit être un mélange de |>IhIo-
sophie, d'astrologie et de théologie; puis encore les T^raZ/é^d'Avi-
nez et d'Averroès. Quelques auteurs, tels que Prielo Sotelo par
exemple, ont nié que don Alphonse eût écrit tous ces livres, el
principalement les deux codes ci-dessus mentionnés, s'appuyant
sur l'exemple de Juslinien, qui, on le sait, ne fut pas l'auteur du
code qui porte son nom; mais d'abord ils ne nous font point
connaître le Tribonien des Partidas , et le principal argument
dont ils se servent, qu'il est impossible qu'un seul homme
eût tant écrite nous conduirait à ce beau résultat, que les œu-
vres de Lope de Vega, de Voltaire, etc., ne leur appartiennent
pas. Ensuite il est de toute évidence que le Fuero real et las
Parlidas furent écrits par don Alphonse lui-même. Le premier
de ces ouvrages se termine ainsi : « Ci se tei mine le Fuero Real,
que fit le noble roi don Alonso le neuvième» (c'est-à-dire neu-
vième de Castille, cardon Alphonse IX, père de saint Ferdi-
nand, n'avait été que roi de Léon. C'est pourquoi don Alphonse
le Sage se trouve désigné dans nos chroniques sous ces deux
dénominations). Quant aux Partidas, les initiales de chacune
des divisions du livre réunies foiment une sorte d'acrostiche de
son nom (1) qui ne permet pas de douter qu'Alphonse n'en soit
l'auteur, car ce serait trop accorder au hasard que de supposer
que ce singulier assemblage de lettres esl fortuit.
Comme poète, il nous a laissé ses Cantigas (2) (chansons),
(1) La première commence ainsi : Al servicio...
La deuxième, — — La Fé...
La troisième , — — Fizo IS. S...
La quatrième , — — Onràs...
La cinquième, — — Nascen...
La sixième, — — Sesudamente...
La septième, — — Olvidanza...
(2) Dans le recueil des Canl'ujas , on remarque des chansons con-
sacrées à la Vierge, qtion conserve encore avec la musi(|ue que le
REVUE DE PARIS- 61
ses Querelles (plaintes), et son livre du Trésor (1), traité delà
pierre philosophale. Malheureusement la plus grande partie de
cet ouvrage esl écrite en chiffres dont on n'a pas encore trouvé
la clef. Ce trailé d'alchimie est appelé par quelques auleurs le
Livre du Cadenas, sans doute parce que le plus ancien exem-
plaire connu (je me rappelle de l'avoir vu à la Bihiiolhèque
royale de Madrid) se ferme par un cadenas. J'ai mentionné
celte circonstance parce qu'il y a des écrivains, tels qu'Ortiz
de Zùniga. dans ses Jnnales de Séville, qui pensent à lort que
ces deux titres différents désignent deux ouvrages distincts.
Don Alphonse écrivit ses Cantigas dans le dialecte gallicien,
qui ressemhie beaucoup au portugais moderne ; mais il n'en
faut pas conclure, ainsi que le fait le révérend père Sarmiento,
que c'était alors, comme depuis deux siècles, l'usage d'écrire
les poésies dans cette langue. Sanchez combat fort savamment
cette fausse opinion dans le premier volume de son ouvrage
déjà cité, n° 272 et suivants. Don Alphonse avait passé sa jeu-
nesse en Gallice, et naturellement il devait affectionner la lan-
gue de cette province; mais, sauf ses Cantigas, tous ses vers
sont en castillan. Les autres podtes du temps, ainsi que nous
le verrons bientôt, écrivaient de même généralement dans la
langue de Gastille.
roi lui-tnéme composa pour qu'elles fussent chantées dans la cathé-
drale de Séville,
(1; Dans ces deux livres, on trouve pour la première fois en cas-
tillan le vers de douze syllabes. Moralin , dans la note ome du Discours
historique qui précède son excellent ouvrage intitulé : Origines du
Théâtre espagnol, s'exprime ainsi : « Qu'il me soit permis d'exposer
mon opinion sur le livre des Querelles et celui du Trésor. Je ne crois
pas que ces compositions soient d'Alphonse X. Quiconque connaîtra
les progrès de la langue et de la poésie castillane leur donnera deux
siècles de moins d'anliqullé. » Et il penche pour les attribuer à don
Henri de Villena, parmi les manuscrits duquel ils furent trouvés. —
L'opinion de Moratin est des plus respectables; mais sur ce point je
me permets de ne point la partager, car, d'après son raisonnement,
le code des Sept Fartklas doit également appartenir au commence-
ment du xve siècle , puisque la langue y apparaît aussi avancée , peut-
être davantage , qu? chez les meilleurs prosateurs de cette époque.
&t REVUE DE PARIS.
Le plus ancien ouvrage écrit en vers que nous possédions est
le poème du Cùl , divisé en deux chants. On ne saurait indi-
quer l'époque précise où ce poëine fut écrit. Quelques critiques
ont supposé qu'il est antérieur à la traduction du. Fuerojuzgo,
s'appuyant sur ce point, que la langue y apparaît plus grossière
que dans celle-ci ; ce n'est point là pourtant un fait concluant,
car, outre qu'on doit tenir compte au poète inconnu des en-
traves de la mesure et de la rime, tout porte à croire que la
rédaction du code visigoth fut l'ouvrage de quelques esprits
d'élite qui pouvaient fort bien être de quelques dizaines d'an-
nées en avant de leurs contemporains. La prose du commen-
cement du xv« siècle, je l'ai déjà dit, n'est pas plus belle que
celle employée par don Alphonse le Sage dans ses Partidas,
C'est que les grands hommes, est-il besoin de le répéter? sont
rarement au niveau de leur siècle. Ils ne reçoivent pas d'im-
pulsion : ils la donnent.
Le Poème du Cid n'a été publié qu'en 1775. Le savant bi-
bliothécaire don Tomas Antonio Sanchez l'a inséré dans le
premier volume de ses Poésies casti/laîies antérieures au
quinzième siècle. Le père F. Prudencio de Sandoval en avait
déjà fait mention dans ses Fondations de saint Benait , en
parlant de celle de saint Pierre de Cardena , ainsi que Berganza
dans ses antiquités d'Espagne. Tous les deux assuraient que
le manuscrit se trouvait à Bivar, patrie du Cid. Sanchez par-
vint à se le procurer, et en fit une copie d'une scrupuleuse
exactitude. L'époque qu'il assigne au poëme est le milieu du
xiie siècle; mais le manuscrit dont il tira sa copie est bien pos-
térieur. Voici la note qu'il dit avoir trouvée à la suite du der-
nier vers : a Que Dieu donne le paradis à celui qui écrivit ce
livre. Amen. Ce fut Fer Abbat (abbé) qui l'écrivit dans l'ère
de mille et CC XLV ans. »0n pourrait croire, d'après la si-
gnitkation moderne du mot écrire, que Pierre Abbat (qui de-
vait être probablement un moine bénédictin, à moins qu'Abbat
ne soit un nom de famille) en fut l'auteur; mais alors écrire
était synonyme de transcrire, et l'on ne peut douter qu'il n'en
fût que le copiste. Sanchez prétend qu'entre les deux C et le X
de la date il n'y avait dans le manuscrit que l'espace suffisant
pour un troisième Cj mais cet espace pouvait également être
rempli par une autre conjonction et (e), grattée par le copiste
RKVUE DE PARIS. 63
lui-même, comme inutile. Toujours est-il que, même en suppo-
sant à ce codex le moins d'antiquité possible, il remonte à l'ère
espagnole de 1345, qui correspond à l'année 1307 de Jésus-
Christ; ce qui suffirait pour délruire l'idée de toute fraude lit-
téraire dans le genre de celles de Macpherson et de Rowley.
Ce fait une fois constaté, il est non moins évident que le lan-
gage du poërae ne peut appartenir qu'au xii" siècle. Il suffit de
le comparer à celui des |)oemes de don Gonzalo de Berceo. qui
écrivit vers l'année 1220, pour se convaincre qu'il a dû s'écou-
ler entre ces productions, l'espace de près d'un siècle.
Pour en linir avec cette question, je ferai une remarque que
je m'étonne de n'avoir trouvée dans aucun des auteurs qui ont
écrit sur cette matière, et que je soumets humblement au juge-
ment des savants. A la fin du poëme, l'auteur dit à propos de
la mort du Cid :«II trépassa le jour de fa Pentecôte de ce siè-
cle. « Que faut-il entendre ici par ce siècle, este siglo? serait-
ce le siècle où les événements que l'auteur vient de raconter
se sont passés , ou bien celui où il écrivait? La signification
précise et nette du prénom démonstratif es/e {hic, iste) , qui
indique toujours une chose présente, comme le celui-ci fran-
çais (1), l'antiquité et la rudesse du langage, et puis cette con-
viction qui vient à quiconque lit ce poème , qu'il a été écrit
très-peu de temps après la mort du héros, tout me fait pencher
pour la seconde des deux hypothèses posées plus haut. Ce se-
rait donc alors, ainsi que nous le verrons plus tard , à la fin
du xii« siècle que ce poëme aurait été écrit. Mais que signifie
celle façon de désigner une date, la Pentecôte de ce siècle?
Autant vaudrait dire/e dimanche de cette année. Il y a ici évi-
demment une lacune sur laquelle le consciencieux don Tomas
Santhez ne dit mot. Chose assez étrange.
Voilà donc, monsieur, ce qu'on pourrait appeler la première
pierre de ce vaste édifice de la littérature espagnole, que tant
de beaux génies ont concouru à élever. Quand ce ne serait qu'à
(1) Pour indiquer un autre siècle que le présent, l'auteur aurait
naturellement dit aquel [ille), celui-là, car en espagnol il n"y a au-
cune raison pour donner lieu au doute qui peut résulter en français
de la double signification du mot ce.
G4 KEVLL DL PAUIS.
cause do sa vt:îiéral)le cinliqiiité, le Poème du Cid aurait fou-
jours droit à une îilleiiiiori spéciale de nuire p^rt : je vais donc
en faire un examen succinct.
Le Poème du Cid est écrit en vers alexandrins. La mesure
n'est pas loujours rigoureusementigardée. Tel vers de sept syl-
labes y est précédé ou suivi d'un auire qui en a quinze; ceux
qui en ont vingt ne sont pas rares non plus ; mais en général
les vers ont quatorze syllabes. Ce sont des vers nionorimes ,
où cej endanl la nme n'est pas p!us respectée que la mesure,
ce qui donne lieu à des asonatites continuels.
Pour les conditions d'une p0|)ée classique, le Poème du Cid
ne les remplit pas loules rigoui'eusement , comme vous le pen-
sez bien ; le surnaturel ne s'y tiouve pas. mais des réalités
merveilleuses y su|)pléenl largement. L'auleur n'y soutient pas
toujours le ton baul qu'aime la muse épique ; des plaisanteries
fines, des avenlures bizarres et même eomiijues déridrnt sou-
vent le front du lecteur, lassé de tant de récils de batailles et
surtout de la difficulté immense de comprendre un langage qui
ressemble si peu à celui de nos jours. Suivons rapidement la
marche du poëme.
Il commence au moment où le Cid, exilé de Bivar, sa patrie,
par Alphonse VI (1), en 1066. arrivé à Burgos, suivi de son
loyal ami Alvar Fanez et de soixante bannières.
Dieu! quel bon vassal , s'il avait un bon seigneur .'
s'écrient les Burgalais, hommes et femmes, en le voyant pas-
ser au milieu de son cortège j mais quoique chacun pleure son
(1) Voici en peu de mots les causes de cet exil. Ferdinand 1er, lors
de sa mort, divisa son royaume entre ses fils, il laissa la Castille à don
Sanche , le royaume de Léon à don Alphonse , la Galice à don Garcia,
la ville de Zamore à don Urraoa , et celle de Toro à dona Elvire. Don
Sanche attaque Alphonse, le défait, et le force à se réfugier chez le
roi maure de Tolède. Il dépouille successivement Garcia et dona
Urraca, et tombe arrêté par le poignard dun assassin. Alphonse re-
vient alors dans ses États ; mais le fratricide n'étant pas, dans ce bon
vieux temps , chose bien rare autour du trône , les grands de Castille
REVUE DE PARIS. 65
départ, personne n'ose le recevoir; « car, dit le poë'e, telle et
si grande est la colèie du roi, <iu'aii)si que Tavail annoncé une
charte royale arrivée la veille, quiconque hébergerait le Cid
perdrait tous ses biens , et puis les yeux du visage, et puis en-
core son corps , et puis encore son âme. » Le Cid sort de Bur-
gos. et après avoir fait son fameux emprunt, en donnant pour
hypothèque deux bahuts reirplis de gravier, il entreprend la
longue suite de ses combats, qui sont autant de victoires et de
conquêtes, jusqu'au jour où enfin le roi lui fait grâce. Le récit
deces batailles est mêlé de plusieurs scènes louchantes; d'abord
celle de l'entrevue du héros dans le monastère de Saînt-Pierre
de Cardena avec Chimène et ses deux tilles en sortant de Bur-
gos, qui est une dessins belles du poème, et qui ra|)pelle, sans
trace d'imitation assurément, les adieux d'Hecîor et d'Andro-
maque. La veille du départ arrivent au monastère les Castil-
lans qui vont suivre le Cid dans son exil ; voici les douces et
simples paroles qu'il leur adresse : « Je prie Dieu et le Père
spirituel, ô vous qui allez quitter, pour Tamour de moi, vos
maisons et vos terres, qu'il me soit permis de vous faire quel-
que bien avant ma mort. Puissé-je vous rendre le double de ce
que vous perdez pour moi ! » Arrive enfin le moment du dé-
part j le délai accordé par le roi va expirer. Au point du jour,
une messe réunit tous ces guerriers , et Chimène prie Dieu pour
son Cid « du mieux qu'elle sait. » Puis viennent les adieux des
deux époux, délicieuse scène empreinte d'une grâce d'expres-
sion et d'un caractère de vérité qu'on trouve rarement dans des
sujets d'une nature si simple. Remarquez ici l'habileté ou plu-
tôt le talent du poêle; au lieu de s'évertuer ù peindre, par de
longs discours, toute l'amertume d'un pareil moment, au lieu
de placer dans la bouche de ses acteurs des tirades sentimen-
cxigent que leur serment d'obéissance soit précédé d'un autre ser-
ment. Alphonse doit jurer sur les autels qu'il n'a eu aucune part à la
mort «le don Sanche. C'est Rodrigue de Bivar qui porte la parole pour
exiger du roi ce serment, qui provoque dans l'àme d'Alphonse un
dépit amer contre le jeune héros. La malveillance et l'envie eurent
donc peu de peine à obtenir de kii l'arrêt d'exil dont il est question
au commencement du poëme. Le poète ne fait aucune mention de ces
circonstances. D'ailleurs le texte est incomplet au commencement.
6 6
66 REVUE DE PARIS.
taies, écoutez comme il raconte cette douloureuse séparation.
La prière de Chimène terminée, longue et humble prière dans
laquelle elle rappelle à Notre Seigneur Jésus-Christ Fes dou-
leurs de sa passion, comme pour Taltendrir sur ses douleurs à
elle ; celle prière terminée, dis-je, et la messe dite, « ils sortent
tous de réglise,- et chacun s'apprête à cheval. Le Cid tend ses
bras à dona Chimène pour l'embrasser ; elle lui baise les mains,
pleurant des yeux sans savoir que faire. Lui, il veut voir encore
ses enfants : — Mes filles, leur dit-il, je vous recommande à
Dieu et à la Mère et au Père spirituel ; nous nous quittons au-
jourd'hui, Dieu sait quand nous devons nous rejoindre ! — I[
pleurait : jamais on n'avait vu chose pareille. Ainsi ils se sépa-
rent les uns des autres comme l'ongle de la chair. Alors le Cid
monte à cheval ainsi que ses vassaux, et se met en marche. Il
va. tournant la tête en arrière... ^
Nos poètes ne devraient-ils pas étudier la douce et naïve vé-
rité d'une telle scène, de même que nos peintres étudient les
charmantes miniatures des vieux livres d'heures , pour appren-
dre à se renfermer dans le simple et dans le vrai? Celte sim-
plicité, qui est le sublime de l'art, c'est ce que Moralin appelle
la facilité difficile:
« Nadie acierta conaquella
» Dificil facilidad. »
Le Cid part, et bientôt de nouveaux partisans augmentent sa
suite. C'est alors que commence la merveilleuse série de ses
conquêtes sur les Maures , auxquels il enlève successivement
les villes de Jérica, Ondra, Almenara , Murviedro (Pancienne
Sagonte, si célèbre dans l'histoire romaine), Cebola, Casiejon,
Pena Cadiella, et enfin Valence. Non moins pieux que le héros
de Virgile, le Cid dit alors à son ami Alvar Fanez : « Lorsque
Dieu veut nous prêter, il faut que nous lui en soyons bien re-
connaissant. Je veux, dans les terres de Valence, instituer un
évêché et le donner à cebon chrétien. » Ce bon chrélien, appelé
don Jérôme, était, selon le père Mariana , natif de Périgueux.
Ce fut après la prise de Valence que le Cid , songeant déjà à se
réconcilier avec le roi, lui envoya son fidèle Fanez avec un pré-
REVUE DE PARIS. OT
sent deceot chevaux richement caparaçonnés, pour le prier de
lui permellre d'amener dans ses nouveaux Étals sa femme et
ses tilles qu'Alphonse avait gardées en otages. Il envoie en
même temps cent marcs d'argent à l'abbé don Sanche, qui les
a gardées dans son monastère de Cardena pendant le cours de
ses exploits. Fanez de Minaya part avec une escorte de cent
hommes; il remet son message au roi, lequel agréa le présent
et fut satisfait des victoires de son vassal. Aussi, il lui octroya
non-seulement la grâce de lui rendre Chimène et ses filles, mais
encore il permit à ceux de ses sujets qui seraient tentés de se
joindre à lui, d'aller le trouver dans ses États. Alléchés par
l'espoir du profit qui résulterait pour eux d'une alliance avec
l'heureux conquérant, les infants de Carrion forment le projet
d'épouser ses filles, mais ils n'y donnent pas suite pour le mo-
ment, et le poëte se plaît à décrire fort au long le voyage de
Chimène à Valence, la joie du Cid qui revoit, ses combats con-
tre les Maures de Maroc, et sa nouvelle ambassade au roi ac-
compagnée de l'envoi de nouveaux et de plus riches présents.
Alors le roi lui demande ses deux filles pour les infants de
Carrion, les comtes don Diego et don Fernando. « Ils sont or-
gueilleux et courtisans, dit le Cid, ces mariages ne m'auraient
pas convenu \ mais puisque celui qui vaut mieux que nous, nous
les conseille, parlons-en, et prions Dieu de nous éclairer. » Re-
marquez en passant comme le poêle est habile à préparer le
lecteur aux lâchetés des infants de Carrion , par cette aversion
pour ainsi dire instinctive (car il ne les connaît presque pas)
que le Cid leur témoigne. Dans une magnifique entrevue du
roi avec le Cid, qui a lieu sur le Tage et que le poëte décrit
admirablement , le roi fait au Cid la demande solennelle de ses
deux filles, dona Elvira et doua Sol, pour les infants de Car-
rion. Le Cid y accède, mais à contre-cœur. « C'est vous qui ma-
riez mes filles et non pas moi, » lui dit-il comme possédé d'un
triste pressenliment. Le poêle insiste sur celle idée : « Ces ma-
riages, dil le héros à ses filles, nous rapporteront de l'honneur,
mais sachez en vérité que ce n'est pas moi qui vous les ai pro-
curés. Monseigneur le roi Alphonse vous a demandées à moi...;
croyez bien que c'est lui qui vous marie et non pas moi. »
Comme s'il eût craint que son intention ne fût pas encore suf-
fisamment comprise, le poêle ajoute une nouvelle circonstance
68 REVUE DE PARIS.
qui vient à l'appui des paroles du Cid ; ce n'est pas le Cid , en
effet, qui livre ses filles awx infants, mais bien Fanez de Mi-
naya . lui présent. Les deux noces se font à la fois nvec des
mafînificences inouïes; deux années de bonheur s'écoulent pour
le Cid entouré de ses enfants, de Cliimène et de ses fidèles com-
pagnons d'armes; et l'auiôUi' termine son premier cantar
(chant) par ces deux vers :
a Las copias deste cantar aquis' van acabando !
» El Criador vos valla cou lodos los sos sanctos.
Ici se terminent les couplets de ce chant : « que le Créateur
vous soit en aide avec tous ses saints. »
Le second chant commence par le récit de la singulière aven-
ture que le Romancero du Cid a rendue populaire. Un lion
échappé de sa cage pénètre fout à coup dans le palais où les
infants de Carrion étaient à table, tandis que le Cid faisait sa
sieste. Les infants s'enfuient honteusement : ils se cachent dans
un lieu qu'on ne saurait nommer. Le Cid s'éveille, va droit au
lion, le terrasse du geste et du regard , le saisit par le cou , et
le rattache à ses liens. C'est, comme vous voyez, une aventure
assez semblable à celle qui valut à don Quichotte le surnom de
chevalier des Lions. Mais certes il est peu probable que Cervan-
tes ait (u l'intention delà parodier, carde son temps le vieux
poee gisait enseveli dans la poussière des bibliothèques. Celle
aventure met à nu le caractère civil et lâche des infants, qui se
soutient ad imum. de façon à contenter le préceptiste le plus
exigeant. Puis les combats recommencent : ils se suivent tou-
jours sans jamais se ressembler, et ce n'est pas assurément un
des moindres mérites de lauleur que de parvenir à mettre tant
de variété dans des sujets qui n'en comportent guère. Le Cid
tue le roi maure Bucar dans une bataille, et s'empare de tous
ses trésors, qu'il partage avec ses gendres et ses principaux
chevaliers. Les infants de Carrion demandent alors au Cid la
permission de retourner dans leurs États et d'y conduire leurs
femmes; le Cid y consent , bien éloigné de soupçonner la tra-
hison infâme que méditent ses gendres. Ils p.nrlent. Arrivés h
REVUE DE PARIS. 69
un bois isolé, ils allachent au tronc d'un arbre les filles du Cid,
dépouillées de leurs vêlements. Après les avoir largement fus-
tigées avec les sangles de leurs chevaux , d'une indigne ma-
nière, ils les abandonnent à la merci du ciel. L'auteur explique
celte infamie par la honle que causait aux infants l'idée d'a-
mener dans leurs États des témoins de la lâcheté dont ils avaient
fait preuve lors de l'aventure du lion , et par l'espoir de con-
tracter tous les deux de nouveaux mariages qui augmenteraient
encore leurs richesses déjà immenses. Donc ils les laissent pour
raorles dans la forêt. Fêlez Munoz, neveu du Cid, les y trouve
privées de sentiment; il les place sur son destrier, et les con-
duit au château de dona Urraca , puis à Santisteban de Gor-
maz; le Cid envoie Alvar Fanez à leur rencontre pour les ac-
compagner à Valence. Après avoir reçu cette affreuse nouvelle,
le héros est resté rêveur durant une heure entière; puis il lève
la main , saisit sa barbe, et s'écrie, après avoir bien réfléchi :
o II y a du déshonneur ici pour moi, mais il y en a bien plus .
encore pour le roi , car c'est lui , et non pas moi , qui a marié
mes filles. » Il envoie sur-le-champ demander au roi de les met-
tre en présence, de quelque manière que ce soit, lui et les com-
tes de Carrion, afin qu'il en puisse tirer vengeance, u Quant à
celle du roi, dil-il, elle peut bien se borner à lui octroyer celte
demande. « Le roi fait assembler des corlès à Tolède, et décide
que quiconque manquerait de s'y rendre serait mis hors la loi.
Les infanls sou|)çonnenl que le but de ces cortès n'est autre que
les amener à une entrevue avec le Cid, et prient le roi de les
dispenser d'y assister. La réponse du roi est bien belle : « Non ,
leur dil-il, je ne saurais vous en dispenser, car mon Cid x
sera. <« Les corlès s'assemblent ; le Cid accourt avec une es-
corte de cent hommes d'armes, il est reçu en souverain. Aussi-
tôt après l'arrivée du Cid, le roi se lève, et dit :« Écoutez ,
preux chevaliers, el (jue Dieu soit avec vous. Depuis que je suis
roi, je n'ai assemblé des coi lès que deux fois, â Burgos et à
Carrion; celles que jejiens aujourd'hui à Tolède ont pour but
de faire que raison soit rendue à mon Cid, que les infants de
Carrion ont gravement offensé, ainsi que nous le savons tous.
Le comte don Henri et le comte don Raymond sont nommés
juges dans celte querelle. Mais, cependant, prêtez-y loule vo-
tre attention, vous tous, car vous êtes connaisseurs crj matière
6.
70 REVUE DE PARIS.
d'honneur , et je veux que vous jugiez qui a tort et qui a rai-
son... Exposez voire demande, mon Cid Campeador; nous ver-
ions ce que les infanls ont à y lépondre. » Ainsi invité à parler,
le Cid se borne à dire en |)eu de mots que l'injure faite à ses
filles regarde d'abord le roi, qui les a mariées; que, pour sa
part, tout ce que pour le moment il demande, c'est que, attendu
que les infants ont agi en félons, et qu'ils ont perdu l'amitié
qu'il leur portait, ils aient à lui rendre sans délai leurs épées :
il leur en avait fait présent quand ils étaient encore ses gen-
dres, a Je les leur avais données, dit-il, dun ton calme, pour
qu'ils s'en servissent dignement. «Les infants, surpris d'en être
quittes à si bon marché, n'hésitent pas ù rendre leurs épées au
Cid. Celaient les deux fameuses épées, Colada ei Tison, ga-
gnées par le Campeador au roi Bucar et au comte Bérenger.
Quand il prit dans sa main les deux épées si bien connues,
u tout son corps en fut réjoui , son cœur sourit , » dit le poëie.
Puis il remit à son neveu Pero Bermudez l'épée Tizon, en lui
disant : Prenez-la, mon neveu, elle gagne à changer de maître.»
Et il donne à Martin Anlolinez l'épée Colada. Alors il reprend
la parole: « .le rends grâces à Dieu et à vous, dit-il au roi, j'ai
repris mes deux bonnes épées; maintenant il me reste à faire
une nouvelle réclamation auprès des infants: quand ils ame-
nèrent mes filles hors de Valence, je leur donnai trois mille
marcs d'or ; puisqu'ils ne sont plus mes gendres, qu'is me le
rendent. » Puis, lorsque les infants y accèdent, non sans peine,
car la somme est forte : « Écoutez moi encore, dii-il, que toute
la cour m'écoule. Infants, que vous ai-je fait? Quels griefs
aviez-vous contre moi, pour m'avoir ainsi déchiré le cœur? Je
vous ai donné mes filles riches et honorées. Puisque vous ne
les aimez plus, à quoi bon les avoir amenées hors de Valence ,
iraiires? Pourquoi les avoir battues à coups de sangles et d'étri-
vières, chiens que vous êtes ? Vous les avez laissées seules dans
la forêt, livrées aux bêles féroces et aux oiseaux de proie...
Par ce fait, vous êtes infâmes ! »
La discussion, montée sur ce ton assez peu parlementaire,
se continue dans le plus grand désordre. Un certain comte don
Garcia, parent des infants de Carrion , et qui se montre dès le
commencement du poëme comme l'ennemi personnel du Cid, est
présent aux débats. Lâche et envieux, il a contribué à la pre-
REVUE DE PARIS. 71
mière disgrâce du Cid , et ne laisse jamais échapper l'occasion
de lui nuire dans l'esprit du roi. Pour le moment , ne trouvant
rien en lui à quoi s'attaquer, car certes le bon droit est de son
côté, il se prend à le railler sur la longueur démesurée de sa
barbe, sur ce qu'il cherche à en effrayer les gens timides.—
Merci du ciel ! s'écrie le Cid gaiement, portant la main à son
menton. Qu'avez-vous à dire de ma barbe, comte? Elle est lon-
gue d'abord parce que Dieu a pris plaisir à l'accroître , et puis
encore parce que jamais tîls de femme, Maure ou chrétien, n'en
a touché un seul poil. Vous n'en direz pas autant de la vôtre,
CGQile, car je me souviens de vous en avoir enievé une bonne
partie au château de Cabra , et le château encore par-dessus le
marché. Pas un damoisel de ma suite ne manqua de vous ar-
racher un pouce de votre barbe; mais, quant à la partie dont
je vous ai dépou.llé, je réponds qu'elle ne vous est pas repous-
sée.—La séance va son train au milieu du feu roulant des in-
jures que s'adressent les deux partis contraires. A l'appui de
ses raisonnements, un des partisans du Cid terrasse d'un coup
de poing son adversaire. C'était le cas ou jamais de rappeler
l'orateur à l'ordre; mais il paraît que la terrible sonnette du
président n'était pas encore inventée. J'entre dans ces détails
afin de vous donner une idée de la manière toute gothique dont
nos bons aïeux s'y prenaient pour venir à bout de s'entendre.
K'allez pas croire, d'ailleurs, que la raillerie tût toujours ban-
nie de leurs discussions. Voici en quels termes le Cid interpelle
son neveu Pero Bermudez, en jouant sur le double sens du
nom palronimique Bermudez (tils de Bermudo, Benuuet :
« Voyons , dis donc quelque chose , loi , Pierre Muet, homme
essentiellement silencieux. C'est de tes cousines germaines,
qu'il s'agit :
« Fabla, Pero Mudo, varon que tanto callas
• Hya las he fijas, é tu primas cormanas. »
C'était de la fine plaisanterie du temps . — <i Si c'est moi qui
réponds , tu ne pourras combattre :
a Si yo respondicr, lu non entraras en armas, »
72 REVUE DE PARIS.
ajoute le Cid , comme pour lui donner à entendre qne son silence
pourrait passer pour de la peur. Tout en ne goûtant pas l'épi-
gramme de son oncle , lequel, dit-il, avait contracté Tha-
bilude facétieuse de l'appeler toujours dans les corlès Pierre
Muet:
« Direvos , Cid , costumbres habedes taies,
» Siempre en las certes Pero Mudo me lamades ; >
tout en ne goûtant pas, dis-je, celle épigramme, Berraudez,
qui esl un bjave. porte un défi à Ferran Gonzalez, l'aîné des
infants de Carrion. Les larmes de son cartel sont vraiment re-
marquables : <i Je te défie comme méchant et traître. Je com-
balirai contre loi , devant le roi don Ali)honse, pour les filles
du Cid, dona Eivjra et dona Sol. Parce que vous les avez aban-
données lâchement , elles valent mieux que vous. Elles sont
femmes . et vous êtes hommes. Sous tous les rapports , elles
valent mieux que vous. »
Voilà bien la galanterie chevaleresque se faisant jour difiRci-
lemenl à travers la rude écorce de ce siècle barbare! C'est le
brave Martin Antolinez qui se pi éscnle comme chami)ion contre
le second infant de Carrion , Diego Gonzalez. Asur Gonzalez,
parent des infants , arrive aux corlès, le visage tout empour-
pré et le 7nanteau traînant. L'auleur fait remarquer qu'il
sortait de déjeuner. Échauffé sans doute par les fumées du vin ,
il se permet de parler irrévérencieusement du Cid, qu'il accuse
de trop tenir à ses droits de moulure. Munoz Gustioz le défie ,
et le roi approuve ce liiple duel. En vain le brave et fidèle Mi-
naya demande à combattre lui seil contre les trois ennemis du
Cid : c'est décidémeni trois conire trois que la rencontre aura
lieu. Cependant voilà que tout à coup deux chevaliers étrangers
s'avancent vers le tiône : ce sont les inlants Oiarra et Inigo Ji-
menez , de Navarre et d'Aragon . qui viennent demander au Cid
la main de ses deux filles pour les souverains de ces (\t\i\
royaumes. Le Cid y consent de Taccoid du roi. Alphonse dé-
signe la malinée du ler.iitmain pour le combat décidé, mais les
infanis ayant prétexté qu'ils niraïquaient d'armes et de chevaux
REVUE DE PARIS. 73
convenables pour entrer en lice, le duel est remis à trois se-
maines plus tard. Avant de s'en retourner à Valence, le Cid
prend congé des trois champions de ses filles : il les engage à
combattre vaillamment. — Faites, leur dit-il, que de bonnes
nouvelles de vous rae parviennent à Valence. — Pourquoi le
dites-vous, sire! s'écrie Mai tin Antolinez. Vous entendrez
parler de morts , mais non de vaincus , croyez le bien. — Il s'en
alla content d'avoirentendu ces mots celui « qui naquit dans un
heureux moment. « C'est ainsi que l'auteur désigne souvent son
héros. Arrive enfin le jour indiqué pour le combat. La descrip-
tion des apprêts de cette fête, de la lice, du concours, des
armes , des habillements et du combat lui-même est magnifique.
Pero Bermudez défait le premier son adversaire après une lutte
opiniâtre, à laquelle on croit assister; tant la peinture qu'en
fait l'auteur est vivante. Mais c'est surtout dans le récit du com-
bat entre Martin Antolinez et Diego Gonzalez qu'on retrouve des
traits que Virgile et le Tasse ne désavoueraient pas. Quoi de plus
beau que cette expression toute latine?
Martin Antolinez mano metio al espada ,-
Relumbra todo el campo.
0 Martin Antolinez mit Tépée à la main : l'arène entière flam-
boie. » Ceux qui peuvent saisir toute la force et tout l'éclat du
texte castillan comprendront combien la traduction que j'en ai
essayée est loin de rendre tout ce qu'il dit. Là encore c'est le
champion du Cid qui est vainqueur. L'adversaire de Munoz Gus-
tios , qui se nommait , comme il a été dit plus haut , Asur Gon-
zalez , était un homme fort et d'un grand courage; mais déci-
dément Dieu protège la bonne cause : une domplète victoire est
le partage des trois nobles guerriers du Cid.
« Grande est la honte des infants de Carrion, dit l'auteur.
Que tel soit toujours , ou pire encore , le sort de quiconque fait
affront à une dame et puis l'abandonne. » Mais laissons là les
infants de Carrion ; aussi bien les voilà déjà assez punis de
leurs méfaits. Parlons de celui qui est né dans un heureux mo^
mont. Valence entière so réjouit de la gloire acquise par les
74 REVUE DE PARIS.
cliainpions du Cid ; leur seigneur Riiy-Diai porte la main à sa
l)arbe : «Grâces en soient rendues au ciel! dit-il. Voilà mes
filles vengées; raainlenant je puis les marier. — Des dissenti-
ments existaient depuis longtemps entre les rois de Navarre et
d'Aragon , et don Alphonse de Léon ; mais ils furent aplanis par
le mariage de ces princes avec les filles du Cid, dona Elvira et
dona Sol. Leurs premiers maris étaient de grands seigneurs ,
mais les seconds le sont encore davantage. Voyez quel honneur
pour la maison de celui qui naquit dans un heureux moment!
Ses filles sont reines de Navarre et d'Aragon. Maintenant les
rois d'Espagne sont ses parents : c'est de l'honneur pour eux
commepourlui.il trépassa lejour de la Pentecôledece siècle(l).
Que le Christ lui pardonne , ainsi qu'à nous tous , justes et pé-
cheurs. Celles-ci sont les nouvelles de mon Cid le Gampeador.
Ici se termine ce récit. Que Dieu donne le paradis à celui qui a
écrit ce livre. Ce fut Per Abbat qui l'écrivit au mois de mai, dans
l'ère de mille CC... XLV ans. »
Voici, monsieur, ce qu'est le poëme du Cid. Certes il y a loin
de celte simplicité rustique à l'inlarissable variété de l'Arioste ,
à la grandeur homérique de Camoëns , au ton grave et majes-
tueux du Tasse; mais aussi reportez votre pensée aux temps et
au pays où celte œuvre fut écrite. Les États chrétiens d'Es-
pagne , engagés dans des guerres incessantes contre les farou-
ches conquérants de noire territoire , ne pouvaient faire dans
l'art que de lents progrès. Les lumières de l'Italie devaient en
outre arriver bien affaiblies à ces plages lointaines de l'Europe
occidentale. Remarquez aussi que le poëte n'avait à parler que
d'hommes à moitié barbares , et qu'il ne pouvait que les dé-
(1) Les avis sont partagés sur l'année où mourut le Cid. Dans le
poème, lejour seulement de sa mort est indiqué. L'opinion la plus
généralement accréditée est qu'il mourut en 1099. La Pâques tomba
celte année le 10 avril, et la Pentecôte le 19 mai. Ce fut donc le
19 mai 1099 que mourut le Cid. A quoi pensait La Harpe lorsqu'il
avança que le Cid était un héros du xve siècle? — Dans Thypolbèse
dont j"ai parlé plus haut , à propos de la date que Tauleur assigne à
la mort du Cid , ce serait entre Tannée 1137 et la fin du iiio siècle que
ce poëme aurait été composé. C'est d'ailleurs l'opinion de Sanchex ,
lequel y pst amené cependant par d'antres considération*.
REVUE DE PARIS. 75
peindre tels qu'ils étaient. La fiction lui était interdite : trop
rapprochée de son héros , il ne pouvait nullement altérer son
histoire ni sa physionomie parliculière. C'est un défaut dont il
faut accuser le sujet plutôt que l'auteur. D'ailleurs , eùt-il
voulu embellir , poétiquement parlant , ses personnages , les
types de cette beauté poétique lui manquaient. Achille et Pa-
trocle , Énée et Achates, auraient été de mauvais modèles pour
le Cid et Minaya, chevaliers chrétiens; puis la nature de son
sujet lui enlevait la ressource de l'amour, cette grande ressource
de la poésie dans tous les temps , et dont Virgile lui-même n'a
su se passer. Le poêle ne pouvait donc faire autrement que de
se borner à consigner dans son œuvre les souvenirs récenis de
la vie du Cid , et c'est ce qu'il a fait. On doit lui savoir gré de
n'être pas tombé dans l'écueil d'une imitation pleine de dangers.
C'est déjà avoir fait preuve d'une prudence rare chez un clerc
du xiie siècle à qui la lecture des vieux poëtes païens devait être
familière.
Vous vous rappelez sans doute, monsieur, le jugement que
porte sur ce poëme M. Frédéric Schlegel dans le cliap. viii de
son Histoire de la littérature ancienne et moderne. Ce ju-
gement, qui est juste, témoignage de la lucidité d'esprit
de M. Schlegel, d'autant plus que le critique allemand ne con-
naissait pas, ou du moins ne connaissait que très-imparfaite-
ment, le poëme en question, puisqu'il cite comme en faisant
partie des épisodes qui ne s'y trouvent pas. Ainsi , il parle de
ce miracle naturel qui a lieu , lorsque , après la mort du Cid ,
« un juif veut le tirer par la barbe , au moment où son corps est
étendu sur le lit de parade; par la commotion, sa terrible épée
sort presque entière du fourreau ; circonstance qui frappe d'é-
pouvante l'audacieux profanateur. » Vous venez de voir, mon-
sieur , que le poëme se termine juste à la mort du Cid. Puis
M. Schlegel parle encore des doléances et des lettres jjlain-
tives que Chimène adresse souvent au roi relativement à la
longue abscence de son époux , et des répofises que lui fait
le monarque. Pas une de ces lettres ni de ces réponses n'existe
dans le poëme. C'est dans le Romancero du Cid que se trouvent
ces choses et bien d'autres , et c'est là sans doute que M. Schle-
gel les a lues. Toutefois , je ne crains pas de le répéter, malgré
les erreurs que je viens de relever à contre-cœur chez un écri-
7G REVLE DE PAhIS.
vain dont je reconnais les hautes qualités , le jugement de
M. Schlegel est fort juste, « Le poëm - historique du Cid , dit-il ,
donne à l'Espagne un avantage particulier sur beaucoup d'autres
nations. C'est le genre de poëme qui agit le plus immédiatement
et le plus puissamment sur les sentiments nationaux ainsi que
.«ur le caractère d'un peuple. Un seul souvenir tel que celui du
Cid a plus de prix pour une nation que des bibliothèques en-
tières de simples productions de l'esprit et de l'imagination dé-
nuées d'un intérêt national. » En effet, tout ce qui se rapporte
au Cid offre aux yeux des Espagnols un intérêt immense. C'est
le héros chéri , le héros vraiment national au-delà des Pyré-
nées. Il n'est pas un Espagnol qui ne connaisse les principaux
traits de son histoire. Le Cid , tel qu'il est dé|)eint dans les ro-
?nances, est le caractère le plus sympathique à notre peuple j
il le comprend , il l'aime avec ses vertus et ses défauts, il s'y
voit tout entier pour ainsi dire. C'est précisément ce qui explique
à mes yeux cette prédilection singulière j car enfin notre his-
toire offre bien des personnages tout aussi grands que le héros
de Bivar , et pourtant ils ne sont pas populaires. Faut-il que je
vous dise ma pensée tout entière? Vous allez peut-être me taxer
d"arrogance , mais la vérité est que pour moi le Cid , tel que la
tradition l'a fait , n'est plus un homme ; c'est une idée , c'est le
leprésentant de notre esprit national j c'est, en un mot, l'Es-
pagne personnifiée.
Je crains, monsieur, de ra'èlre trop arrêté à propos du
Poème du Cid ; mais vous savez qu'en toute chose le premier
pasest le plus important. Il était donc essentielde bien connaître
ce premier pas de notre littérature , et encore dans l'examen
succinct que j'en ai fait, bien des beautés de détail ont passé
inaperçues. Ce que je vous disais tantôt est tellement vrai , que,
lorsque vous essayerez d'embrasser du regard l'ensemble de
notre littérature, vous remarquerez, je crois, une ressemblance
frappante, un air de famille , pour ainsi dire , entre le poème
dont je viens devons faire l'analyse et nos romanceros , la
seule poésie qui nous appartienne en propre, ainsi que notre
théâtre, .\ussi ce poème , nos romanceros et nos drames ,
offrent-iis un cachet particulier qui leur est commun. Tous les
poètes épiques du moyen âge , depuis le Dante jusque et y com-
pris le Tasse, sont plus ou moins des imitateurs de la poésie
REVUE DE PARIS. 77
grecque ou latine. L'auteur du Poënie du Ciel, encore une
fois, n'a imité personne. Tout ce qu'il dit est simple et vrai,
car il copie d'après nature et il est né podte. C'est précisément
ce qu'ont fait Lope de Vega et Calderon.
EUGEÎÏIO DE OCHOA.
DE LONDRES A JIAXCBESTER.
Les Arabes disaient, du temps de Mahomet : « Quelle est la
meilleure place en ce monde ? — La selle d'un cheval rapide. »
Ils ne pensaient guère alors qu'avec un peu d'eau et de feu pro-
duisant une légère et imperceptible vapeur, on trouverait
moyen de surpasser la rapidité du coursier de Job qui dévorait
l'espace . et de courir tout le jour de celte vitesse suprême que
nul cheval ne pourrait soutenir un quarl-d'heure; ils ne pen-
saient guère que comblant les vallées et perçant les montagnes,
l'homme se frayerait sur la terre une roule droite cotnme celle
de l'oiseau dans l'air, et qu'aussi prompt que cet oiseau voya-
geur, il transporterait sur un seul chariot les familles d'une
tribu . leurs troupeaux , leurs meubles , leurs provisions , enfin
tout le royaume d'un patriarche. Voilà ce que nous voyons au-
jourd'hui. Qui sait ce que feront plus lard la science et l'indus-
trie humaines, lancées dans cette voie de découvertes , et s'ai-
dant de toute la puissance de l'association ?
Le chemin de fer de Londres à Manchester, par Birmingham,
avec embranchement sur Liverpool d'un côté, sur Leeds de
l'autre, et continuant sans interruption jusqu'à Lancasler,
présente, entre ses deux points extrêmes, un développement
d'au moins 250 milles (environ cent de nos anciennes lieues , en
comptant le mille à 63 au degré) , et relie enti e elles les pliis
importantes villes commerciales de l'Angleterre. C'est assuré-
ment l'un des plus grands , des plus beaux et des plus utiles
ouvrages dont l'homme puisse s'enorgueillir. Aussi, semble-
REVUE DE PARIS. W
t-il que ses auteurs , justement fiers d'une telle œuvre , aient
voulu en conserver la mémoire dans les siècles à venir par un
impérissable monument. La porte d'entrée de l'embarcadère ,
à Londres, est une espèce d'arc de triom|)he, dans le goût égyp-
tien , quoiqu'en partie soutenu par des colonnes ioniennes ,
mais construit dans des proportions si colossales , et avec de si
énormes blocs de granit, que son imposante solidité semble
braver les accidents, les commoti(uis , les catastrophes, aussi
bien que la lente et invincible main du temps.
Je n'ai pas besoin de dire que les bâtiments de l'embarcadère
sont merveilleusement appropriés à leur destination , et que le
service se fait , en toutes ses parties , avec autant d'ordre et de
célérité qu'on en puisse concevoir. Pour ménager le temps ,
l'espace et les forces, nos voisins ont une expérience et une
habileté qui les trompent rarement. Les employés et serviteurs
sont d'ailleurs soumis à une règle sévère, inflexible , qui s'é-
tend, m'a-t-on dit, comme dans l'armée, jusqu'aux punitions'
corporelles. Mais une innovation dont on ne peut savoir trop de
gré à l'administration du rail-way, c'est d'avoir rendu gratuit
tout le service. Un employé quelconque, même un portefaix,
qui accepterait des voyageurs la plus petite gratification serait
à l'instant congédié. Celte règle contraste étrangement avec ce
qui se pratique dans toute l'Angleterre, surtout aux voitures
publiques, où le moindre bon ofiSce rendu à un voyageur,
même sans qu'il le réclame, même quand il le défend, est taxé,
et exigé aussi impérieusement que le droit le plus légitime. C'est
un avantage que le chemin de fer ajoute à une économie assez
forte sur le prix des places, et à l'économie du temps, plus
grande et plus précieuse.
Pour faire le voyage de Manchester , naguère si long , au-
jourd'hui si court, j'avais pris de préférence le convoi de la
malle-poste (the mail) qui, ne s'arrélant point aux petites sta-
tions intermédiaires, gagne une heure au moins sur les autres
convois. Celui-là part de Londres à dix heures du matin , pour
arriver à Manchester à sept heures du soir , de sorte qu'après
avuir tranquillement déjeuné chez soi , Ton va dîner à quatre-
vingts lieues de distance. Le thermomètre a baissé de trois de-
grés , tant on est plus au nord j et la montre qu'on emporte
bien réglée au méridien du malin se trouve , le soir , avancée
80 REVUE DE PARIS.
d'un quart d'heure, tant on est plus à l'ouest. Bien que ce convoi
de la malle ne s'arrête qu'aux grands points de jonction , le
service de la poste ne s'en fait pas moins dans toutes les loca-
lités du parcours , et cela sans arrêter ni ralentir la marche.
L'une des voitures est disposée en bureau , avec des tables , des
chaises et même des lits pour le retour, qui a lieu pendant la
nuit. Les employés font là leur travail , en courant , c'est le cas
de le dire. Au moyen d'une petite grille en fer ù bascule , ils
jettent sur la route le paquet qu'ils veulent laisser au bureau
de poste placé sur leur passage et qu'atlend un employé du
pays, tandis qu'avec un filet qu'ils traînent comme dans une
rivière , ils pèchent et tirent à eux le paquet qui leur est des-
tiné. Le service de la poste se fait ainsi du départ à l'arrivée,
de manière que tous les points intermédiaires sont desservis
sans nuire à la rapidité de communication entre les points ex-
trêmes , rapidité telle qu'une lettre écrite à Manchester reçoit sa
réponse en vingt-quatre heures.
Le départ de Londres ne se fait pas dans les conditions ordi-
naires. Des difficultés de terrain , ou peut-être des motifs de
sécurité, ont fait éloigner les locomotives jusqu'à deux milles de
l'embarcadère. On franchit celte distance comme par un moyen
magique; les voitures s'en vont toutes seules, et courent sur
les rails sans qu'on sache quelle mouche les pique. Tout cela
n'est pourtant que de la magie blanche, et voici l'explication
du miracle. Le convoi remonte un plan incliné tiré par un vi-
goureux câble que fait tourner sur une longue suite de poulies
mises à fleur de terre , une machine fixe placée au sommet de
ce plan incliné. C'est un procédé simple , ingénieux, et d'une
heureuse application. L'on a fait mieux encore sur le chemin
de Blackwall. Là , il n'y a point de plan incliné , et la distance
à franchir est d'environ cinq milles. »
Une énorme machine fixe , ayant la force de quatre cents
chevaux, placée au commencement du rail-way , et faisant
aussi rouler une corde sur des poulies , lance le convoi jusqu'à
l'extrémité de la ligne. L'avantage de ce procédé ne consiste pas
seulement dans l'économie des locomotives et dans l'absence
des accidents qu'elles peuvent causer, mais encore dans la lé-
gèreté des rails et de toute la construction du chemin , qui ,
n'ayant pas à porter le poids considérable des machines mou-
REVUE DE PARIS. 8î
vantes , n'a pas besoin de la même solidité. Ce que les hommes
de Part admirent le plus dans le chemin de Blackwall , c'est un
télégraphe galvanique, agissant par un conduit souterrain, au
moyen duquel on envoie instantanément , d'un bout à l'autre
de la ligne , les ordres de départ, les avis d'arrivée , toutes les
communications qui intéressent le service. On fait maintenant
des essais pour appliquer sur une plus grande éclielle les pro-
cédés de Blackwall , c'est-à-dire pour rendre beaucoup moins
coûteuse la construction d'un chemin de fer, ainsi que pour
donner au service une régularité et une sécurité plus parfaites.
Au retour de cette petite excursion , faite par la pensée , nous -
nous trouvons attelés à la locomotive , puis précipités dans
l'espace, et parcourant trente milles à l'heure. C'est la vitesse
d'un cheval de course qui gagne le prix au Champ-de-Mars.
Paisiblement assis dans un large et doux fauteuil , sans se-
cousse, sans cahot, sans langage ni roulis, on voit se dérouler,
dans le cadre de la portière , un mouvant panorama, dont les
points de vue changent à toutes les secondes , et se renouvellent
incessamment ; on voit défiler à la suite les villes , les bourgs,
les châteaux, les cottages, les métairies, semés sur les flancs
des collines, dans le creux des vallées , au milieu de tous les
accidents d'une campagne infinie. J'avais pour mon voyage une
de ces journées entrecoupées de soleil et de pluie qui permettent
de voir les choses sous tous leurs aspects de lumière et
d'ombre , et, dans un espace qui forme ù peu près la largeur de
l'Angleterre , j'ai pu voir ce qu'est son paysage si vanté.
11 n'y a guère en France que certaines contrées de la Nor-
mandie, celles des herbages , qui puissent nous le représenter
complètement. On y voit beaucoup plus de prairies que de
champs labourés , et c'est tout simple : dans un pays où la
viande est la nourriture commune, bien plus que le pain,
même pour la plus pauvre partie de la population, il faut plu-
tôt nourrir du bétail que semer du blé : la terre et le climat ,
d'ailleurs , semblent plus propres tous deux à la culture des
graminées qu'à celle des céréales. Je n'ai pas besoin de dire
qu'on ne rencontre nulle part ni la vigne , qui ne passe point
la zone de Paris, ni moins encore le mais ou Tolivier, qui
marque des zones plus méridionales. Mais ce qui frappe et sur-
prend , au moins comme coup d'œil , c'est l'absence de forêts :
7.
82 REVUE DE PARIS.
il n'y a pas de Londres à Manchester un arpent de bois taillis.
C'est tout simple encore : les Anglais ayant reçu du ciel des
amas de houille, plus précieux pour eux que les mines de Gol-
conde ou du Potosi , et leur combustible étant sous terre , ils
n'ont besoin ni de bîiches , ni de charbon ; le bois de construc-
tion leur- suffit. L'on ne voit donc partout que des prairies , di-
visées par des haies dans lesquelles croissent les chênes et les
ormeaux.
La verdure anglaise est plus foncée , plus sombre que la
nôtre. Pour en faire comprendre la différence , un peintre dirait
que le vert, qui n'est pas une couleur primitive, se formant
par le mélange du bleu etdu jaune, en France le jaune domine,
tandis qu'eu Angleterre c'est le bleu. Il y a peu de spectacles
plus agréables que le premier coup d'œil jeté sur cette verdure
infinie , d'un ton frais et doux, qui s'étend sur la terre en lon-
gues nappes, qui s'élève dans Tair en longues allées, qu'on
aperçoit de tous côtés à perte de vue. Mais toujours des prés
et des haies ; toujours un terrain ondoyant , qui n'est ni plaine ,
ni montagne ; toujours des troupeaux de bœufs et de moutons ;
toujours le même aspect , la même couleur, les mêmes détails :
cela devient successivement uniformité, monotonie , tristesse,
fatigue. On se prend à regretter , non-seulement le vigoureux
soleil et l'ardente lumière de l'Espagne ou de l'Italie, mais aussi
leur terre, souvent brrîlée, souvent inculte, variée du moins
et pleine d'accidents. On regretterait volontiers les rochers de
la Thrace , les forets de la Germanie , les sables de l'Egypte;
on regretterait la Brie et la Beauce.
A vingt lieues de Londres , j'avais compris et goûté la défini-
tion que faisait de l'Angleterre un homme d'esprit un peu mo-
rose , le même peut-être qui ne trouvait , dans ce pays , de poli
que l'acier , et de fruits mûrs que les pommes cuites. En voyant
ces vertes campagnes, toutes parsemées de maisons en briques,
il disait que l'Angleterre était un grand plat d'épinards avec ses
croûtes de pain frit.
Les plus agréables points de vue sont quelques vallées que le
rail-way franchit en forme de pont ou d'aqueduc , et dans les-
quelles on voit couler, non pas une rivière courant en capri-
cieuse à travers les prés , car tout prend dans ce pays la
forme que lui impose l'industrie, mais un grave canal de na-
REVUE DE PARIS. 83
Vigation. Sur ses eaux immobiles , glissent une foule de ba-
teaux , tous uniformes , longs , minces , traînés chacun par un
pauvre cheval qui s'avance avec une lenteur de bœuf le long
du sentier de hallage. Cette navigation est Tanlipode du voyage
à la vapeur. D'ordinaire, quand le vent souffle (et quand le
vent, bon Dieu , ne souffle-t-il pas en Angleterre ?) ces bateaux
s'aident de la voile. 11 est curieux alors, lorsqu'on se trouve à
leur niveau , et qu'on ne peut apercevoir les eaux du canal , de
voir une flottillei marchant sur la terre, voiles déployées. C'est,
je suppose , le spectacle ordinaire qu'offre la Hollande, autre
pays de verdure et d'industrie , à qui mon voyageur morose de
tout à l'heure disait , en le quittant : Adieu, canaux, canards
et Je laisse en blanc le troisième mot, n'ayant ni raison,
ni envie de dire aux Hollandais une telle grossièreté.
L'autre changement de spectacle que présente le rail-way,
si l'on peut appeler spectacle l'absence de toute vue et de toute
lumière, c'est le passage des tunnels, alors qu'avec sa vitesse
inflexible le convoi s'enfonce et s'abîme dans ces demeures sou-
terraines où bientôt disparaît la dernière lueur du jour , oîi
l'on n'aperçoit plus , à la clarté funèbre des petites lampes sus-
pendues dans l'intérieur des voitures, que les nuages épais et fan-
tastiques de la fumée qui se heurteauxvoûteset retombe jusqu'à
terre en lambeaux j où le cliquetis de la machine , cent fois re-
doublé par les échos, devient léchant du sabbat et le vacarme
de l'enfer. Qu'on imagine un homme aussi brave et stoïque qu'on
voudra le supposer, mais ignorant les nouvelles conquêtes de
l'industrie, jeté pour la première fois dans celte obscurité sou-
daine , au milieu de ces apparitions et de ces bruits, quelle
âme de fer résisterait à la peur, au vertige? Pour moi , je crois
fermement que Fabricius lui-même eût senti le frisson, et que
les lantômes bruyants des sombres entonnoirs lui eussent paru
plus terribles que léléphant de Pyrrhus. Il y a cinq ou six
tunnels sur le chemin de Manchester , presque tous avant Bir-
mingham. L'un d'eux n'a pas moins d'un raille et quart d'éten-
due ^une demi-lieue) , le double de la longue grotte de Pausi-
lippe à Naples j et cependant ce n'est pas le plus considérable
de l'Angleterre. On en cite un autre , sur le chemin de Leeds
nouvellement terminé , qui a deux milles de longueur. A moins
de l'avoir parcourue, ou se tait difficilement l'idée d'une telle
84 REVUE DE PARIS.
voûte , au centre de laquelle on n'aperçoit plus les orifices que
comme de petites et pâles étoiles dans la plus sombre nuit.
Comme des voyageurs , même ceux du rail-way , ne cessent
pas d'être hommes et ne peuvent échapper aux exigences de la
nature, il serait difiScile de les assimiler pleinement aux lettres
de la malle-poste, pour les porter d'une seule course juqu'à
leur destination. Le convoi s'arrête donc d'abord quelques mi-
nutes à une station inlermédiaire entre Londres et Birmin-
gham , puis , à Birmingham, une demi-heure. En arrivant tout
le monde saute des voitures sur le quai , et bientôt Ton se ras-
semble dans la grande salle , ou trois ou quatre cents personnes
trouvent les tables dressées et la collation servie : non pas une
collation de nonnes, vraiment, mais une collation d'Anglais,
c'est-à-dire des roas^ôeeA fumants, ou plutôt des dos entiers de
bœufs qui rappellent les repas homériques et les terga bovis de
Virgile ; des gigots , des jambons , des volailles , puis des pud-
dings ^ des pies (pâtés de fruits), des demi-fromages, dont
chacun représente une meule de moulin coupée par la moitié.
Pour deux shillings, et sans ajouter aucun pourboire aux do-
mestiques, on a droit de faire main-basse sur toutes ces provi-
sions , et de s'empiffrer une demi-heure durant. Heureux les es-
tomacs capables et les dents agiles ! A l'heure sonnante , il faut
jeter les serviettes, je me trompe, s'essuyer aux nappes; puis
on remonte en voiture, on part, on court , on vole, et, neuf
heures après le départ de Londres, on est à Manchester, sans
avoir eu ni fatigue , ni poussière , ni choc de la tète , ni coup de
pied de voisin , ni aucune des incommodités d'un voyage or-
dinaire , dont la plus grande peut-être est la malpropreté; aussi
frais enfin , aussi reposé , aussi propre que si l'on sortait de
chez soi, après une longue causerie de salon.
La roule traverse plusieurs districts manufacturiers , et des
villes importantes. Là , on extrait la houille , ici . le minerai de
fer; et, au milieu des exploitations, de ces produits naturels ,
bases de toute fabrication , s'élèvent de vastes usines, des for-
ges , des fonderies , sur le bord d'un canal qui en transporte ,
presque sans frais, les produits fabriqués. Partout, à toutes
les distances et dans toutes les directions . l'on aperçoit, par-
dessus les maisons , les arbres et les collines , ces hautes che-
minées vomissant des flots de fumée noire que le venl emporte,
REVUE DE PARIS. 85
roule et déchire, et qui semblent autant de drapeaux dressés
sur les manufactures , pour en marquer la place et en signaler
le travail. Parmi les villes devant lesquelles on passe, carie
chemin de fer se garde bien de les traverser, on peut citer Co-
ventry , Stafford , Woolverampton , qui fabriquent une immense
quantité d'ustensiles en fonte et fer battu , enfin Birmingham ,
où les anciens auraient certainement placé le séjour de Vulcain
et les forges des Cyclopes , car c'est la plus importante fabrique
de l'Angleterre , ce qui est dire du monde , pour les objets
de métal, argent plaqué, coutellerie, fusils, sabres, bou-
lons, etc.
Quant à Manchester , il est peu de villes plus intéressantes à
observer; j'en conseillerais non-seulement le voyage , mais en-
core le séjour , à ceux pour qui les merveilles de l'industrie
sont préférables aux merveilles de la nature , et qui , pour voir
fonctionner de belles machines , consentent à vivre dans une
atmosphère humide et froide , dans une fumée et un brouillard
plus épais que ceux de Londres , à travers lesquels le soleil ,
quand il se montre , paraît une boule de fer rouge lancée de
quelque fourneau du voisinage. Il y a vingt ans à peine, Man-
chester était une ville encore si nouvelle et si peu considérable,
qu'elle ne s'appelait pas même bourg, et n'avait point de repré-
sentant à la chambre des communes. Depuis lors , le port voisin
de Liverpool a pris un immense développement ; il a des docks
comme Londres, il est le grand entrepôt des arrivages de l'ouest,
et la rivière de Mercey , les canaux , les rails-ways transportent
incessamment à Manchester les matières brutes qui alimentent
ses fabriques, dont les inventions de ^Yatt et d'Arlwright ont
centuplé la production. Aussi, Jlanchesler est-il devenu promp-
tement la seconde ville, le Lyon de l'Angleterre ; il a mainte-
nant une population considérable , que j'ai entendu porter à
quatre cent raille âmes , des constructions magnifiques , des
rues droites, larges , commodes, égalant celles de Londres, dont
elles ont même emprunté les principaux noms, Piccadilly, Pall-
Mall, Portiand-Place, Oxford-Street.
Ses grandes branches d'industrie sont , d'une part, la fabri-
cation des machines et des outils j de l'autre , le travail du coton
filé , tissé , imprimé. Bien que j'eusse vite regretté même le pâle
soleil de Londres, et que d'ailleurs le temps me manquât , celui
86 REVUE DE PARIS.
de mon absence étant compté , j'ai pu visiter trois fabriques , et
prendre ainsi quelque idée rapide de ces grands ateliers de tra-
vail où l'homme s'approprie si merveilleusement toutes les forces
et tous les produits de la nature. De ces ateliers , l'un était une
fabrique de machines pour les chemins de fer, les baleaux à
vapeur, les pompes , les moulins , etc. Là , on voit une grande
force en mouvement , divisée et distribuée comme se distribue-
rait un réservoir d'eau, dans les établis des ouvriers, où cha-
cun en prend la portion nécessaire à son travail ; là on voit un
seul homme , mullipliant ses forces par la multiplication des
leviers, remuer et manier comme du bout des doigts, un poids
de vingt mille livres j là on voit fondre, forger, limer , ajuster
d'énormes blocs de fer qui deviennent , sous différents noms ,
les pièces de monstrueuses machines ayant la force de quatre à
cinq cents chevaux j à savoir, des arbres , qui ressemblent,
en effet, à des troncs de chêne, à' des mâts de vaisseau; des
volants . masses de fer aussi grosses que des cloches d'église ;
des balanciers , qui ont la longueur et la largeur d'une baleine,
des roues comme celles d'un moulin que meuvent les eaux d'un
fleuve, des portes comme les écluses d'un canal. L'autre atelier,
dont je ne pourrais désigner clairement l'emploi qu'en l'appe-
lant fabrique de machines à fabriquer des outils , n'est pas
moins curieux à étudier. Il est dès longtemps en grande répu-
tation pour tous les objets qui s'y confectionnent et qui se nom-
ment, parmi les industriels, ouvrages de Fulcain (Vulcan's
Works). On y admire également l'invention des procédés les
plus ingénieux , où semble s'épuiser tout l'art de la mécanique,
et la singulière perfection du travail manuel qui ne laisse
rien à souhaiter pour l'ajustement et le jeu des pièces , pour
la solidité , la légèreté , l'élégance même et le fini de l'en-
semble.
La filature de coton que j'ai parcourue, celle de MM. Moore
and son . n'est pas l'une des plus considérables de Manchesler,
quant à l'étendue des bâtiments et au nombre des ouvriers.
Ce|)t.'ndant elle avait été préférée par mon guide , ingénieur de
grand mérite, qui voulait bien m'expliquer ce qu il me faisait
voir, parce qu'elle est, dans son opinion, la plus avancée par
l'emploi des procédés et par la finesse des produits. Il me suf-
fira de dire sur le premier point , qu'on y est arrivé dans l'éco-
REVUE DE PARIS. 87
nomie des forces et du temps, à ce degré qu'un seul homme,
assisté de deux enfants, fait mouvoir et dessert deux bancs
portant chacun sept cent quarante broches ; sur le second
point, qu'on y file le coton jusqu'au numéro 300, ce qui si-
gnifie, aux termes d'un acte du parlement qui a règlemenié la
matière , qu'une livre de coton ainsi filé donne 252,000 aunes
anglaises (xards) , ou 144 milles, ou environ 55 lieues de fil.
Cette double supériorité, de la rapidité et de la perfection du
travail , produit par sa combinaison un résultat qu'on peut tra-
duire en termes singuliers : si l'on suppose qu'avec ses 1,480
broches en mouvement, un homme file par jour 40 livres de
coton , atteignant le numéro -300 (ce qui est possible et d'ac-
cord avec les usages ) , il aurait en quatre jours produit un fil
qui envelopperait la terre, et en un mois un fil qui irait à la
lune.
On sent bien que je ne m'aviserai de parler ici ni des lois
économiques de l'Angleterre, ni de l'organisation du travail,
ni du paupérisme, ni du salaire des ouvriers , ni de leur condi-
tion morale, ni du travail des enfants, ni des associations de
charJistes, ni de toutes ces grandes questions que rappelle la
seule vue d'un atelier. 11 faudrait des livres pour les traiter ,
même sommairement , en fût-on capable , et je me borne
à rassembler quelques souvenirs , aussi rapides que mon
voyage.
Il ne m'avait fallu qu'un espace de trente-six heures, deux
journées et une nuit, pour être de retour à Londres , après avoir
parcouru cent cinquante lieues de chemin, et vu presqu'en dé-
tail une grande ville ; et cela le plus commodément du monde,
sans perdre un repas , et dormant dans un lit. De tels résultats
sont merveilleux; ils n'ont besoin d'aucun commentaire, et,
peut-être mieux que de longues descriptions , de longues ana-
lyses , ils présentent aux yeux toute l'activité , toute la richesse,
toute la puissance, toute la grandeur d'un peuple. Certes, un
Français, en Angleterre, peut très-souvent sentir, avec une lé-
gitime joie , la supériorité de la France; mais ici, il faut cour-
ber la tête et s'avouer vaincu ; il faut seulement souhaiter que,
dans cette lutte immense . dans cette lutte séculaire et univer-
selle, de tout temps et de toute chose, que se livrent les deux
grandes nations du monde actuel, nous suivions au moins nos
88 REVUE DE PARIS.
rivaux dans celle voie de progrès incessants et prodigieux où
leur industrie est lancée, tout en continuant à les égaler, à
les vaincre, dans les arts , dans les sciences, les lettres, les
lois, les mœurs, les idées, et, s'il en est besoin, dans les
armes.
Louis VlARDOT.
FRAKCFORT-SDR-IE-MEIN.
La société diplomatique , composée des ministres de la diète
et de leurs familles, est assez considéi*able à Francfort pour
former un petit monde à part , qui a ses lois et ses mœurs par-
ticulières ; mais la première et la plus inflexible de toutes ces
lois , c'est la règle d'étiquette et de préséance. J'en ai cité pré-
cédemment quelques exemples, et j'ai dit combien, en l'ab-
sence du président de la diète, il était difficile d'établir l'ordre
du pas entre les ministres allemands et les résidents étrangers.
Un trait de plus confirmera mon assertion à ce sujet. M. le
comte Munch-Bellinghausen était à Vienne. Le ministre Schoeler
représentait la Prusse, et l'envoyé de France était M. le baron
Alleye de Ciprey. On s'était réuni pour dîner chez M™= la
baronne Charles de Rothschild. Le moment d'offrir le bras à la
maîtresse de la maison allait arriver. Le ministre de Prusse
s'approche de la baronne : — Madame de Rothschild ne m'en
voudra pas si je lui offre mon bras devant le ministre de France,
auquel ma position m'impose le devoir de ne point céder le pas.
— Une minute après , M. Alleye de Ciprey s'adresse à son tour
à la baronne : — J'espère de votre bonté que vous ne prendrez
pas en mauvaise part ma résolution de ne point céder le pas
au ministre de Prusse. — Telle était la disposition des deux
camps ennemis, et avec tout son esprit, M™^ Charles de Roth-
schild était fort embarrassée, lorsque, par un coup favorable
du sort, la porte s'ouvre à deux battants , et l'on annonce le
prince Emile de Hesse. Jamais hôte ne fut mieux accueilli. Il
6 8
90 KEVUE DE PARTS.
avait par son rang droit de préséance sur les deux ministres
confendanls, et Ton put , en le suivant, se rendre dans la salle
à manger, ce qui commençait à devenir radicalement impos-
sible.
On pense bien que c'est surtout lorsqu'il a fallu assigner aux
dames un ordre une fois fixé , que les difl5cullés se sont mon-
trées insurmontables. Depuis 1815 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire
pendant vingt-six ans, la question, toujours agitée, n'a pu
trouver une solution, ni une issue; de sorte que, dans l'im-
possibilité de classer ces dames à table, il a fallu prendre la
résolution de se passer de leur présence. Les membres du corps
diplomatique dînent fréquemment les uns chez les autres, et
leur société est considérable; mais , si brillant que soit le fes-
tin , il n'est présidé que par les dames de la maison ; voilà un
secret que je révèle , et qui expliquera au voyageur pourquoi,
admis à dîner à Francfort chez les plus hautes notabilités poli-
tiques, il ne trouvera jamais <iu'nne ou deux dames dans les
banquets diplomatiques les plus nombreux.
A défaut d'une cour qui donne le ton à ce monde doré, et
qui lui impose l'uniformité tracée partout ailleurs par une au-
torité sujjérieure, les prétentions rivales, sans cesse renaissantes,
offrent, comme on voit, quelques côtés plaisants. Au reste,
les réceptions , les bals . la comédie de société, ont donné pen-
>dant quelque temps à Francfort le véritable aspect d'une capi-
tale, et il est bien à craindre que le départ de la comtesse Rossi
( M>'« Sontag), qui était l'âme et le centre de tous ces plaisirs ,
n'ait ramené la cité diplomaticpie à son ancienne monotonie.
M"' Rossi avait introduit dans les soirées l'usage des tableaux
animés. On me pria d'en composer quelques-uns, pour faire
paraître avec avantage une élite d'enfants d'une beauté remar-
quable. Je choisis l'épisode de Ruth et JNoëmi , la fable du Pot
au lait, l'atelier de Pygmalion. où toutes ces joli<'S petites
filles posaient en statues de divers caractères; enfin le Par-
nasse, ot j'avais échelonné neuf petites muses, vraiment déli-
cieuses à voir. Au sommet de la montagne, j'avais placé , sous
un riche costume d'Apollon, le petit Rossi, qu'un domesti(|ue,
caché derrière les rochers . tenait solidement par les pieds, et
que la comtesse sa mère avait afîublé d'une couronne et d'une
lyre éclatante. Mais voici le côté piquant de l'afFaire. Avant de
REVUE DE PARIS. 9t
faire lever le rideau, je m'aperçus que j'avais oublié le rouge,
et que les jolies petites figures de mes personnages allaient être
exposées, sans cet accessoire obligé, à la lumière dévorante
des quinquets. Je fis part de ma contrariété à la comtesse Rossi.
— Où pourrions-nous trouver du rouge? lui dis-je. Tous les
magasins sont fermés. Croyez-vous qu'on pût en demander à
une de ces dames, et consentiraient-elles à en envoyer chercher
chez elles? — La comtesse me regarda d'un air surpris. — Du
rouge chez ces dames? s'écria-l-elle. Est-ce que vous rêvez?
Aucune de ces dames n'en use jamais ( il fallait jeter un coup-
d'œil sur le salon pour sentir toute la puissance de cette ironie).
Au surplus, ajouta-t-elle, demandons toujours. — Nous deman-
dâmes, en «ffet. confidentiellement à quelques-unes deces dames
si elles pouvaient nous procurer du rouge. Aucune n'en avait
si bien que la jolie et fraîche comtesse, la seule peut-être qui
n'en eût i)as. me dit tout haut : — Tenez, franchement, je crois
qu'on en trouvera chez moi. — Nous envoyâmes, et l'on en porta,
en effet, de la maison du monde où il est le moins nécessaire.
Alix plaisirs ordinaires que j'ai cités, il faut joindre la chasse
qui, à une certaine époque de l'année, captive surtout les di-
plomates et les étrangers. Un pays tout voisin de Francfort, le
grand duché de Nassau, offre des forêts immenses, que le prince
régnant de ce petit État loue en détail aux ministres et aux ban-
quiers. Ce revenu , ajouté à celui de ses vastes domaines et au
produit de ses eaux minérales, qu'il expédie dans toute l'Europe,
rend le duc de Nassau un des plus riches propriétaires du con-
tinent. Quel bonheur d'avoir , au centre de ses possessions, une
chaîne de montagnes fournissant perpétuellement , sans soin et
sans culture, des sources innombrables d'eau salée et ferrugi-
neuse, que les |)lus riches voyagtnjrs de l'Europe viennent chaque
année boire dans le pays, et qui, exj)édiée au loin, se vend presî{ue
aussi bien que le vin , sans (|u'on ait jamais à craindmi l'inter-
ruption de celte vendange naturelle!
Les revenus de la chasse, quoique considérables, ont parfois
été moins certains que ceux des eaux minérales, et ma mé-
moire me rappelle à meiveille, parmi les éminents personnages
qui protjlaient des forêts de Nassau , le nom de certain Anglais
qui chassait fort bien et qui |)ayait fort mal.
L'intendant du duc entre un jour chez lui :
92 REVUE DE PARIS.
— Si toutes les chasses de Votre AUesse lui rapportaient au-
tant que celles qui ont été louées par M. C...., il faudrait ef-
facer cet article de la liste de ses revenus.
— Quoi ! M. C... n'a pas encore payé?
— Pas encore , et je lui ai écrit deux fois. Que faut-il faire ?
— Écrire une troisième fois.
Cet ordre fut exécuté. La semaine suivante , l'intendant se
représente.
— Eh bien? dit le duc.
— Eh bien ! monseigneur, M. C n'a pas plus répondu à
la troisième lettre qu'aux deux premières.
— Vraiment ! Savez-vous ce que je conseille alors?
— Quoi donc, monseigneur?
— De ne plus écrire du tout. C'est le plus sage.
Et l'affaire en est restée là. Un diplomate mauvais payeur?
direz-voûs. Eh ! mon Dieu, oui! Et que ne puis-je, moins re-
tenu par la crainte d'aborder le terrain des personnalités, vous
signaler ici quelques traits caractéristiques de certaines excel-
lences! Comme je vous peindrais des salons et des hommes
que chacun reconnaîtrait en riant î
Dans cette calèche, qui tous les soirs , à sept heures, sillonne
la promenade extérieure, est étendu nonchalamment le grand
et gros président de la diète germanique. Un air grave et sévère,
un clignottement d'yeux, qui donne à sa physionomie quelque
chose de sec et de hautain , le rendent redoutable à tout le
monde. Franchissez le seuil du palais de La Tour et Taxis, où
le président fait sa demeure. Introduit dans son cabinet, vous
ne reconnaissez plus le diplomate à l'extérieur menaçant. Le
comte Munch est un homme d'esprit et de savoir, connaissant le
monde et les hommes, indulgent pour tous, ne se passionnant
pour rien , véritable représentant de cette politique de M. de
Metternich, qui, par son incontestable habileté , a , de notre
temps, rallié beaucoup d'esprits à l'Autriche.
Chose singulière ! il y a dans l'Autriche et dans la Prusse une
certaine franchise de despotisme à laquelle l'Allemand rend
justice. Voyagez du nord au midi , vous entendrez déclamer
contre les petits souverains constitutionnels qui disputent pied
à pied les droits et les libertés populaires. Pour l'Autriche et
la Prusse, on en parle >j> peine. Ce sont de puissants ennemis
REVUE DE PARIS. 95
que Ton combattra un jour, mais dont l'hypocrisie n'irrite pas
aujourd'lîui.
Le président de la diète, ambassadeur d'Autriche , a su par-
ticulièrement se faire estimer dans un poste oii il est impos-
sible de ne pas mécontenter sans cesse l'opinion. J'ai souvent ,
en voyant son adresse et son bonheur, pensé que dans la di-
plomatie comme à la guerre, il y avait des gens naturellement
heureux.
Un jour, j'arrivais de Tœplilz, et le comte Munch-Belling-
hausen me demandait ce que j'avais trouvé de remarquable dans
les Étals autrichiens. « J'y ai trouvé une chose admirable , lui
répondis-je ; c'est votre police. Permettez à un Français qui n'a
jamais vu de souverain sans escorte, d'attroupement sans ser-
gents de ville, de fêle ou de supplice sans gendarmes, de vous
exprimer son enchantement sur Tœplitz. J*ai vu là tous lesjours,
à une heure fixe et précise, se promener des souverains, des
archiducs, des princes de famille royale, sans qu'un seul garde
les ait protégés, sans qu'aucun agent de police leur ait fait
faire place. Partout à Penlour des rois, à Tœplitz, je senlais
l'existence de la police, car un tel ordre ne s'improvise pas;
mais cette police , je ne l'ai jamais vue. On la soupçonne à ce
qu'elle fait de bien , et ne l'apercevant jamais , on ignore le
mal qu'elle peut faire. — Cette police, me dit le président de
la diète , fut ainsi établie à Tœplilz par M. de Metternich , à
l'époque où les souverains commençaient de s'y réunir. Un
jeune homme qui était alors commissaire de police dans celle
ville reçut des instructions du prince, et organisa les choses
telles que vous les avez vues, car rien n'y a été changé de-
puis.
— Ce jeune homme, repris-je , avait vraiment le génie de la
police , et cela prouve qu'en toute chose M. de Metternich sait
choisir.
— Votre éloge , dont je vous remercie , me force à vous ap-
prendre que ce jeune commissaire de police a depuis ce temps
fait son chemin , car il est devenu ministre et président de la
diète germanique. C'est à lui que vous parlez dans ce moment.
Je ne m'attendais , certes , pas à l'apprendre. Mais cela prouve
que, dans les vieilles monarchies comme ailleurs, le mérite
trouve toujours son avaucement.
8.
94 REVUE DE PARIS.
Instruits régulièrement par leurs cours, et n'ayant jamais de
mesure spontanée à prendre , les membres de la diète germa-
nique seraient les véritables chanoines de la diplomatie, si de
lempsen temps quelques tiraillements politiques, dont on exagère
d'ailleurs l'importance , ne venaient troubler leur quiétude ,
comme les troubles d'avril sur lesquels la presse européenne a
fait tant de commentaiies divers.
Ces troubles du 3 avril 1853 , sur lesquels s'est fondée la di-
plomatie pour enfanter tant de protocoles hostiles aux libertés
de l'Allemagne, commencèrent à neuf heures du soir et finirent
à dix heures. Logé sur la place oîi ils éclatèrent , j'ai pu les
suivre des yeux jusque dans leurs moindres détails.
Une troupe d'étudiants, au nombre de trente euviroD,se
divisa en deux parties pour attaquer en uiéme temps les deux
prisons qui renfermaient des détenus politiques. La principale
maison d'arrêt, située sur la place d'Armes, se trouvait juste
en face de mes croisées. Un sourd murmure m'attira à la fe-
nêtre. Les étudiants avaient surpris et tué deux factionnaires
qui veillaient devant et derrière le corps-de-garde occupant le
rez-de-chaussée de la piison. Ils se précipitèrent dans l'inté-
rieur, tuèrent encore deux hommes , désarmèrent les autres
qui prirent la fuite; puis ils enfoncèrent à coups de hache les
portes du premier étage, et les prisonniers furent mis en li-
berté.
Cependant les soldats fugitifs s'étaient réfugiés à Thôtel de
ville; le bourguemestre , qui sy était rendu eu toute hâte, fit
battre la générale et somma le bataillon de la ville de marcher
contre les insurgés. Furieux de la perte de quelques-uns de leurs
camarades égorgés par les étudiants , les soldats arrivèrent
sur la place d'Armes au pas de charge , et une fusillade s'en-
gagea avec ces jeunes gens qui n'étaient pas de force à résister
longtemps à une troupe régulière. Tués ou blessés, culbutés,
poursuivis , ils cédèrent bientôt la place aux militaires de la
ville qui se réinstallèrent dans le corps-de-garde. Une foule
considérable assiégeait la porte de la maison que j'occupais au
coin de la rue d Escheneim. On venait de transporter au pied
de l'escalier un soldat frappé d'une balle sous l'aisselle, et qui
poussait des gémissements affreux. J'ouvris ma porte ^ et me
disposais à descendre pour porter quelque secours à ce malheu-
I
REVUE DE PARIS. 9$
reux, lorsqu'un jeune homme qui s'était élancé du sein de la
foule et qui avait franchi rapidement mon escalier me repoussa
vers ma porte et me dit : Sauvez-moi ! A ce cri que tout homme
comprend, je tire le jeune homme dans mon appartement,
et ferme ma porte à double tour. Il tombe affaissé sur un
canapé , refuse tout ce que je lui offre, et pousse de longs sou-
pirs sans proféier une parole. Seulement , lorsque , l'ayant
recommandé aux soinS de ma famille, je voulus regagner ma
porte et l'ouvrir , ce jeune homme me supplia si énergique-
ment de n'en rien faire , que la peur qu'il éprouvait d'être dé-
noncé me déplut , je l'avoue. On n'aime pas à voir accueillir
par la défiance une franche et loyale hospitalité. Je restai donc
auprès de lui pour le satisfaire. Deux de mes compatriotes ar-
rivèrent bientôt chez moi. Depuis plus d'une heure le calm« était
rendu à la ville , et les patrouilles circulaient librement dans
les rues. Je plaçai mon réfugié entre mes deux amis, leur re-
commandant de ne le quitter qu'à l'asile qu'il indiquerait, et
de répondre comme sur toute la route , de lui s'ils avaient tous
les trois passé chez moi la soirée entière. Ou vint bientôt m'a-
vertir qu'il était en sûreté.
Après quelques années , me rappelant les détails de cette
soirée, je ne puis m'empêcher de sourire d'une observation
dont je fus frappé et qui, toute bizarre qu'elle est, serait con-
firmée aujourd'hui par les témoins de ce fait. Mon étudiant
fugitif avait les vêtements déchirés et en désordre; son trouble
était extrême , et son délire allait jusqu'à l'exaspération. Il
avait perdu toutes ses armes dans cette sanglante échauffourée.
Eh bien ! une chose était restée dans sa main, et avait seule
échappé au naufrage 5 c'était sa pipe, que ce bon Allemand
n'avait cessé de tenir à la main !
Olez quelques rares épisodes de ce genre , et la vie entière
de l'Allemand est de la plus pacifique monotonie. Le passage
des étrangers , la saison des eaux qui est celle des jeux , occu-
pent pendant tout l'été l'habitant de Francfort. Avec l'hiver
reviennent les réunions de famille, les exercices des sociétés
de musique, le musée , et les belles symphonies de Beethoven
et de Mozart. Alors , dans les loges de l'Opéra , et sur les bancs
de la grande salle du fFeidenbusch , apparaissent gaies et
rayonnantes de parure ces jeunes filles , chrétiennes ou juives,
96 REVUE DE PARIS.
aux beaux cheveux , à la douce physionomie , qui toutes com-
prennent la musique des grands maîtres qui fait le charme de
leur vie. En vain l'agiotage et les scandaleux tripotages de
bourse voudraient-ils déjà là , comme partout ailleurs , dissiper
ce qui reste dans les mœurs de teintes naïves et poétiques. La
vieille Allemagne n'a pas encore oublié son culte de l'art , ni
les récits des gothiques légendes, ni les refrains chevaleresques
dont retentissaient jadis les échos du Taunus et les rives du
Rhin. Quiconque a pendant quelques années habité cette terre
hospitalière a pu , par intervalles , y respirer encore ce doux
parfum de poésie que la terre germanique ne cessera point
d'exhaler jusqu'au jour où l'esprit mercantile et l'esprit diplo-
matique l'auront frappée de sécheresse et de stérilité.
Au moment où je termine cet article, on me communique
une missive émanée de M. le conseiller aulique des postes à
Tilsitt, lequel croit avoir à me reprocher d'injustes attaques
dirigées contre son administration. Ma réponse sera courte.
Je me suis borné à me plaindre avec une extrême indulgence
de l'étrange manière dont un employé subalterne de Tilsitt
avait cru devoir interpréter le règlement à mon égard; mais,
en racontant un fait dont je maintiens l'exacte vérité, il n'en-
trait nullement dans ma pensée d'attaquer l'administration des
postes prussiennes. J'ai vu de près celte administration, ainsi
que ses honorables employés, et je puis déclarer, sans y être
contraint et en vertu de ma libre conviction, que , de toutes
les branches du service en Prusse, celle-ci me semble être, et
pour les actes et pour les personnes , la plus digne d'estime et
de respect.
0.
Critique iittsmve>
PUBLICATIONS SOCIALISTES. — ROMANS NOUVEAUX.
On attribue communément à Nicolas Boileau une grande sot-
tise, c'est d'avoir dit que, si l'art est difficile, la critique, en
revanche, est aisée. A coup sûr, un homme d'un aussi grand
bon sens que Boileau, et qui passait volontiers six mois à polir un
vers ou à chercher une rime pour le compte delà critique, n'a
puse rendre coupable d'un aphorisme si parfaitement niais (1)5'
car, à ce compte, tous les mauvais poètes auxquels il appli-
quait de temps à autre ses coups de fouet satiriques eussent été
ses supérieurs. Ce vers qui, soit dit en passant, n'avait pas dans
la pensée de celui qui le fit le sens extrême qu'y donnèrent plus
tard tant de grands génies mécontents de la critique j ce vers,
afin qu'on le sache, est de Néricault Destouches, cinquième
scène du troisième acte du Glorieux. La restitution une fois
faite, je me permettrai, avec l'autorisation des beaux esprits
modernes , de trouver le susdit vers aussi absurde que prosaï-
que et faiblement tourné. Si Néricault Destouches n'en eût ja-
mais écrit d'autres , ou même s'il n'en eût écrit que de pa-
reils , à coup sûr son nom ne serait guère populaire j et la
(1) Boileau a dit , au contraire :
Tel excelle à rimer, qui juge sottement.
98 REVUE DE PARIS.
preuve , c'est que la foule ne sait même pas que le vers en
question soit de lui. Ah ! bon Dieu ! tous ces grands faiseurs
de poënies épiques ou de mélodrames, que je les voudrais voir
à l'œuvre, un beau matin, devant quelques carrés de papier
blanc et une production nouvelle dont ils auraient à rendre
compte ! A Dieu ne plaise que je sous-en(ende par là l'infériorité
de l'imagination ; Homère et Shakespeare m'en préservent ! Je
prétends dire seulement que chacun a son lot en ce monde, et
qu'il est au moins naïf de croire qu'avoir une opinion et l'ap-
puyer sur des raisons solides et eu termes convenables soit
une affaire aisée. Y a-t-il rien de plus difficile , au contraire,
sans même parler du double mérite de bonne volonté et de
patience qu'il faut pour lire attentivement tant d'oeuvres insi-
pides qui se succèdent,- y a-t-il rien de plus difficile que de
trouver en quoi précisément un écrivain a i)éché, et, ce secret
une fois découvert, de le communiquer à des esprits pares-
seux auxquels toute attention et toute réflexion répugnent?
Mais c'est assez défendre une cause qui se défend d'HlIe-même;
passons un peu de la théorie à la pratique, et voyons.
Que de livres , juste ciel ! Les feuilles d'annonces de chaque
journal regorgent de titres plus ou moins prétentieux ou ma-
gnifiques. Il semblerait, vraiment, qu'il n'y a qu'à tendre la
main pour attraper un chef d'œuvre. Par pitié ! messieurs les
poètes ou les romanciers patentés, mettez-y un peu de com-
plaisancej n'arrivez pas ainsi en foule, munis chacun d'une
nouvelle merveille de lesprit humain. Comment voulez-vous
que la critique puisse suffire à tant d'admiration et trouver assez
de paroles flatteuses pour le grand nombre que vous êtes ? Ah!
messieurs, trêve un moment, s'il vous plaît ! Vous êtes d une
abondance désespérante , et vous abusez de la facullé d'inven-
ter que vous ont départie les dieux immortels. Ah ! tiue les
aventures de ce roman intime doivent être déchirantes ! Oh !
que ce roman de mœurs, 5i j'en crois son titre, doit être picjuant
et laisser loin ces hommes vulgaires qu'on nomme Prévost
et Lesage ! Mais le moyen de jouir de tout cela en même temps,
à la même heure ! Comment s'y prendre , je vous prie, pour
rire et pleurer à quehiues minutes d'intervalles? Encore une
fois, ayez pitié de notre cœur et de nos iieifs. — Mais quoi !
aurais-je eu tort de vous croire si inflexibles? EU oui, vrai-
REVUE DE PARIS. 99
ment ! vous êtes meilleurs viv.inis que je ne le pensais, mes-
sieurs les romanciers et les poètes' ! Non, vous ne voulez
point faire mourir la critique d'un excès d'admiration , j'en ai
maintenant la certitude. Voici mille petits ouvrages les plus
badins du monde, et qu'on peut lire impunément, avant
comme après dîner, sans redouter le mal de tête. Allons ! la
paix soit faite, et n'en parlons plus. A condition, toutefois,
que vous ne citerez plus le fameux vers de Néricault Destouches;
car, en ce cas, il pourrait prendre fantaisie à la critique de
le retourner contre vous, et, dans l'état où sont les choses ,
vous n'y pourriez que perdre , je vous en donne le charitable
avis.
En attendant, puisqu'il faut renoncer à découvrir , loin ou
près, un livre d'imagination qui mérite une attention spéciale
et vaille sept à huit pages d'examen, suppléons à la qualité
par le nombre, et tâchons de choisir le mieux possible dans le
chaos littéraire qui fermente à nos pieds.
Vlntroduction religieuse et philosophique à la théorie de
Charles Fourier, par M. de Pompery, est un livre écrit avec
une conscience louable et qui touche presqu'au fanatisme. Dans
sa pn^face , M. de Pompery croit devoir nous apprendre par
quels différents sentiers a passé son esprit avant d'arriver à la
région lumineuse où il se complaît au moment présent. D'a-
bord , il a erré. — lui ou son esprit, comme on voudra, — en
proie à diverses influences pernicieuses . pareil à tous les an-
ciens révélateurs avant que l'heure décisive eût sonné pour
eux; il a fait souvent fausse route entre la foi et le scepticisme;
mais enfin. Dieu aidant , le voilà sur le rivage, et à ce propos
il se compare à saint Paul. Qui vivra verra, dit le proverbe.
Pour le moment, que M. de Pompery veuille bien me permet-
tre de ne pas trouver, dans V Introduction religieuse et phi-
losophique, l'analogue de la pensée organisatrice de saint
Paul. Je sais bien que l'intention évidente et d'ailleurs haute-
ment affichée de M. de Pom^pery est de concilier le saint-simo-
nisme et le fouriérisme; en quoi on peut l'approuver; mais pour
atteindre un but si splendide,il faudrait avoir sur le fouriérisme
et le saint-simonisme des idées un peu moins vagues que celles
que me paraît avoir M. de Pompery. Avait-il bien réfléchi à
ce qu'il allait dire, M. de Pompery, quand il écrivit, par exem-
100 REVUE DE PARIS.
pie, que M. Pierre Leroux est le précurseur de Charles Fou-
rier?Pour mon compte, je déclare ne rien entendre à celte
proposition, ni même deviner comment elle a pu venir à l'es-
prit de fauteur. Non-seulement le fait simple et matériel de
la mort de Charles Fourier , arrivée depuis environ trois ans,
tandis que M. Pierre Leroux est plein de vie ; mais encore
Tordre des idées émises par ces deux philosophes socialistes,
mais la date de leurs tentatives, dont l'une remonte à 1S09,
tandis que l'autre n'est pas terminée ; tout enfin s'opposait à ce
que M. de Pompery formulât un pareil jugement. M. Pierre
Leroux précurseur de Charles Fourier î Autant vaudrait dire,
— sans comparaison aucune entre les personnes, — que saint
Paul fut le précurseur du Christ ; cela ne serait certes pas
moins déraisonnable, ni plus inadmissible. Je comprends bien
comment M. de Pompery a été conduit à violenter ainsi l'évi-
dence : c'est par le désir de montrer la réforme morale pré-
cédant la réforme économique. A la bonne heure ! Mais alors,
qui l'empêchait de s'adrt^sser tout bonnement à Saint-Simon?
ce qui eût encore été, toutefois, un anachronisme, quoique
moindre. Saint-Simon, dira peut-être M. de Pompery, n'est
pas mon homme. A cela je n'ai rien à répondre , sinon qu'en
ce cas il fallait arranger le système conciliateur de telle sorte
que la théorie de réforme économique précédât la théorie de
réforme morale, d'accord avec l'histoire et le bon sens; car
un système n'est-il pas ruiné d'avance, qui s'appuie sur une
base dont le souffle du premier écolier venu peut avoir raison?
Quoique le livre de M. de Pompery ne soit sûrement pas
destiné à renouveler la face du monde, comme l'auteur sem-
blait se le promettre, ce n'en reste pas moins, cependant, une
bonne étude philosophique sous certains rapports; un peu in-
digeste, sans doute , un peu confuse , mais, somme toute, ne
manquant pas d'intérêt. Les chapitres sur Dieu, entre autres,
sur le bie7i et le mal, sur le temps de l'éternité , sont mal-
heureusement plus verbeux et déclamatoires qu'originaux, et
relèvent trop directement de V Encyclopédie iSoutelle dont ils
offrent de naïves paraphrases ; mais on pardonnera certaine-
ment de grand cœur à M. de Pompery les défauts que je lui
signale ici avec tant de franchise, en faveur de son chapitre
sur la loi de l'union des sexes, où la question de l'amour,
REVUE DE PARIS. 101
laissée peudanle par le sainl-simonisme et le fouriérisme, est
discutée à un point de vue très-intelligent et très-nouveau.
Une autre production socialiste , bien qu'écrite dans une
intention toute différente-de V Introduction philosophique et
religieuse, c'est Le Fou du Palais-Royal , par M. Cantagrel.
Un apôtre dans la véritable acception du mot, ce M. Cantagrel,
et qui n'est pas près de devenir hérétique ! Parlez-moi, pour
les révélateurs, de pareils disciples. N'ayez crainte que celui-
là essaie des variations sur les thèmes de son maître : il s'en
tient au texte , à la lettre , avec un respect inaltérable et il se
croirait impardonnable d'écrire une seule syllabe qui ne se rat-
tachât pas à la doctrine directement. Cette orthodoxie rigou-
reuse donne un grand prix au Fou du Palais-Royal , où l'on
est assuré de trouver les renseignements les plus précis sur la
découverte de Charles Fourier, sans alliage d'aucune sorte.
Les gens de bonne volonté, qu'effraierait une lecture attentive
du Nouveau Monde Industriel ou de la Théorie de l'asso-
ciation domestique et agricole , peuvent donc ouvrir le li-
vre de M. Cantagrel avec confiance : leur curiosité sera satis-
faite sans être exposée à la moindre déception.
La forme adoptée par M. Cantagrel est la meilleure qu'il pût
adopter, en ce sens qu'elle remédie, autant que faire se puisse,
à la monotonie du fond du livre par la variété qu'elle com-
porte; c'est la forme dialoguée, à l'imitation de la Cité du So-
leil, de Campanella. J'ai dit il n'y a pas longtemps, à propos
des Études sur les Réformateurs modernes, par M. Louis
Reybaud, et dans la Revue même où j'écris ces lignes , ce que
je pense de l'école fouriérisie; je n'ai donc point à revenir là-
dessus, et je puis m'occuper du Fou du Palais-Royal au point
de vue littéraire exclusivement. C'est pourquoi j'insisterai sur
le mérite de forme que je viens de reconnaître à ce livre. La
forme dialoguée, en effet, convient merveilleusement à une
doctrine qui aspire à se répandre; le dialogue suppose l'ob-
jection directe, subite, faite à brûle-pourpoint, et se prête bien
mieux que le monologue aux exigences de la discussion : le
livre dont je parle en fournirait, au besoin, l'évidente preuve.
Ici ce n'est point l'auteur qui a la parole ; a la parole qui veut.
La scène se passe en plein jardin du Palais-Royal , comme l'an-
nonce le titre, au milieu des beaux messieurs et des belles da-
6 9
103 REVUE DE PARIS.
mes. des comédiens et des commis-voyageurs, des étrangers et
des hommes de lettres, dont on sait que cette promenade est
l'habituel rendez-vous. Survient un phalanslérien ou un fou-
riériste . — désignations synonj'mes , — lequel est regardé
comme un fou par tout le monde. Mais cependant, comme
toute folie a son bon côté , son côté plus ou moins risible , oa
interroge notre homme sur ses croyances particulières, on le
harcèle de questions, on le traque entre les difficultés, on Tas-
somme de problèmes à résoudre, sans parvenir le moins du
monde à le déconcerter ni à le troubler. Calme comme sa
conscience, le phalanstérien a réponse à tout; il riposte à tou-
tes les bottes oratoires qu'on lui pousse ; il dit son fait à cha-
cun avec cette franchise d'allures et de ton que sa folie auto-
rise, et réussit souvent à mettre les rieurs de son côié.
•le n'adresserai qu'un reproche, mais assez grave, à M. Can-
tagrel : c'est d'avoir fait un choix un peu trop prudent parmi
les objections vulgairement adressées à l'école fouriériste , et
ainsi, en obtenant un tiiomphe facile, de l'avoir obtenu incom-
plet. Tous les problèmes soulevés par la doctrine fouriériste
ne se trouvent pas résolus dans son livre; bon nombre de
questions s'y trouvent en quelque sorte réservées, sans qu'on
ensache la cause; il en résulte que l'incertitude, pour élre
moins grande qu'auparavant, ne subsiste pas moins. Sur la
grande affaire de l'amour , par exemple, M. Cantagrel a glissé
d'une façon qui sent l'ignorance ou la crainte, deux défauts
réels dans l'apostolat. Mais, en revanche, rien n'est plus diver-
tissant que le Fou du Palais-Royal, à l'endroit des célébrités
contemporaines. Il faut voir dans ce livre la signification qu'ont,
au point de vue fouriériste, les talents divers dont la France
contemporaine s'honore ; talents compris par le public tout
au rebours du sens commun et de leur signification réelle ,
s'il faut en croire M. Cantagrel. C'est là que Béranger et Cha-
teaubriand, George Sand et Lamartine , sont enfin expliqués ,
eux et leurs œuvres, et que l'on apprend la manière d'admirer
Talma et M''^ Rachel au point de vue de l'ordre et de l'harmo-
nie. C'est là enfin, que dirai-je davantage ! c'est là que Jules
Janin est atteint et convaincu , par M. Cantagrel, d'être un
partisan fanatique de Fourier et un amateur enragé du pha-
lanstère. On voit de reste par là que le Fou du Palais-Royal ,
REVLE DE PARIS. 10S
abstraction faite de la théorie sociale qu'il prêche , peut riva-
liser, pour l'intérêt romanesque, avec la plupart des romans
nouveaux ; avec Olear, par exemple.
Qu'est-ce qu'Olear? me demanderez-vous. Mon Dieu ! vous
m'embarrassez fort avec une question pareille ; car , la main
sur la conscience, il m'est tout à fait impossible de vous ré-
pondre. Jugez plutôt. — La chose commence par une sorte de
récit en strophes poétiques où l'on voit un amant , nommé Ed-
gard, séparé de sa maîtresse , jeune fille anglaise qui répond
au nom d'Olear. Au chapitre suivant, vient un dialogue poéti-
que, où le jeune Edgard, arraché de vive force des bras de sa
mère expirante, est sollicité par un sien ami , appelé Lopès , de
s'aller cachera Fontainebleau pour échapper aux poursuites
d'impitoyables créanciers. Dans ce même chapitre, on apprend,
à l'aide d'un monologue intercalé dans le dialogue, que mons
Lopès est un scélérat fieffé 5 sorte d'Otello en frac à la fran-
çaise, et qui a une terrible vengeance à exercer contre Edgard
pour avoir éprouvé jadis, du fait de ce dernier, le sort de cer-
tains maris immortellement ridiculisés par Molière. Toujours
dans ce même chapitre deuxième , nous sommes subitement
transportés à Fontainebleau avec Edgard, qui y est soumis à la
surveillance d'un certain Raguet, agent soldé de Lopès • et tout
d'un coup , la poésie cédant le pas à la prose , Edgard se met
à conter à M"'^ Raguet par un beau clair de lune, l'histoire de sa
passion. Puis la poésie reprend le pas devant, et Edgard , dans
une sorte d'ode intitulée les Tuileries, envoie à Olear absente
quelques soupirs d'amour et quelques gémissements. Le tour de
la prose revenu , tout un portefeuille de lettres nous est offert,
les unes d'Olear , les autres cl'Edgard , également pleines les
unes et les autres de terreur , d'angoisses, de tendresse , d'in-
certitude, de désespoir 5 mais dans le tas se trouve un billet de
Lopès à l'adresse d'Edgard , lequel billet a pour but d'inspirer
à Edgard des doutes sur la fidélité de sa maîtresse. Ici , lettre
développée d'Edgard à Lopès, touchant les faux jugements du
monde, la vei tu des femmes en général et d'Olear en particu-
lier. Après quoi Edgard s'endort et rêve en vers : il voit de
faux amis d'abord , puis des femmes menteuses , des femmes
coquettes, des femmes criminelles, toute sorte de femmes enfin,
et se réveille aussi épouvanté que s'il eût pénétré en songe dans
104 REVUE DE PARIS.
l'enfer de Dante. A peine éveillé, nouvelle lettre de Lopès, qui
engage son ami à partir pour New-York , sans lui donner la
plus petite nouvelle d"01ear. Edgard. poussé à bout, trompe la
surveillance de Raguet et s'enfuit de Fontainebleau; n'oubliant
pas, en roule, d'adresser à Olear un dithyrambe. Mais voici
bien du nouveau ! un homme se rencontre sur le chemin d'Ed-
gard, et cet homme insulte Olear : un duel en résulte, par con-
séquent, et un duel en vers, s'il vous plaît ! Et Edgard se
remet bientôt en marche, couvert du sang de l'audacieux
insolent.
Ma foi ! le courage me manque pour continuer jusqu'au bout
l'analyse d'un pareil livre. Qu'il vous suffise de savoir qu'Ed-
gard court à la poursuite d'Olear, laquelle est entraînée par sa
famille à travers la Belgique et l'Angleterre; qu'un jour Edgard
la retrouve par hasard dans une misérable chambre d'hotel
garni oïl il a pénétré on ne sait comment, peut-être par la fenê-
tre, et qu'il la reperd presque aussitôt; qu'enfin, après bien
des ruses et bien des stratagèmes inventés successivement par
Lopès pour séparer les deux amants et rester maître d'Olear
qu'il convoite, les deux amants finissent cependant par se re-
joindre, avec le consentement de leurs familles respectives, et
que le traître Lopès est démasqué. Ajoutez que les diverses
scènes que je vous raconte ici substantiellement sont délayées
dans le livre tantôt en assez mauvais vers, monologue ou dia-
logue , tantôt en prose incorrectement emphatique, et vous
n'auriez rien de plus à apprendre sur Olear. Maintenant , c'est
moi qui vous demanderai, lecteur, à quel genre littéraire Olear
se rattache. Tout ce qu'il m'est possible de dire , pour mon
compte, c'est qu'O/ea/" n'est ni un roman, ni un poëme, ni un
drame, ni une satire , ni une ode, ni une élégie, quoique l'ou-
vrage tienne de tout cela ensemble. Selon moi, Olear a donc
le mérite d'être véritablement hors ligne, puisqu'il est indéfi-
nissable, soit pour le fond, soit pour la forme. Qu'ajoulerai-
je ? Olear, ouvrage anonyme, ne saurait être qu'une spiri-
tuelle gageure tenue aux dépens de la bonhomie du public.
Arrivons bien vite à quelque chose d'un peu moins triste. —
Voici le Livre d'Amour de M. Emmanuel Gonzalès. Le Litre
d'Jmour ! c'esl là un titre coquet et qui promet de douces et
aimables émotions, j'espère ! Erreur, cependant. M. Emmanuel
REVUE DE PARIS. 105
Gonzalès a caché , sous la dorure engageante de ce titre, une
pilule dramatique à remuer la poitrine des plus robustes ama-
teurs d'émotions. Kelha, Thecla et Blanche, telles sont les hé-
roïnes des trois nouvelles diverses qui composent le Livre
d'Amour. L'histoire de Ketha est une histoire terrible et à
faire dresser les cheveux sur la tête, même après les Mystères
d'Udolphe, de cette bonne mistress Radcliffe. D'abord, sachez
que la scène se passe sous Philippe II d'Espagne, un gaillard
qui n'y allait pas de main morte , comme on sait, quand il lui
prenait fantaisie de jouer un rôle tragique. Donc, sous le règne
du roi très-chrétien Philippe II d'Espagne, le duc d'Albe est
amoureux de la comtesse de Lémée. Vous expliquer en détail
comment le duc, repoussé par la comtesse, en est arrivé à
vouloir se venger d'elle, cela serait inutile: la connaissance
du fait vous sufiBt. Le duc débute dans sa vengeance par enle-
ver à la comtesse sa petite tille Ketha , après s'être assuré de
l'absence du comte en le faisant jeter eu prison. Malheureuse-
ment pour le duc, toute petite tille qu'elle était, Ketha avait
inspiré une passion juvénile au bambin Henrik, lequel, une
fois parvenu à l'adolescence , se fait le chef d'une bande de
pillards pour délivrer sa fiancée. Vous voyez d'ici les scènes de
vol et de meurtre, les massacres, les incendies, avec l'inquisi-
tion brochant sur le tout. Bref , après maintes scènes plus ter-
rifiantes les unes que les autres, l'histoire se dénoue, à grand
renfort de trahisons et de poisons , sur la paille d'un obscur
cachot.
Thecla, histoire hollandaise où le peintre Van-Dyck joue
un rôle , étant de la même école que l'histoire précédente , je
ne m'y arrêterai pas , si ce n'est pour remarquer en passant la
figure du vieux Graff , ouvrier tailleur, traitée avec beaucoup
de soin. La troisième et dernière histoire du livre, intitulée
Blanche, est préférable aux deux autres, à mon avis. Cela
est simplement conçu et simplement exécuté; les descriptions
sont agréablement faites, et le paysage breton qui sert de cadre
à l'action principale est très-bien entendu. Blanche est la fille
d'un de ces hommes qui spéculent sur les naufrages, et qui,
habitant une falaise d'où ils aperçoivent au loin les voiles, s'en
vont travailler de nuit , par des moyens connus d'eux seuls , à
faire échouer les bâtiments , tout en ayant l'air de leur porter
9.
ièé REVUE DE PARIS.
secours. Un jeune homme de Paris, nommé Julien, arraché
par Blanche à la mort, et récompensant ensuite la jeune fille
par la plus noire et la p'us lâche ingratitude : tel est le sujet
qu'a traité M. Emmanuel Gonzalès. A coup sûr, c'est là une in-
vention qui n'est rien moins que neuve, mais dont les détails
rachètent suffisamment l'apparente banalité. J'adresserai pour-
tant à M. Emmanuel Gonzalès , à propos de Blanche , un re-
proche qu'il mérite pareillement dans Thecla et dans Ketha;
c'est d'avoir subordonné le développement de ses trois con-
tes , avec un parti pris évident, à je ne sais quel désir puéril
de suspendre la curiosité au moment le plus inattendu. C'est là
une tactique fort à la mode , je le sais, et dont l'usage est for-
mellement recommandé par les rédacteurs en chef de certains
feuilletons quotidiens. Les trois nouvelles réimprimées aujour-
d'hui par M. Gonzalès ayant primitivement paru dans le Siè-
cle , ce n'est donc pas M. Gonzalès seul qui est coupable du
défaut que je signale dans son livre. Qu'on me permette , en
conséquence, une petite digression.
La coutume s'est répandue, depuis trois ou quatre ans envi-
ron , de publier dans les journaux, non pas des contes, non
pas des nouvelles de quelques pages , mais des romans tout
entiers. Le but que l'on espère atteindre par là est très-claire-
ment visible : c'est d'intéresser le lecteur pendant des semai-
nes, pendant des mois si c'est possible , et de le forcer ainsi,
pour parler le vulgaire langage des affaires, à renouveler son
abonnement. Comme spéculation, le calcul n'est pas mauvais,
j'en conviendrai sans peine ; mais est-il dans l'intérêt de la
littérature? Mille fois non ! Qu'arrive-t-il en effet à l'écrivain
qui est obligé de se conformer à ce mode de publicité d'un
nouveau genre? Il lui arrive ceci, qu'ayant à présenter son
œuvre au public par fragments et parcelles, ii doit s'arranger
de telle sorte que chaque fragment soit émouvant en soi-même
et promette en même temps une émotion plus forte encore
pour le lendemain. Or, on voit tout de suite à quels funestes
résultats pousse un procédé semblable. Dès le moment que ce
système est adopté, il faut renoncer à tout ce qui constitue
précisément le cachet littéraire d'une œuvre . c'est-à-dire aux
développements de caractères , aux descriptions, aux prépara-
tions graduées. Allez donc vous amuser à peindre patiemment
REVUE DE PARIS. 107
une figure ou à décrire Minutieusement le lieu d'une scène,
quand vous pouvez craindre que l'abonné, ayant devant lui
vingt-<iualre heures, ne songe plus à votre histoire le jour sui-
vant. Dans un livre , c'est une autre affaire ; vous pouvez vous
étendre à loisir sur certaines parties de votre invention , sauf
à dédommager plus lard le lecteur de la patience que vous
aurez d'abord réclamée de lui. Voyez plutôt Walter Scott! Il
débute avec lenteur', ne négligeant pas un détail qu'il croit
utile , ne nous faisant pas grâce d'une nuance qu'il a jugée né-
cessaire ; et certes nul ne songe à se plaindre de cela , lors-
qu'arrive enfin la scène capitale qui a nécessité tant d'apprêts;
car, il n'est pas inutile de l'observer, Walter Scott ne nous
donne guère plus d'une belle scène par volume. Dans le cas
dont je parle, au contraire, il faut , de toute nécessité , que les
scènes foisonnent, bonnes ou mauvaises. L'essentiel n'est pas
que la marche de l'invention soit régulière , mais qu'elle soit
violente ; l'important n'est pas que l'action soit logique, mais
qu'elle soit heurtée , saccadée , accidentée, féconde en péripé-
ties de toute nature; il faut moins chercher à frapper juste,
qu'à frapper de plus en plus fort. D'où il résulte que l écrivain,
au lieu d'employer son imagination à la recherche du beau et
du solide , l'emploie misérablement à la recherche du capri-
cieux et de l'étrange. Ce dont il s'inquiète exclusivement , c'est
de grouper ensemble, par tel moyen que ce soit , une foule de
petits faits plus incroyables les uns que les autres, de façon à
pousser insensiblement la curiosité jusqu'au paroxisme. Il se
préoccupe moins de charmer le cœur que d'y exciter une sorte
de fièvre d'attente, car il touche au sublime du genre s'il par-
vient à provoquer une impatience qui tienne de la frénésie. Je
n'ai pas besoin d'insister davantage pour faire sentir ce que de
telles tendances littéraires ont de déplorable. L'art serait à ja-
mais perdu s'il restait dans celte route. Mais il est à espérer
que les bons esprits sauront résister à la dangereuse séduction
d'une popularité facile, et que l'intérêt pécuniaire s'effacera
bientôt devant la dignité du talent.
Le roinancier dont le nom se présente en ce moment sous
ma plume, M. de Balzac, a voulu , lui comme tant d'autres,
participer aux bénéfices du roman publié par feuilletons, et il
a été victime de sa ttulative. Moins qu'un autre, M. de Balzac
168 REVUE DE PARIS.
peut se plier aux nécessités du genre, car son talent est digres-
sif au suprême degré. M. de Balzac est très-remarquable dans
les préparations; malheureusement il n'en sort pas; il s'y at-
tache à outrance , sans arriver jamais , comme Walter Scott ,
au chapitre des dédommagements ; c'est-à-dire que ses qualités
sont précisément l'antipode de celles qu'exige la fabrication du
roman morcelé. J'en veux pour preuve son dernier livre, /e
Curé de f^illage , qui a paru par petites bribes dans la Presse
avant de former le couple d'in-8°.
Le Curé de Village est précédé d'une préface où l'auteur
nous apprend que le roman qu'on va lire n'est ni plus ni moins
admirable que le Lis dans la Vallée, du même auteur. Nous
voilà bien prévenus ! C'est à nous de savoir si nous trouvons
le Lis dans la Vallée, oui ou non, un chef d'oeuvre, et par
conséquent à laisser là ou à gloritîer par anticipation le frère
du Lis. Eh bien ! moi qui ne suis pas intéressé dans la ques-
tion , je trouve M. de Balzac dans une erreur grave. Tout au
rebours de M. de Balzac , je pense que le Lis dans la Vallée
est très-inférieur au Curé de Village , pour celte raison bien
simple que, dans le Curé de Village , M. de Balzac ne copie
que lui-même, tandis qu'il a copié son prochain dans le Lis,
Personne n'ignore, en effet , que le Lis dans la Vallée est une
contrefaçon très-imparfaite de Volupté. Une autre particula-
rité de la nouvelle préface de M. de Balzac , c'est la prétention
de l'auteur à ne pas vouloir que la critique juge le Curé de
Village avant la publication d'un roman, encore inédit , qui
doit servir de clef de voûte au Curé de Village et au Médecin
de Campagne, publié, ce dernier , depuis tantôt sept ou huit
ans. La plaisanterie est un peu forte ! N'y prenez pas garde,
cependant, car c'est tout bonnement l'ancienne plaisanterie que
l'on sait , touchant une cathédrale littéraire. Il ne s'agit plus
de cathédrale , cette fois, mais seulement d'une petite maison-
nette triangulaire. C'est toujours cela de gagné !
Analyserai-je l'action du Curé de Village ? '^on ^ car elle
n'existe pas, à proprement parler. Il y a tout au monde dans
le Curé de Village , excepté une action claire , nette et régu-
lièrement développée. Les divers personnages qui y figurent,
on les connaît tous. Le cuié Bonnet est un homme d'un très-
grand génie j de crainte que nous ne venions à oublier cela ,
REVUE DE PARIS. 109
l'auteur nous le rappelle presqu'à chaque chapitre de son livre.
Le curé Bonnet a tout autant de génie , sans le flatter , que les
autres grands hommes précédemment sortis du cerveau de
M. de Balzac. Je le veux bien ! mais il faut alors que le curé
Bonnet en sache plus long qu'il n'en dit , car les paroles et les
pensées qu'il daigne nous communiquer sont les plus creuses
et les plus banales du monde. Véronique Grasiin est une vraie
■perle, un diamant, une perfection indéfinissable ; toutes les
femmes dévouées auxquelles M. de Balzac a donné le jour sont
des pierres dures, de vrais cailloux, à côté de Véronique. Une
femme plus douce , plus calme, plus résignée , plus sereine ,
qui lève au ciel des yeux plus chargés d'éclairs compatissants,
ou qui confie aux brises du soir des plaintes plus tendrement
douloureuses, on ne la saurait trouver nulle part. Mêlez en-
semble une larme et un soupir, et incarnez la chose, vous aurez
Véronique. Quant aux autres personnages , ils n'ont pas la
même importance que le précédent , à beaucoup près : le père
et la mère Sauviat, le galérien Farabesche , ne sont guères que
des caricatures destinées à distraire le lecteur pendant les in-
termèdes. Je dois cependant une mention particulière à Tas-
eheron, jeune criminel auquel se rattache une énigme dont
l'auteur n'a pas jugé convenable de nous donner le mot.
Par exemple, une chose que je serais passablement curieux
de savoir, c'est pourquoi l'auteur a intitulé son livre le Curé
de Village, puisque le peu d'action qu'il y a dans ce livre roule
sur Véronique et Tascheron.
Le jeune Tascheron commet un crime , un beau matin , vers
la fin du premier volume du Curé de Village, après que l'au-
teur nous a peint tout à son aise la famille de Véronique. Pour-
quoi Tascheron commet-il ce crime ? pour se procurer de l'ar-
gent. II tue un vieil avare. Que voulait-il faire de cet argent?
Ici le lecteur s'embarrasse , et l'auteur aussi. Cependant les
choses vont leur train ; le procès commence , l'avocal-général
parle pendant trois grandes heures, le défenseur de Tascheron
prend la parole à son tour , et la fin de tous ces discours est
une condamnation à mort. Mais voilà qu'à partir de l'exécu-
lion de Tascheron , Véronique semble atteinte d'une maladie
de langueur; elle dépérit, son teint se fane, son corps s'amoin-
drit et se brise ; adieu pour elle la jeunesse et la santé ! D'où
110 REVUE DE PARIS.
cela vient-il? continuation de la diflSculté qui précède. Tout
porte à croire qu'elle a de graves reproches à s'adresser rela-
tivement à l'affaire Tascheron. En de certains moments, on va
même jusqu'à la soupçonner de complicité dans la perpétration
du crime , et bientôt, on se reproche ce soupçon comme une
pensée coupable. Fi donc ! une si charmante et si excellente
personne ! Toutes les preuves de la terre seraient accumulées
contre elle, qu'il y aurait conscience à suspecter son innocence
un seul instant. Quand M. de Balzac nous a sufiSsamment pro-
menés au milieu de ces hésitations et de ces incertitudes , il
tire respectueusement le curé Bonnet de son presbytère; nous
voyons enfin ce vénérable pasteur, duquel, jusqu'alors,
nous avons seulement entendu parler. Le curé Bonnet , à son
tour, prend la parole, mais nous ne sommes pas plus instruits
qu'auparavant de ce que nous brûlons de savoir. Véronique
était-elle complice de Tascheron ? et pourquoi Tascheron a-t-
il commis son crime? Double énigme pour le curé Bonnet
comme pour nous.
Patience! la grande heure des éclaircissements arrive ; Vé-
ronique va mourir; peut-être allons-nous savoirquelque chose.
Quelque chose, en effet , mais pas tout. Véronique se confesse
publiquement ; elle avoue à l'auditoire réuni à la hàle dans sa
chambre m^irtuaire qu'elle eut jadis des relations avec Tasche-
ron ; à telles enseignes que son enfant est un enfant adultérin,
fils de Tascheron. Cela dit , elle mande le curé Bonnet , dans le
sein duquel elle verse le reste de sa confidence. Le curé Bonnet
sait donc au juste, à cette heure, s'il y eut accord ou non entre
Tascheron et Véronique, et dans quel but Tascheron a commis
son crime; quant à nous, force nous est d'en rester, avec
M. de Balzac, au chapitre des conjectures ; ce dont M. de Bal-
zac est certainement beaucoup moins fâché que nous. Mais si
M. de Balzac ignore le fin mot de Thistoire qu'il nous conte,
il nous doit au moins des explications sur le motif qui l'a dé-
cidé à nous la conter. Est-ce pour ramener sur Teau , d'une
manière indirecte, l'affaire Peytel, et pour effrayer les jurés du
royaume en leur offiant un exemple de crime où tout est mys-
tère? Peut-être bien ! Cequiest plus probable, toutefois, c'est que
l'unique motif de M. de Balzac, en cette circonstance , a été de
correspondre au goût du public. M. de Balzac , jaloux du re-
REVUE DE PARIS. 111
tentisseinent obtenu par le lénébreux procès Lafarge, aura
voulu voir si sa lyre pouvait être montée au même ton ; cela
me semble hors de doute. Eh bien ! l'épreuve n'ayant pas eu le
succès que l'auteur s'en promettait , je l'engage, dans son inté-
rêt, à ne la pas renouveler. A quoi bon entrer en concurrence
avec la Gazette des Tribunaux ? A quoi bon prendre ses su-
jets à la cour d'assises? La cour d'assises el ]a Gazette des
Tribunaux n'auront-elles pas toujours le terrible avantage de
la réalité?
Je pourrais peut-être sans inconvénient ne pas ra'arrêter
davantage au dernier roman de M. de Baizac et passer outre,
mais je m'en ferais un cas de conscience, car le Curé de Vil-
lage est véritablement très-divertissant dans les détails. On a
reproché bien souvent à M. Scribe le dédain qu'il affecte pour
l'argent dans ses pièces de théâtre : on a eu tort. Le fameux
aphorisme : Vor est une chimère, n'est rien du tout à côté du
laisser-aller avec lequel M. de Balzac traite la monnaie en géné-
ral. Les cent mille francs sont moins encore que des chimères
aux yeux de M. de Balzac ; les millions ne pèsent pas une once
entre ses mains, et les milliards se dissipent à son souffle
comme autant d'ombres fugitives. Il est très-certain qu'on achè-
terait aisément la moitié de la France, sinon la France tout
entière, avec le pur et simple revenu des capitaux remués à la
pelle dans le Curé de Fillage» Les mines du Pérou ne sont
qu'une misérable charbonnerie, comparées à cela. On sait
qu'une autre passion de M. de Balzac, après la passion d'entas-
ser milliards sur milliards dans ses livres, c'est d'y parler à
(ont propos de Napoléon. Dans le Curé de Fillage, M. de Bal-
zac a donné carrière, selon son habitude, à cette innocente
fantaisie , el, selon son habitude encore, il l'a fait sans rime ni
raison. C'est ainsi qu'au moment où Véronique se confesse au
curé Bonnet, et tandis qu'elle interrompt un moment le récit
de ses aventures pour gémir de ses souffrances , le curé Bonnet
la console en lui disant cette phrase , que je cite littéralement
sans en omettre une syllabe : Fotre volonté est plus forte
que celle de Nafoléon, madame. Je ne me figure pas , je l'a-
voue, l'effet que peuvent produire de telles paroles sur l'es-
prit d'une jeune femme à l'agonie et qui se confesse j mais
je sais bien qu'à la place de Véronique , je n'eusse pu ra'em-
112 REVUE DE PARIS.
pêcher d'éclater de rire et de croire M. Bonnet devenu fou.
Indépendamment de tant d'agréables facéties, on Ironve en-
core dans leCtiré de Fillage un abrégé de toutes les sciences.
Les affaires commerciales , l'agriculture, la procédure judi-
ciaire, la morale religieuse, l'économie financière , l'art du
crime, l'éducation primaire, autant de sujets traités à part, et
d'une façon très-approfondie, par M. de Balzac. La lecture du
Curé de Fillage dispense très-bien d'assister aux cours du
Collège de France et de la Sorbonne, car le Curé de Village ré-
sume tous ces cours en les complétant. On comprend que je
n'entre pas ici dans la discussion des idées soulevées par M. de
Balzac à propos de ces diverses matières : vingt feuilles de
revue n'y suffiraient point; mais je ne crois pas pouvoir me
dispenser, pourtant, de dire un mot de ses idées politiques. En
un certain endroit du livre, à table, autant qu'il m'en sou-
vienne, entre la poire et le fromage, un personnage quelconque
prend la parole , et , souiïlé par M. de Balzac, proclame que le
coup d'état de juillet fut l'entreprise la plus sensée , la plus lé-
gitime, la plus raisonnable du monde. Quelqu'un se récrie; sur
quoi noire homme ajoute que le retour au droit d'aînesse , le
bâillonnement complet de la presse, et autres mesures médi-
tées par la restauration, attireront inévitablement sur elle, dans
l'avenir, des louanges mêlées de regrets. — Du reste, poursuit
notre homme, tenez-vous pour bien avertis : les oidonnances
de juillet seront tout bonnement des lois, de simples lois comme
les lois sur le timbre et sur la garde nationale , avant qu'il soit
vingt ans, et la France entière s'estimera fort heureuse d'y
obéir. — Je ne suivrai pas l'orateur jusqu'au bout de sa ha-
rangue ; qu'il vous suffise de savoir qu'après avoir développé
ses vues louchant les affaires intérieures et les affaires exté-
rieures, il revient à son point de départ, et, résumant son opi-
nion sur les ordonnances de juillet, thème qu'il affectionne,
accuse le pays d'avoir renversé la maison de Bourbon au mo-
ment même où la maison de Bourbon sauvait le pays. Telles
sont, en résumé, les idées politiques émises par M. de Balzac
dans le Curé de Village, scène de la vie de campagne en deux
volumes in-8°.
Après le mélodrame, la comédie; c'est l'usage. Voici donc
venir un homme , non moins terrible qu'un autre dans ses in-
REVUE DE PARIS. llo
ventions , quand il veut se donner la peine d'élre terrible, mais
qui sait rire et plaisanter, cependant, avec autant de bonne
humeur que qui que ce soit. II a fait des drames dont la repré-
sentation laissait dans ràine des terreurs sans pareilles, et à côté
de cela il a fait des comédies toutes remplies de sel et d'élé-
gance , et il a fait surtout , avec ses voyages , des récils qui dé-
rideraient le front d'Heraclite en personne, si Heraclite reve-
nait parmi nous. On devine que je veux parler d'Alexandre
Dumas, auteur de trois volumes intitulés Nouvelles Impres-
sions de Voyages. Certes, je ne m'exagère pas l'importance de
ce genre de littérature, et je conviendrai volontiers, pour peu
qu'on y tienne, que l'art sérieux et cela, n'ont pas grand'chose
à démêler ensemble. Toutefois , il faut laisser à M, Alexandre
Dumas le mérite d'être l'inventeur de ce genre. Avant lui, Sterne
excepté, les voyageurs s'égaraient en de longues discussions
sur des questions inépuisablement controversables 5 l'un disait
blanc , l'autre disait noir, et entre ces deux avis , le public res-
tait indécis , ne pouvant aller vérifier sur les lieux lequel des
deux était le plus raisonnable. Que de pages , réfutées par des
milliers d'autres pages , à propos d'une pierre plus ou moins
antique, à propos d'un ruisseau qui coule dans tel ou tel sens ,
à propos d'une montagne qui a telle ou telle forme ! et que
tout cela composait un fatras insipide et ennuyeux ! iM. Alexan-
dre Dumas, lui, ne se hasarde pas dans cet inextricable dédale}
il part bonnement, suivi d'un ami et de son chien, c'est-à-dire
de deux amis, et à peine a-t-il le pied hors de Paris, tout lui est
sujet de conte et d'anecdote. Il glane à droite , il glane à gau-
che ; une historiette par-ci, une historiette par-là j à la ri-
gueur, où le fonds manque , il l'invente ; et voilà des volumes
fort intéressants.
Ainsi, dans les Nouvelles Impressions de voyages, en
voyant M. Dumas se mettre en route , on se demande avec in-
quiétude : Après tant de voyages qu'il nous a déjà contés, rem-
plis de tant d'aventures, que diable pourra-t-il trouver de neuf ?
Mais lui n'est pas du tout alarmé,* je vous jure. Ne remarquez-
vous pas ce chien qui le suit en laisse? C'est Mylord, un animal
dont la vie a été aussi accidentée pour le moins que celle de
bien des hommes célèbres. Levez donc votre chapeau devant
Mylord, s'il vous plaît, car Mylord est le premier héros du
6 10
114 REVUE DE PAUIS.
livre d'Alexandre Dumas. Mylord a été la propriété de je ne
sais quel pair d'Angleterre, et de Londres il est venu à Paris, à
la suite d'une gageure entre personnages d'importance. Hélas !
à l'heure qu'il est, Mylord ne saurait plus espérer cet honneur
insigne d'être disputé comme une possession précieuse ! My-
lord est vieux el porte l'oreille basse ; je ne sais même pas s'il a
toutes ses pattes el toutes ses dents. Tant est-il qu'il ne vit plus
que des souvenirs de sa gloire, et que ses prouesses nous sont
fort agréablement contées par l'auteur d'Jntmiy et de Richard
d'jérlington.
Grâce à Mylord et à ses aventures , nous sommes arrivés à
Fontainebleau. Un voyageur d'autrefois eût passé devant Fon-
tainebleau sans daigner retourner la tête. Fi donc! si Fontai-
nebleau était en Amérique ou en Chine, à la bonne heure! on
pourrait s'en occuper; mais une petite ville française! à quoi
cela rime-t-il ? M. Dumas, moins dédaigneux , et se souvenant
qu'il est sur le lieu même où se passa au xviP siècle la scène
principale d'un de ses drames, nous remet en mémoire le meur-
tre de Monaldeschi. Avec quelle énergie, avec quelle fougue,
je n'ai pas besoin de le dire : on sait de reste que, si M. Alexan-
dre Dumas a un défaut, ce n'est certainement pas de reculer
devant les effets dramatiques, surtout quand la tendance natu-
relle de son imagination est autorisée, comme ici, par la réa-
lité. Mais ne voir que le meurtre de Monaldeschi, à Fontaine-
bleau, eût été de la part de M. Alexandre Dumas une preuve
impardonnable d'égoïsme ; aussi ne s'est-il pas fait prier pour
retracer la plupart des événements célèbres dont Fontainebleau
a été le théâlre depuis deux siècles environ. La révocation de
redit de Nantes, par exemple, cette mesure si désastreuse pour
la France, et résolue par Louis XIV au château de Fontaine-
bleau . a été de la part du voyageur, l'occasion d'une disserta-
tion historique très-intéressante et pleine de nobles pensées.
Après quoi vient cette grande el solennelle antithèse des fêtes
splendides données par l'empereur Napoléon dans la vieille de-
meure royale, et des funèbres adieux auxquels Fontainebleau
a prêté son nom. Il y a dans les Nouvelles Impressions de
voyages de M. Alexandre Dumas un chapitre intitulé Chinoi-
series; c'est là un titre qui conviendrait parfaitement à tout
l'ouvrage , comme on le peut voir. En effet, tout se mêle dans
REVUE DE PARIS. ^ 115
ce livre avec une grâce charmante ; des adieux de Bonaparte à
son armée, nous passons sans transition à Bourbon-rArcham-
haut dont les fondements furent jetés par Jules César, 50 ans
avant J.-Ç. Que disais-je donc qu'il n'y a pas de transition
dans ce livre? De Napoléon à César, la transition n'est-elle pas
très-naturelle? Avant de quitter Bourbon-l'Archambaut, M. Du-
mas nous montre Pepin-le-Bref y passant comme un météore
destructeur, vers la fin du viii« siècle, et le voilà professeur
d'histoire jusqu'en 1523, époque où le connétable et duc Char-
les de Bourbon, après avoir fait, dès l'âge de vingt-cinq ans,
des prodiges de vaillance dans diverses campagnes, fut obligé
de partir de Bourbon-l'Archambaut pour s'en aller en exil. A
propos de l'illustre connétable , le dramatiste se réveille chez
M. Alexandre Dumas, et il trouve la cause secrète de la trahi-
son du duc de Bourbon , ainsi que de la disgrâce qui en fut la
suite, dans l'ardent amour de Loyse de Savoie , mère de Fran-
çois I", pour ce même duc de Bourbon, qui le dédaigna. L'a-
mour changé en haine , cela se voit tous les jours et se verra
probablement jusqu'à la fin du monde ; rien n'est donc plus fa-
cile que de se prêter à la poétique supposition de M. Alexandre
Dumas.
Tout en se dirigeant vers Lyon , M. Alexandre Dumas fait à
la posiérilé un procès en règle pour l'injustice dont elle se rend
coupable envers certains hommes , dont elle s'est rendue cou-
pable envers Jacques II de Chabanne, seigneur de La Palice,
particulièrement. Et sur la foi de quoi la postérité dicte-t-elle ,
je vous prie, ces arrêls peu équitables? Sur la foi d'une chan-
son. Marlborough s'en va-t-en guerre ! dit le premier chan-
sonnier venu î Monsieur de La Palice est mort; un quart
d'heure avant sa mort , il était encore en vie! dit un autre j
et voilà deux grands hommes ridiculisés. Pour Marlborough ,
passe encore ! Il a porté les armes contre la France , la France
se moque de lui : c'est de bonne guerre. Mais M. de La Palice !
un Français de la trempe la meilleure! un capitaine des plus
braves et des plus entreprenants qui aient existé jamais ! un
homme dont la vie fut toute remplie d'actions glorieuses! que
celui-là , depuis je ne sais combien de cent ans, soit traité par
la France comme un benêt, comme un niais de comédie, comme
un Jocrisse , voilà qui est honteux et bouleversant. Donnez-
11^ REVUE DE PARIS.
VOUS donc la peine d'être un bon militaire, déverser votre sang
pour la défense ou Ta^frandisseinent de votre pays; effrayez
donc vos ennemis au bruit seul de votre nom ; rendez-vous
terrible par votre épée à cent lieues à la ronde, afin qu'un jour,
à peine serez-vous mort, des baladins viennent faire la cabriole
sur votre tombe , en chantant en chœur : Un quart d'heure
avant sa mort, il était encore en vie! Pour moi, j'avoue
franchement qu'avant de savoir au juste l'histoire de Jacques II
de La Palice , il m'est souvent arrivé de rire de lui tout comme
un autre; mais que son ombre me le pardonne! car je m'en
repens très-sincèrement à l'heure qu'il est.
Cependant nous sommes à Lyon, et M. Alexandre Dumas en-
treprend tout aussitôt de débrouiller les origines obscures de
cette ville : la besogne est rude ; j'aime mieux l'en voir chargé
que moi. N'allez pas croire , pourtant , que ce ne soit ici que
fatras historique et archéologique; la science y est doucement
tempéré^ par la poésie, au contraire; à telles enseignes que
nous voyons débarquer tout d'un coup une charmante fille
nommée Euxène , jeune aventurière asiatique, laquelle s'en
vient épouser Nam, fils d'un chef barbare de la contrée. Mar-
chant ainsi entre le brillant et le solide, entre l'agréable et l'u-
tile, M. Alexandre Dumas atteint l'époque de la domination ro-
maine, domination dont il se fait l'historien rapide et brûlant.
Mais quoi ! est-ce là tout ?,Lyon n'a-t-il pas à nous offrir quel-
que autre chronique moins ancienne que la chronique d'Euxène,
et non moins intéressante , quoique d'une autre façon ? Si vrai-
ment. Un mariage là-haut, ici une conspiration ; la conspira-
tion de ce jeune et beau Cinq-Mars, chevaleresque défenseur
des droits et prérogatives de la noblesse. Vous avez certaine-
ment lu le roman si remarquable d'Alfred de Vigny , vous vous
intéresserez donc tout de suite au Cinq-Mars que M. Dumas
vous présente ; vous vous y intéresserez d'autant plus, que l'i-
magination n'entre pour rien dans les pages consacrées par
M. Dumas àl'illustie jeune homme; c'est de l'histoire toute
pure et toute simple, écrite avec exactitude et sincérité. Mais,
hélas ! que cette pauvre ville de Lyon est changée depuis la
mort de Cinq-Mars ! Il faut voir comme notre voyageur la
gourmande à cause de ses préoccupations exclusivement com-
merciales. Plus de passion chez elle, aujourd'hui , pour les
REVUE DE PARIS. 117
grandes questions de religion ou d'art; plus que l'amour du
lucre, la soif du gain, la prétention à la supériorité manufac-
turière. Assurément, pour un voyageur poëte , c'est là un beau
thème et qui prêtait à l'éloquence; M. Dumas a toutefois le
tort de s'y être trop absolument enfermé et de ne s'être pas suf-
fisamment inquiété des causes directes du mal qu'il déplore.
C'est au siècle qu'il fallait s'en prendre de cette décadence et
non pas à la ville de Lyon toute seule ; car où y a-t-il une ville
qui ne mérite le même reproche que Lyon?
La petite ville où nous voici, c'est Valence, immortelle pour
avoir vu la jeunesse de Bonaparte. Mon Dieu oui ! c'est ici, dans
cette toute petite enceinte, à quatre-vingts lieues au plus de
Fontainebleau , si je ne me trompe; c'est ici que Bonaparte,
humble et modeste sous-lieutenant d'artillerie, attendait le
lever de son étoile impériale en soupirant au clair de la lune
pour M"« du.Colorabier. Comment M. Emile Marco de Saint-
Hilaire, sous la plume duquel l'empereur Napoléon prend
parfois des allures si bucoliques, n'a-t-il pas songé encore à bro-
der les premières amours du sous-lieutenant de Valence ? Qu'est-
ce à dire ? lui, Bonaparte , cet homme de bronze, sérieusement
amoureux d'une jeune fille de province ! Mon Dieu ! monsieur
Marco, cela est absolument comme j'ai l'honneur devons le
conter, d'après M. Alexandre Dumas qui a recueilli les détails
de l'aventure à Valence même. Et cela ne serait rien encore,
si M"« du Colombier eût répondu à l'amour du jeune sous-
lieutenant ; le piquant de la chose , le singulier, l'incroyable ,
ce que vous refuserez peut-être de croire , monsieur Marco ,
c'est que le sous-lieutenant a eu un rival , et un rival préféré,
nommé M. de Bressieux.
Plaisanterie à part , si M. de Bressieux vit encore , je me fi-
gure qu'il doit être bien honteux de son triomphe ! Et M' «= du
Colombier, donc ! 0 vicissitudes humaines ! ô coups imprévus
de la fortune ! Où aviez-vous l'esprit, jeune fille , de ne pas de-
viner à quel homme vous faisiez injure? Qu'est-ce donc que
cette perspicacité que l'on attribue à votre sexe, si elle ne vous
a pas servi à voir d'avance , dans les mains de votre jeune
amant, le sceptre qu'il n'y voyait pas encore lui-même? Ainsi,
vous avez passé à côté d'un trône où vous pouviez vous asseoir,
et vous n'avez pas voulu [ vous n'aviez qu'un mot à dire , mat
118 REVUE DE PARIS.
charmant et qui ne vous eût pas coûté grand' peine, pour être
impératrice de France , et vous ne l'avez pas dit j il a dépendu
de vous d'amollir le cœur d'airain qui ne tressaillit plus tard
que pour la conquête du monde , et celle gloire, vous l'avez
dédaignée; l'honneur sans égal d'avoir pour vous seule les
premiers soupirs de celle poitrine dont le soufiQe devait enivrer
un jour des millions d'hommes, d'attirer de voluptueuses lar-
mes dans ces yeux d'où jaillirait bientôt la foudre, vous l'avez
laissé échapper par votre faute! Ah ! M"'^ du Colombier , vous
méritez un châtiment exemplaire , et je vous livre impitoyable-
ment à M. Marco.
Ne pouvant pas, décemment, arriver directement de M"' du
Colombier à Pie VI, je signalerai encore, dans les Nouvelles
impressions de voyages, l'anecdole des trois livres dix sous
dus par le sous-lieulenant Bonaparte au pâlissier Coriol. Hon-
nête pâtissier ! que ton nom soit immortel , c'est mon vœu le
plus sincère 5 brave homme, qui a fait crédit à Bonaparte sans
y avoir le moindre inlérêt. Toute réflexion faile , à quoi bon
raconter ici la captivité de Pie VI à Valence? Nous sommes à la
fin du premier volume des Nouvelles impressions de voya-
ges, qu'on me permette d'en rester là. On peut juger, par ce
que j'ai dit de ce premier volume , de l'intérêt qu'offrent les
deux autres. Ma seule obligation , à présent , c'est , lout en re-
connaissant la verve qui anime le livre de M. Alexandre Dumas,
et l'inlérêt de curiosité qu'il provoque, de regretter, dans ce
livre , l'absence d'une certaine conscience littéraire sans la-
quelle il n'y a pas de succès complet. Il est certain que toutes
ces anecdotes pourraient être contées sans inconvénient au
coin du feuj la grande route n'est pas pour elles un cadre in-
dispensable; pourquoi alors les écrire sur l'impériale d'une di-
ligence? Pourquoi? je crains de le deviner; parce qu'en ce
cas , la précipitation de la rédaction étant supposée, on peut se
permctlre un certain éparpillement d'idées , très-favorable à la
mu.liphcation des volumes , et certaines négligences de slyle
qu'il serait fastidieux d'avoir à éviler. A ces réserves près ,
j'aime beaucoup les Impressiotis de voyages, anciennes ou
nouvelles, de M. Alexandre Dumas.
Puisque j'en suis aux voyages , il me paraît que je puis user
sans inconvénient du bénétice de ma position et faire un saut
REVUE DE PARIS. 119
jusqu'à Londres, où M. Bulwer m'attend avec un roman nou-
veau. Le roman de M. Bulwer, je dois commencer par dire cela,
est intitulé Soir et Matin ^ ou la Fie huniame , ce qui est un
titre qui n'a pas le sens commun. Quel rapport y a-t-il entre
les idées que présentent à l'esprit les mots soir et matin et les
idées que présentent les mots de vie humaine ! Sur l'honneur,
même après avoir lu , et très-attentivement lu le roman en
question, je n'en sais rien. Au reste, peu importerait, si le
roman avait du mérite; mais voilà le diable ! M. Bulwer est
préoccupé, à cette heure, de l'idée de lutter avantageusement
contre un rival qui lui a escamoté déjà une partie de sa popu-
larité, et cette préoccupation est très-nuisible à M. Bulwer. Au
reste, M. Bulwer a toujours eu quelqup préoccupation analo-
gue à celle que je signale; quand ce n'est pas un vivant qu'il
jalouse, c'est un mort : témoin tous ses précédents romans. A
ses débuts, M. Bulwer songea sérieusement à faire oublier le
JFerther de Goethe ; n'y ayant pas réussi , il entreprit de se
montrer plus dandy que Byioii dans don Juan , et en consé-
quence le langoureux Falkland fut suivi du fashionable Pel-
ham f lequel ne fut pas plus heureux dans son audacieuse en-
treprise que ne l'avait été son prédécesseur. Un peu désorienté
alors, et ne sachant trop quelle route suivre , M. Bulwer s'en-
fonça, avec son Enfant désavoué, dans les vulgaires cavernes
du mélodrame , d'où il ne put resso; tir qu'à grand' peine et en
se faisant l'historiographe d'un héros de bas étage nommé
Paul Clifford. Enfin vint Eugène Aram, le meilleur roman de
M. Bulwer, sans contredit, moins remarquable cependant que
certains critiques indulgents ou aveuglés l'ont bien voulu dire.
Toutefois , il est certain que si M. Bulwer eût persisté dans la
manière qu'il avait adoptée pour Eugène Aram ^ dans le dé-
veloppement régulier de la passion, il serait arrivé nécessaire-
ment à des résultats dignts d'estime; au lieu de cela, il a es-
sayé, coup sur coup , de trois nouvelles manières : Decereux^
les Ruines de Pompe'i, Ernest Maltravers, c'est-à-dire l'his-
toire moderne, l'histoire ancienne et l'excentricité poétique, tels
sont les trois terrains divers qu'il a remués , non sans faire
quelques excursions sur le théâtre avec la Dame de Lyon,
Mademoiselle de Lavallière ^\. Richelieu. On comprend qu'au-
cune intelligence humaine ne saurait résister à un pareil dé-
120 REVUE DE PAPxlS.
vergondage de pensées 5 aussi faul-il à peu près désespérer au-
jourd'hui de l'avenir littéraire de M. Bulwer.
Dans Soir et Matin ou la Fie humaine , le romancier an-
glais ne cherche plus à détrôner Goethe , ni Byron , ni Anne
Radcliffe . ni Godwin , ni Walter Scott , ni tant d'autres qui lui
portaient hier ombrage ; son rival le plus redoutable, en ce mo-
ment, celui contre lequel il concentre toutes ses forces , c'est
Charles Dickens , l'auteur de Picwick. Charles Dickens , dans
ses étranges compositions , embrasse l'humanité ou plutôt la
société tout entière : grands seigneurs, comédiens, vagabonds,
bandits , honnêtes gens, femmes vertueuses et femmes coupa-
bles , vieillards et enfants à la mamelle , autant de types divers
qui se rencontrent sous sa plume, s'accouplent, s'étreignent
durant un plus ou moins grand nombre de chapitres, et que
l'auteur agile avec une adresse tout à fait comparable à celle
de ces charlatans qui font danser plusieurs vingtaines de ma-
rionnettes au moyen d'un fil. Charles Dickens est incontestable-
ment un homme d'une invention peu commune, et d'une très-
riche imagination. Il ne faut pas lui demander de la logique
dans la conduite de ses personnages, de la vérité dans les évé-
nements qu'il combine, de la persévérance dans les plans qu'il
embrasse ; en revanche, il vous donnera tout autant d'émotions
profondes que vous êtes capable d'en supporter, et même, pour
peu que vous vous livriez à lui, il vous fera croire que vous
vivez réellement dans le monde quasi-fantastique où il vous
transporte. Or, c'est là ce que vient de tenter aussi M. Bulwer,
mais sans succès, malheureusement. Ce n'est pas faute , pour-
tant, d'avoir réuni, dans Soir et Matin, tous les éléments sus-
ceptibles d'exciter l'intérêt; car, non content d'emprunter son
cadre et sa méthode à Charles Dickens , M. Bulwer a encore
emprunté à M. Eugène Sue ses roués blasés et sceptiques , à
M. de Balzac ses femmes vaporeuses et ses héros de table d'hôte
ou de galères, à M. Paul de Kock ses commissaires de police et
ses vieux célibataires ridicules ; sans compter qu'il s'est em-
prunté à lui-même quehiues personnages de ses anciens ro-
mans. Que vous dirai-je? Soir et Matin est la plus extraordi-
naire macédoine que l'on puisse imaginer. Tous les romanciers
du monde, passés et présents , y compris M. Bulwer lui-même
s,emhleul avoir participé à celle œuvre. C'est sufiisammeat coa-
REVUE^DE PARIS. 121
venir que, si ce livre n'est pas, à beaucoup près, un titre de
gloire pour M. Bulwer, on peut néanmoins trouver à sa lecture
un réel plaisir.
N'y a-t-il pas quelqu'autre ouvrage qui puisse me servir en-
core d'argument contre Néricault Destouches ? Je n'en aperçois
pas. Aussi bien, c'en est assez pour montrer qu'il y a un certain
art aussi aisé que telle critique que ce puisse être. A bon en-
tendeur salut!
J. CflACDES-AlGUES.
POÉSIE
(1)
LA FENÊTRE.
A FANNT.
Que j'aimais à le voir penchée à ta fenêtre ,
Me regardant venir, sachant me reconnaître
Entre mille passants ! De nos chiens aux aguets
J'entendais de hien loin les jappements plus gais ,
Mais j'entendais surtout en mon âme charmée
Battre ton pauvre cœur, ô pâle bien-aimée !
Et malgré tout l'attrait, j'allais plus lentement,
Caressant à loisir les songes du moment.
Cependant les beaux chiens, que la gaieté transporte,
Par leurs cris suppliants se font ouvrir la porte;
Ils me viennent surprendre, ils me lèchent la main,
Et, retournant vers toi, m'indiquent le chemin.
J'arrivais tout ému; toi, toute chancelante.
Tu venais sur le seuil , ô ma belle indolente !
Te plaindre du retard; mais, après un baiser,
Tout était dit; et puis, nous allions arroser
Nos tîeurs dans les vieux pots, la fragile anémone,
La blanche marguerite , ou nous faisions l'aumône
(1) Nous choisissons les pièces qu'on va lire dans un volume de
poésies que M. Arsène Hou.^saye est au moment de publier chez lédi-
leur Masganna , sous le titre de : les Sentiers perdus.
REVUE DE PARIS. 125
Au morne joueur d'orgue, au vieillard gémissant,
Au petit Auvergnat, qui chantait en dansant.
Par ton charmant babil , ô ma belle maîtresse!
Tu réveillais en moi l'amour ou la tendresse ,
Ton sein tout palpitant répondait à mon cœur,
Tes yeux levés sur moi se baignaient de langueur;
Et moi , croyant baiser et cueillir une rose ,
Je respirais ton âme à ta lèvre mi-close.
Ces temps-là passent vitej hélas! tout est fini!
Les ramiers pour toujours s'envolent de leur nid.
Ainsi font mes amours. Ils ont pris leur volée,
Ils ne reviendront pas. Mon âme désolée
N'est plus qu'un nid désert qu'emportera le vent,
Un nid où la chouette ira pleurer souvent.
Et pourtant ce matin, en voyant la fenêtre,
Je croyais qu'un printemps encore allait renaître;
Mon corps a chancelé, mon cœur a tressailli,
Des rayons du bon temps j'étais tout assailli.
Mensonge ! illusion! chimère qui voltige
Et nous jette en passant l'ivresse et le vertige!
Éclair sans feu , qui brille un instant dans la nuit!
Le printemps de mon cœur est à jamais détruit.
Ce matin donc j'ai vu la fenêtre fermée :
Plus de chiens , plus de fleurs ; et vous , ma bien-aimée ?
Dans une solitude au loin vous vous cachez,
Profane ! et vous pleurez sur nos charmants péchés.
Mais les grandes douleurs ne sont que passagères,
Le temps efface tout de ses ailes légères;
Vous sourirez , Fanny, jusqu'au fond de l'exil,
Et vous refleurirez un beau matin d'avril.
124 REVUE DE PARIS.
LE CHEMIN DE LA MORT.
La vie est le chemin de la mort ; ce chemin
N'est d'abord qu'un sentier fuyant par la prairie,
Où la mère conduit son enfant par la main,
En priant la vierge Marie.
Aux abords du vallon, le sentier des enfants
Passe dans un jardin. Rêveur et solitaire,
L'adolescent effeuille et jette à tous les vents
Les roses blanches du parterre.
Au milieu du jardin, il est uiî vert bosquet
Où le ramier gémit sur la branche embaumée;
C'est là que l'amoureux va cueillir un bouquet ,
En rêvant à sa bien-aimée.
Quand l'amoureux s'égare en ce bosquet charmant ,
Il voit s'évanouir ses chimères lointaines.
Et le démon du mal l'entraîne indolemment
Au bord des impures fontaines.
Au dehors , le chemin , qui va se flétrissant ,
Arrive en un palais dont l'éclat nous transporte i
Là sont les vanités : détourne-toi, passant,
Le malheur mendie à la porte !
Plus loin, c'est l'arbre noir; — détourne-toi toujours! —
L'arbre de la science où flottent les mensonges :
Garde que ses rameaux ne voilent tes beaux jours,
Et n'effarouchent tes beaux songes.
REVUE DE PARIS. 125
En quittant le jardin , la fleur et la chanson ,
La jeunesse et Tamour qui folâtrent sur l'herbe,
Le voyageur aborde au champ de la moisson ,
Où son bras étreint une gerbe.
De sa moisson pénible il va se reposer
Sur la blonde colline où les raisins mûrissent;
Pour la coupe enivrante il retrouve un baiser
A ses lèvres qui se flétrissent.
Plus loin, c'est le désert, le désert nébuleux,
Parsemé de cyprès et de bouquets funèbres ;
Entin , c'est la montagne aux rochers anguleux,
D'où vont descendre les ténèbres.
Pour la gravir, passant , Dieu te laissera seul.
Un ami te restait , mais le voilà qui lombe :
Adieu ! l'oubli de tous t'a couvert du linceul;
Tes enfants élèvent sa tombe !
0 pauvre pèlerin ! il s'arrête en montant ,
Et se voyant si loin du sentier où sa mère
L'endormait tous les soirs sur son sein palpitant,
Il essuie une larme amère.
Et se voyant si loin des jardins enchantés,
Dans un doux souvenir son cœur se réfugie j
Et se voyant si loin des jeunes voluptés ,
Il chante une vieille élégie.
En vain il tend- les bras vers la belle saison ,
Il jette des sanglots au vent d'hiver qui brame ;
II a vu près de lui le dernier horizon ,
Déjà Dieu rappelle son âme.
Quand il s'est épuisé dans le mauvais chemin,
Quand ses pieds ont laissé du sang à chaque pierre ,
La mort passe à propos pour lui tendre la main
El pour lui clore la paupière.
6 11
126 HEVL'E DE PARIS.
A JULES JAMXN.
0 toi que la fortune accable de faveurs,
Voyageur nonchalant qu'on aime et qu'on envie,
Cueille longtemps encore au sentier des rêveurs,
Cueille les roses de la vie.
ÂasÈr^E HoussAYE.
i
RÉCEPTION
DI
M. VICTOR HUGO
A. Zi'ACADÉiniE FRANÇAISB (1).
M. Violor Hugo , en entrant à rAcadémie française , où il a
été porté par le suffrage du pays, ce qui arrive à bien peu d'a-
cadémiciens, devait à la génération nouvelle dont il est le re-
présentant et dans le sein de laquelle il a puisé sa force , une
haute manifestation de leurs idées et de leurs espérances com-
munes. 11 devait établir sur des bases solides la condition des
gens de lettres vis-à-vis du public, vis-à-vis du pouvoir. Il a
fait celte charte , si nous pouvons nous exprimer ainsi , avec la
hauteur de vues qui dislingue son esprit j M. Victor Hugo est
doué , en effet , d'une rare sagacité , d une impitoyable logique,
que l'on retrouve même dans les plus capricieuses fantaisies de
son imagination. Un grand sens préside à tout ce qu'il fait, à
(1) La Revue de Paris n'a pas reproduit le discours de M. Victor
Hugo, elle s'est contentée d'une appréciation que nos lecteurs trou-
veront à la suite; les réflexions qui précèdent appartiennent à la
rédaction du Siècle, où nous avons puisé le discours lui-même.
128 REVUE DE PARIS.
tout ce qu'il dit , alors même qu'il semble le plus s'écarter des
règles ordinaires. Sous les draperies dont il la pare, la réalité
palpite. La vie de M. Lemercier , qui ne fut qu'une longue pro-
testation de la pensée contre la force brutale des événements
ou le despotisme des hommes, d'un homme surtout, celui qui
élreignit d'une main de fer les libertés françaises elles enchaîna
aux pieds de la gloire ; celte existence modeste , indépendante,
austère , en lutte avec la plus éclatante fortune que le monde
ait jamais vue , celle de Napoléon , a fourni à l'auleur des
Orientales de magnifiques contrastes ; sur le socle de la statue
de bronze de l'empereur il a buriné d'une main ferme le veto
de Lemercier, de Chateaubriand, de Benjamin Constant, de
M™« de Staël, de Delille, de Ducis, des penseurs, des publi-
cistes et des poètes qui s'opposèrent à l'esclavage des idées.
M. Victor Hugo , après avoir décrit cette lutte solennelle et puis-
sante, s'est demandé quelle était la mission de l'homme de let-
tres aujourd'hui, • et celte mission, toute civilisatrice, il l'a dé-
finie en termes éloquents. Il a dignement vengé l'époque aclu-
elle du dédain insensé de quelques esprits arriérés qui croient
la France déchue de sa splendeur. Il était beau d'entendre sortir
du sein de l'Académie une voix majestueuse et sévère qui ren-
dait à la France l'hommage éclatant que les autres nations
elles-mêmes ne lui refusent pas. Cette séance aura duTetentis-
semenlj elle a été importante, élevée : ce n'était plus un vain
amusement d'esprit, un élégant badinage, con;me l'ont été
jusqu'ici les éloges académiques ; de hautes questions se débat-
taient dans l'enceinte, comme si l'Académie eût été transformée
en une véritable chambre des pairs , en un quatrième pouvoir
de l'État. M. de Salvandy lui-même a été obligé de suivre le
poète dans son essor, d'une aile traînante, il est vrai, mais
enfin avec des efforts honorables , pour s'élever dans les hautes
régions de l'histoire. Nous regrettons que M. de Salvandy ait
essayé d'avilir l'énergie révolutionnafre qui a sauvé la France
en des jours terribles, au lieu de jeter comme le poêle un voile
de deuil sur un passé douloureux. Il nous a paru aussi ne pas
comprendre parfaitement toute la valeur de celui à qui il ré-
pondait en accordantaux premières productions du jeune homme
monarchique et religieux plus d'autorité qu'aux dernières poé-
sies de l'homme mûr, poésies empreintes d'un sentiment popu-
REVUE DE PARIS. 129
laire et philosophique. M. Victor Hugo a vu son génie aller en
croissant depuis le moment oij Chateaubriand l'appela Venfant
sublime j ce qui a fait dire spirituellement cette fois à M. de
Salvandy que. dans ce jugement , le mot enfant était de trop.
Malgré cela , l'enfant a atteint sa virilité. Le poêle a continuel-
lement marché dans une voie de progrès, en politique comme
en poésie, et M. de Salvandy n'a pas assez pris garde à cette
perpétuelle ascension. Son esprit , assez subtil pour se préoccu-
per des jeux de mois de l'assemblée et pour y répondre séance
tenante, n'a pas pénétré assez profondément dans les entrailles
de son sujet. M. Hugo n'a pas le droit, du reste, de se fâcher,
car M. Salvandy a méconnu deux autres grandes choses , l'Em-
pire et la Convention .
Nous donnerons à nos lecteurs , dans son entier , le discours
de M. Victor Hugo , parce que nous le regardons comme un mo-
nument historique, politique et litléraire à la fois : le poëte ,
dont une noble émotion animait la grave figure , a pris la parole
en ces termes :
«Messieurs,
» Au commencement de ce siècle , la France était pour les
nations un magnifique spectacle. Un homme la remplissait
alors , et la faisait si grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet
homme , sorti de l'ombre , fils d'un pauvre gentilhomme corse ,
produit de deux républiques , par sa famille , de la république
de Florence , par lui-même de la république française, était
arrivé en peu d'années à la plus haute royauté qui jamais peut-
être ait étonné l'histoire. Il était prince par le génie , par la
destinée et par les actions. Tout en lui indiquait le possesseur
légitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui les trois
conditions suprêmes : l'événement, l'acclamation et la consé-
cration. Une révolution l'avait enfanté, un peuple l'avait choisi,
un pape l'avait couronné. Des rois et des généraux, marqués
eux-mêmes par la fatalité, avaient reconnu en lui , avec l'ins-
tinct que leur donnait leur sombre et mystérieux avenir , l'élu
du destin. Il était l'homme auquel Alexandre de Russie . qui de-
\ait périr à Taranrog , avait dit : Vous êtes prédestiné du
lu
130 REVUE DE PARIS.
ciel; auquel Kléber , ^ui devait mourir en Egypte , avait dit :
Vous êtes grand comme le 7nonde ; auquel Desaix, tombé à
Marengo . avait dit : Je suis le soldat et vous êtes le général;
auquel Vaihubert, expirant à Austerlilz, avait dit : Je vais
mourir f mais vous allez régner. — Sa renommée militaire
était immense. Ses conquêtes étaient colossales. Chaque année,
il reculait les frontières de son empire au-delà même des limites
majestueuses et nécessaires que Dieu a données à la France. Il
avait effacé les Alpes comme Charlemagne et les Pyrénées comme
Louis XIV ; il avait passé le Rhin comme César , et il avait failli
franchir la Manche comme Guillaume le Conquérant. Sous cet
homme, la France avait cent trente départements; d'un côté
elle touchait aux bouches de l'Elbe , de l'autre elle atteignait le
Tibre. H était le souverain de quarante-quatre millicms de
Français et le protecteur de cent millions d Européens. Dans la
composition hardie de ses frontières, il avait employé comme
matériaux deux grands-duchés souverains , la Savoie et la Tos-
cane , et cinq anciennes républiques, Gênes , les États-Romains,
les États-Vénitiens , le Valais et les provinces-unies. Il avait
construit son État au centre de l'Europe comme une citadelle,
lui donnant pour bastions et pour ouvrages avancés dix monar-
chies qu'il avait fait entrer à la fois dans son empire et dans sa
famille. De tous les enfants , ses cousins et ses frères, qui
avaient joué avec lui dans la petite cour de la maison natale
d'Ajaccio , il avait fait des têtes couronnées. Il avait marié son
fils adôplif à \m^ princesse de Bavière , et son plus jeune frère
à une princesse de Wurtemberg. Quant à lui, après avoir ôté
à l'Autriche l'empire d'Allemagne, qu'il s'était à peu près ar-
rogé sous le nom de Confédération du Rhin , après lui avoir
pris le Tyrol pour l'ajouter à la Bavière, et l'illyrie pour la
réunir à la France , il avait daigné épouser une archi-duchesse.
Tout dans cet homme était démesuré et splendide. Il était au-
dessus de l'Europe comme une vision extraordinaire. Une fois
on le vit au milieu de quatorze personnes souveraines , sacrées
et couronnées , assis entre le césar et le czar sur un fauteuil
plus élevé que le leur. Un jour il donna à Talma le spectacle
d'un parterre de rois. N'étant encore qu'à l'aube de sa puissance,
il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de Bourbon dans
un coin de Tltalie et de l'agrandir à sa manière \ de Louis , duc
REVUE DE PARIS. ISt
de Parme , il avait fait un roi d'Étrurie. Par décret impérial , il
divisait la Prusse en quatre départements , il mettait l'Angle-
terre en état de blocus , il déclarait Amsterdam troisième ville
de l'empire, — Rome n'était que la seconde, — ou bien il affir-
mait au monde que la maison de Bragartce avait cessé de ré-
gner. Quand il passait le Rhin , les électeurs d'Allemagne , ces
hommes qui avaient fait des empereurs , venaient au-devant de
lui jusqu'à leurs frontières , dans l'espérance qu'il les ferait
peut-être rois. L'antique royaume de Gustave Wasa , manquant
d'héritier et cherchant un maître , lui demandait pour prince
un de ses maréchaux. Le successeur de Charles-Quint, l'ar-
rière petit-fils de Louis XIV , le roi des Espagnes et des Indes ,*
lui demandait pour femme une de ses sœurs. H était compris,
grondé et adoré de ses soldats , vieux grenadiers familiers avec
leur empereui- et avec la mort. Le lendemain des batailles il
avait avec eux de ces grands dialogues qui commentent super-
bement les grandes actions et qui transforment l'histoire en
épopée. Il entrait dans sa puissance comme dans sa majesté,,
quelque chose de simple , de brusque et de formidable. Il n'a-
vait pas , comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise
pour grand-échanson , ou comme les empereurs d'Allemagne ,
le duc de Bavière pour grand-écuyer, mais il lui arrivait par-
fois de mettre aux arrêts le roi qui commandait sa cavalerie.
Entre deux guerres , il creusait des canaux, il perçait des rou-
tes , il dotait des théâtres, il enrichissait des académies , il pro-
voquait des découvertes, il fondait des monuments grandioses,
ou bien il rédigeait des codes dans un salon des Tuileries, et il •
querellaitses conseillers d'État, jusqu'à ce qu'ileùt réussi àsubs-
tiluer dans quelque texte de loi , aux routines de la procédure,
la raison suprême et naïve du génie. Enfin , dernier trait qui
complète, à mon sens, la configuration singulière de cette
grande gloire , il était entré si avant dans l'histoire par ses ac-
tions , qu'il pouvait dire et qu'il disait : Mon prédécesseur
l'empereur Charlemagne ^ et il s'était par ses alliances telle-
ment mêlé à la monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait :
Mon oncle le roi Louis XFI.
» Cet homme était prodigieux. Sa fortune, messieurs , avait
tout surmonté. Comme je viens de vous le rappeler, les plus
illustres princes sollicitaient sou amitié, les plus anciennes
132 REVUE DE PARIS.
races royales cherchaient son alliance , les plus vieux genllls-
horames briguaient son service. Il n'y avait pas une léle , si
haute ou si fîère qu'elle fût , qui ne saluât ce front , sur lequel
la main de Dieu , presque visible , avait posé deux couronnes ,
l'une qui est faite d'or el qu'on appelle la royauté , l'autre qui
est faite de lumière et qu'on appelle le génie. Tout, dans le
continent, s'inclinait devant Napoléon, tout, — excepté six
poêles , messieurs; permettez-moi de le direct d'en être fier
dans cette enceinte; excepté six penseurs restés seuls debout
dans l'univers agenouillé , et ces noms glorieux , j'ai hâte de les
prononcer devant vous; les voici : — Ducis , Delille, M™^ de
Slaël , Benjamin Constant , Chateaubriand , Lemercier.
» Que signifiait cette résistance ? Au milieu de cette France
qui avait la victoire , la force , la puissance , l'empire , la domi-
nation , la splendeur ; au milieu de cette Europe émerveillée et
vaincue , qui , devenue presque française , participait elle-même
du rayonnement de la France ; que représentaient ces six es-
prits révoltés contre un génie , ces six renommées indi-
gnées contre la gloire, ces six poètes irrités contre un héros?
Messieurs, ils représentaient en Europe la seule chose qui
manquât alors à l'Europe : l'indépendance ; ils représentaient
en France la seule chose qui manquât alors à la France : la li-
berté.
» A Dieu ne plaise que je prétende jeter ici le blâme sur les
esprits moins sévères qui entouraient alors le maître du monde
de leurs acclamations! Cet homme, après avoir été l'étoile
d'une nation, en était devenu le soleil. On pouvait sans crime
se laisser éblouir. II était plus malaisé peut-êlre qu'on ne pense,
pour l'individu que Napoléon voulait gagner , de défendre sa
frontière contre cet irrésistible envahisseur , qui savait le grand
art de subjuguer un peuple , et qui savait aussi le grand art de
séduire un homme. Qui suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour
m'arroger ce droit de critique suprême? Quel est mon titre?
N'ai-je pas bien plutôt besoin moi-même de bienveillance et
d'indulgence à l'heure où j'entre dans cette compagnie , ému
de toutes les émotions ensemble , fier des suffrages qui m'ont
appelé, heureux des sympathies qui m'accueillent, troublé par
cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande
perte que vous avez faite et dont il ne me sera pas donnéde yqiis
REVUE DE PARIS. 133
consoler, confus enfin d'être si peu de chose dans ce lieu véné-
rable , que remplissent à la fois de leur éclat serein et fraternel
d'augustes morts et d'illustres vivants? Et puis , pour dire toute
ma pensée, en aucun cas je ne reconnaîtrais aux générations
nouvelles ce droit de blâme rigoureux envers nos anciens et nos
aînés. Qui n'a pas combattu a-t-il le droit de juger? Nous de-
vons nous souvenir que nous étions enfant alors, et que la vie
était légère et insouciante pour nous lorsqu'elle était si grave
et si laborieuse pour d'autres. Nous arrivons après nos pères ;
ils sont fatigués, soyons respectueux. Nous profitons à la fois
des grandes idées qui ont lutté et des grandes choses qui ont
prévalu. Soyons justes envers tous , envers ceux qui ont accepté
l'empereur pour maître comme envers ceux qui l'ont accepté
pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la ré-
sistance ; l'un et l'autre ont été légitimes.
0 Pourtant , redisons-le, messieurs, la résistance n'était pas
seulement légitime , elle était glorieuse.
» Elle afiQigeait l'empereur. L'homme qui , comme il l'a dit.
plus tard à Sainte-Hélène , exa fait Pascal sénateur et Cor-
neille ministre , cet homme-là, messieurs, avait trop de gran-
deur en lui-même pour ne pas comprendre la grandeur dans
autrui. Un esprit vulgaire, appuyé sur la toute-puissance , eût
dédaigné peut-être celte rébellion du talent; Napoléon s'en
préoccupait. Il se savait trop historique pour ne point avoir
souci de l'histoire. Il se sentait trop poétique pour ne point s'in-
quiéter des poêles. Il faut le reconnaître hautement, c'était un
vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagné
sur la jeune république française la bataille du 18 brumaire , et
sur les vieilles monarchies européennes la bataille d'Austerlitz.
C'était un victorieux , et , comme tous les victorieux , c'était un
ami des lettres. Napoléon avait tous les goûts et tous les ins-
tincts du trône autrement que Louis XIV, sans doute, mais au-
tant que lui. Il y avait du grand roi dans le grand empereur.
Rallier la littérature à son sceptre, c'était une de ses premières
ambitions. Il ne lui suffisait pas d'avoir muselé les passions po-
pulaires, il eût voulu soumettre Benjamin Constant; il ne lui
suffisait pas d'avoir vaincu trente armées , il eût voulu vaincre
Lemercier; il ne lui suffisait pas d'avoir conquis dix royaumes,
il eût voulu conquérir Chateaubriand.
1Ô4 REVUE DE PARIS.
» Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier
consul ou l'empereur chacun du point de vue de leurs sympa-
thies particulières, ces horames-là contestassent ce qu'il y
avait de généreux, de rare et d'illustre dans Napoléon. Mais,
selon eux, le politique ternissait le victorieux, le héros était
doublé d'un tyran , le Scipion se compliquait d'un Cromwell ,•
une moitié de sa vie faisait à l'autre moitié des répliques amè-
res : Bonaparte avait fait porter aux drapeaux de son armée le
deuil de Washington, mais il n'avait pas imité Washington; il
avait nommé La Tour-d'Auvergne premier grenadier de la ré-
publique , mais il avait aboli la république ; il avait donné le
dôme des Invalides pour sépulcre au grand Turenne, mais il
avait donné le fossé de Vincennes pour tombe au pelit-fils du
grand Condé.
» Malgré leur fière et chaste attitude , l'empereur n'hésita de-
vant aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts
grades de la Légion d'honneur, le sénat, tout fut ofiFert , di-
sons-le à la gloire de l'empereur , et, disons-le à la gloire de
ces nobles réfractaires, tout fut refusé.
ï Après les caresses , je l'ajoute à regret , vinrent les persécu-
tions. Aucun ne céda. Grâce à ces six talents, grâce à ces six
caractères , sous ce règne qui supprima tant de libertés et qui
humilia tant de couronnes , la dignité royale de la pensée libre
fut maintenue.
» Il n'y eut pas que cela , messieurs! il y eut aussi service
rendu à l'humanité. Il n'y eut pas seulement résistance au des-
potisme , il y eut aussi résistance à la guerre. Et qu'on ne se
méprenne pas ici sur le sens et sur la portée de mes paroles,
— je suis de ceux qui pensent que la guerre est souvent bonne.
A ce point de vue supérieur d'où l'on voit toute l'histoire comme
un seul groupe et toute la philosophie comme une seule idée,
les batailles ne sont pas plus des plaies faites au genre humain
que les sillons ne sont des plaies faites à la terre. Depuis cinq
mille ans toutes les moissons s'ébauchent par la charrue et
toutes les civilisations par la gueire. Mais lorsque la guerre
tend à dominer, lorsqu'elle devient l'état normal d'une nation,
lorsqu'elle passe à l'état chronique, pour ainsi dire; quand il
y a , par exemple, treize grandes guerres en quatorze ans,
alors, messieurs, quelque magnifiques que soient les résultats
REVUE DE PARIS. 135
ultérieurs , il vient un moment où riiumanité souffre. Le côté
délicat des mœurs s'use et s'amoindrit au frottement des idées
brutales. Le sabre devient le seul outil de la société : la force
se forge un droit à elle; le rayonnement divin de la bonne foi,
qui doit toujours éclairer la face des nations , s'éclipse à chaque
instant dans l'ombre oij s'élaborent les traités et les partages
de royaumes : le commerce , l'industrie , le développement ra-
dieux des intelligences, toute l'activité pacifique disparaît. La
sociabilité humaine est en péril. Dans ces moments-là , mes-
sieurs, il sied qu'une imposante réclamation s'élève; il est
moral que l'intelligence dise hardiment son fait à la force; il
est bon qu'en présence même de leur victoire et de leur puis-
sance , les penseurs fassent des remontrances aux héros , et que
les poëtes , ces civilisateurs sereins, patients et paisibles , pro-
leslent contre les conquérants , ces civilisateurs violents.
» Parmi ces illustres protestants, il était un homme que Bo-
naparte avait armé et auquel il aurait pu dire comme un autre
dictateur à un autre républicain : Tu quoque. Cet homme ,
messieurs, c'était M. Lemercier. Nature probe, réservée et
sobre, intelligence droite et logique, imagination exacte et
pour ainsi dire algébrique jusque dans ses fantaisies ; né gentil-
homme, mais ne croyant qu'à l'aristocratie du talent , né riche,
mais ayant la science d'être noblement pauvre, modeste d'une
sorte de modestie hautaine , doux , mais ayant dans sa douceur
je ne sais quoi d'obstiné, de silencieux et d'inflexible, austère
dans les choses publiques, difficile à entraîner, offusqué de ce
qui éblouit les autres , M. Lemercier , détail remarquable dans
un homme qui avait livré tout un côté de sa pensée aux théo-
ries, M. Lemercier n'avait laissé construire son opinion poli-
tique que par les faits, — Et encore voyait-il les faits à sa ma-
nière. — C'était un de ces esprits qui donnent plus d'attention
aux causes qu'aux effets, et qui critiqueraient volontiers la
plante sur sa racine et le fleuve sur sa source. Ombrageux et
sans cesse prêt à se cabrer, plein d'une haine secrète et sou-
vent vaillante contre tout ce qui tend à dominer , il paraissait
avoir mis autant d'amour-propre à se tenir toujours de plusieurs
années en arrière des événements que d'autres en mettent à se
précipiter en avant. En 1789 , il était royaliste , ou , comme on
parlait alors , monarchien de 1785 ; en 93 , il devint, comme
156 REVUE DE PARIS.
i! Ta dit lui-même , libéral de 89 ; en 1801 au moment où Bona-
parte se It cuva mûr pour l'empire , Lemercier se sentit mûr
pour la république.
n Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique,
dédaigneuse de ce qui lui semblait le caprice du jour , était
toujours mise à la mode de l'an passé.
» Veuillez me permettre ici quelques détails sur le"^ milieu
dans lequel s'écoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en
explorant les commencements d'une vie, qu'on peut étudier la
formation d'un caractère. Or, quand on veut connaître à
fond ces hommes qui répandent de 'la lumière, il ne faut pas
moins s'éclairer de leur caractère que de leur génie. Le génie ,
c'est le flambeau du dehors ; le caractère , c'est la lampe inté-
rieure.
« En 1793 , au plus fort de la Terreur, M. Lemercier , fout
jeune homme alors, suivait avec une assiduité remarquable les
séances de la Convention nationale. C'était là , messieurs, un
sujet de contemplation sombre, lugubre, effrayant, mais su-
blime. Soyons justes , nous le pouvons sans danger aujour-
d'hui , soyons justes envers ces choses augustes et terribles qui
ont passé sur la civilisation humaine et qui ne reviendront plus !
C'est , à mon sens , une volonté de la Providence que la France
ait toujours à sa tête quelque chose de grand. Sous les anciens
To'}s c'était un principe , sous l'empire ce fut un homme , pen-
dant la révolution ce fut une assemblée : assemblée qui a brisé
le trône et qui a sauvé le pays , qui a eu un duel avec la royauté
comme Cromwell, et un duel avec l'univers comme Annibal ,
qui a eu à la fois du génie comme tout un peuple et du génie
comme un seul homme ; en un mot , qui a commis des attentats
et qui a fait des prodiges , que nous pouvons détester, que nous
pouvons maudire, mais que nous devons admirer.
n Reconnaissons-le néanmoins , il se fit dans ce temps-là une
diminution de lumière morale, et, par conséquent, remar-
quons-le, messieurs, une diminution de lumière intellectuelle.
Cette espèce de demi-jour ou de demi-obscurité qui ressemble
à la tombée de la nuit et qui se répand sur de certaines époques,
est nécessaire pour que la Providence puisse, dans l'intérêt
ultérieur du genre humain , accomplir sur les sociétés vieillies
ces effrayantes voies de fait qui, si elles étaient commises par
REVUE DE PARIS. 137
des hommes, seraient des crimes, et qui, venant de Dieu,
s'appellent des révolutions. Celle ombre, c'est l'ombre même
que fait la main du Seigneur quand elle est sur un peuple. —
Comme je l'indiquais tout à l'heure, 93 n'est pas l'époque de
ces hautes individualités que leur génie isole. Il semble en ce
moment-là que la Providence trouve l'homme trop petit pour
ce qu'elle veut faire, qu'elle le relègue sur le second plan et
qu'elle entre en scène elle-même. En effet , en 93, des trois
géants qui ont fait de la révolution française , le premier, un
fait social , le deuxième, un fait géographique, le dernier, un
fait européen , l'un , Mirabeau , était morl ; l'aulre , Sieyès ,
avait disparu dans l'éclipsé j z7 réussissait à vivre , comme ce
lâche grand homme l'a dit plus lard; le troisième, Bonaparte,
n'était pas né encore à la vie historique. Sieyès laissé dans
l'ombre et Danton peut-être excepté, il n'y avait donc pas
d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans
la Convention , mais il y avait de grandes passions, de gran-
des luttes , de grands éclairs , de grands fantômes. Cela
suffisait, certes, pour l'éblouissement du peuple, redoutable
spectateur incliné sur la fatale assemblée. Ajoutons qu'à
cette époque oii chaque jour était une journée, les choses
marchaient si vile , l'Europe et la France , Paris et la frontière,
le champ de bataille et la place publique avaient tant d'aven-
tures , tout se développait si rapidement , qu'à la tribune de la
Convention nationale l'événement croissait pour ainsi dire sous
l'orateur à mesure qu'il parlait, et tout en lui donnant le ver-
tige , lui communiquait sa grandeur. Et puis , comme Paris ,
comme la France , la Convention se mouvait dans celte clarlé
crépusculaire de la fin du siècle qui attachait des ombres im-
menses aux plus petits hommes, qui prêtait des contours indé-
finis et gigantesques aux plus chétives figures, et qui, dans
l'histoire même, répand sur celte formidable assemblée je ne
sais quoi de sinistre et de surnaturel.
» Ces monstrueuses réunions d'hommes ont souvent fasciné
les poêles comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement
absorbait Millon , la Convention attirait Lemercier. Tous deux
plus lard ont illuminé l'inlérieur d'une sombre épopée avec je
ne sais quelle vague réverbération de ces deux pandémoniums.
On sent Cromwell dans le Paradis perdu et 93 dans la Pan*
G 13
138 REVUE DE PARIS.
hypocrîsîade. La Convention , pour le jeune Lemercier, c'était
la révolulion faite vision et réunie tout entière sous son regard.
Tous les jours il venait voir là , comme il Ta dit admirable-
ment, mettre les lois hors de la loi. Chaque matin il arrivait
à l'ouverture de la séance et s'asseyait dans la tribune publique
parmi ces femmes étranges qui mêlaient je ne sais quelle be-
sogne domestique aux plus terribles spectacles et auxquelles
rhistoire conserva leur hideux surnom de tricoteuses. Elles le
connaissaient, elles Taltendaient et lui gardaient sa place. Seu-
lement, il y avait dans sa jeunesse, dans le désordre de ses
vêtements, dans son attention effarée, dans son anxiété pen-
dant les discussions, dans la fixité profonde de son regaid,
dans les paroles entrecoupées qui lui échappaient par moments,
quelque chose de si singulier pour elles qu'elles le croyaient
privé de raison. Un jour, arrivant plus tard qu'à l'ordinaire,
il entendit une de ces femmes dire à l'autre : a Ne te mets pas
là, c'est la place de l'idiot. »
« Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnai à la France
u4gai)ief)ino?i.
« Est-ce que par hasard cette assemblée aurait fait faire au
poète cette tiagédie? Qu'y a-t-il de commun entre Egyste et
Danton, entre Argos et Paris, entre la barbarie homérique et
la démoralisation voltairienne ? Quelle étrange idée de donner
pour miroir aux attentats d'une civilisation décrépite et cor-
rompue les crimes naïfs et simples d'une époque primitive, de
faire errer, pour ainsi dire, à quelques pas des échafauds de
la révolution française , les spectres grandioses de la tragédie
grecque, et de confronter au régicide moderne tel que l'ac-
complissent les passions populaires l'antique régicide tel que
le font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en
songeant à cette remarquable époque du talent de M. Lemer-
cier, entre les discussions de la Convention et les querelles des
Alrides, entre ce qu'il voyait et ce qu'il rêvait, j'ai souvent
cherché un rapport j je n'ai trouvé tout au plus qu'une har-
monie. Pourquoi , par quelle mystérieuse transformation de la
pensée dans le cerveau, Jganietnnon est-il né ainsi? C'est là
un de ces sombres caprices de l'inspiration dont les poêles seuls
ont le secret. Quoi qu'il en soit, yégamemnon est une œuvre,
une des plus belles tragédies de notre théâtre , sans contredit ,
REVUK DE PARIS. 13d
par l'horreur et par la pitié à la fois , par la simplicité de l'élé-
ment tragique, par la gravité austère du style. Ce sévère poëme
a vraiment le profil grec ; on sent , en le considérant , que c'est
l'époque où David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athènes et
où Talma donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
l'époque, on y sent l'homme; on devine ce que le poète a souf-
fert en l'écrivant. En effet, une mélancolie profonde , mêlée à
je ne sais quelle terreur presque révolutionnaire , couvre toute
cette grande œuvre. Examinez-là; — elle le mérite, messieurs,*
— voyez l'ensemble et les détails, Agamemnon et Strophus ,
la galère qui aborde au port, les acclamations du peuple, le
tutoiement héroïque des rois ; contemplez surtout Clylemnestre,
la pâle et sanglante figure , l'adultère dévouée au parricide ,
qui regarde à côté d'elle sans les comprendre , et chose ter-
rible! sans en être épouvantée, la captive Cassandre et le petit
Oresle ; deux êtres faibles en apparence, en réalité formidables !
L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre; Cassandre, c'est
la menace sous la forme d'une esclave ; Oreste, c'est le châti-
ment sous les traits d'un enfant.
» Comme je viens de le dire, à l'âge où l'on ne souffre pas
encore et où l'on rêve à peine, M. Lemercier souffrit et créa.
Cherchant à composer sa pensée, curieux de cette curiosité
profonde qui attire les esprits courageux aux spectacles ef-
frayants , il s'approcha le plus qu'il put de la Convention, c'est-
à-dire de la révolution. Il se pencha sur la fournaise pendant
que la statue de l'Avenir y bouillonnait encore , et il y vit flam-
boyer, et il y entendit rugir, comme la lave dans le cratère,
les grands principes révolutionnaires, ce bronze dont sont
faites aujourd'hui toutes les bases de nos idées, de nos libertés
et de nos lois. La civilisation future était alors le secret de la
Providence ; M. Lemercier n'essaya pas de le deviner, il se
borna à recevoir en silence, avec une résignation stoïque, son
contre-coup de toutes le^ calamités. Chose digne d'attention,
et sur laquelle je ne puis m'empêcher d'insister, si jeune, si
obscur, si inaperçu encore , perdu dans cette foule qui , pen-
dant la Terreur regardait tous les événements traverser la rue
conduits par le Bourreau , il fut frappé dans toutes ses affec-
tions les plus intimes par les catastrophes publiques. Sujet dé-
voué et presque serviteur personnel de Louis XVI , il vit passer
140 REVUE DE PARIS.
le fiacre du 21 janvier ; filleul de M™e de Lamballe , il vit passer
la pique du 2 septembre; ami d'André Chénier, il vit passer la
cliarrelte du 7 thermidor. Ainsi, à vingt ans. il avait déjà vu
décapiter, dans les trois êtres les plus sacrés pour lui après son
père, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes après
Dieu, la royauté , la beauté, le génie. »
« Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits
tendres et faibles restent tristes toiite leur vie; les esprits
élevés et fermes demeurent sérieux. M. Lemercier accepta donc
la vie avec gravité. Le 9 thermidor avait ouvert pour la France
cette ère nouvelle qui est la seconde phase de toute révolution.
Après avoir regardé la société se dissoudre , M. Lemercier la
regarda se reformer. Il mena la vie mondaine et littéraire. Il
étudia et partagea , en souriant parfois, les mœurs de cette
époque du directoire, qui est après Robespierre ce que la ré-
gence est après Louis XIV , le tumulte joyeux d'une nation in-
telligente échappée à l'ennui ou à la peur, l'esprit , la gaieté et
la licence protestant par une orgie, ici contre la tristesse d'un
despotisme dévot; là, contre l'abrutissement d'une tyrannie
puritaine. M. Lemercier, célèbie alors par le succès û'^ga-
memnon , rechercha tous les hommes d'élite de ce temps et^n
fut recherché. Il connut Écouchard-Lebrun chez Ducis, comme
il avait connu André Chénier chez M'"' Fourrât. Lebrun l'aima
tant qu'il n'a pas fait une seule épigramme contre lui. Le duc
de Fitz James et le prince de Talleyrand, M'"« de Lameth et
M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et M""' Tallien, Bernardin
de Saint-Pierre et M""= de Staél lui firent fêîe et l'accueillirent.
Beaumarchais voulut être son éditeur, comme vingt ans plus
lard Dupuytren voulut être son professeur. Déjà placé trop
haut pour descendre aux exclusions de partis, de plein-pied
avec tout ce qui était supérieur , il devint en même temps l'ami
de David , qui avait jugé le roi , et de Delille , qui l'avait pleuré.
C'est ainsi qu'en ces années-là, de cet échange d'idées avec
tant de natures diverses, de la contemplation des mœurs et de
Tobservalion des individus , naquirent et se développèrent dans
M. Lemercier , pour faire face à toutes les rencontres de la vie,
deux, hommes , — deux hommes libres ; un homme politique in-
dépendant , un homme littéraire original.
a Un peu avant celte époque, il avait connu l'officier de for-
REVUE DE PARIS. 141
(une qui devait succéder plus tard au Directoire. Leur vie se
côtoya pendant quelques années. Tous deux étaient obscurs.
L'un était ruiné , l'autre était pauvre. On reprochait à l'un sa
première tragédie, qui est un essai d'écolier, et à l'autre, sa
première action , qui était un exploit de jacobin. Leurs deux
renommées commencèrent en même temps par un sobriquet.
On disait M. Mercier-Méléagre au même instant où l'on disait
le général f^eîidéfniaire. Loi étrange, qui veut qu'en France le
lidicule s'essaie un moment à tous les hommes supérieurs !
Quand M'"« de Beauharnais songea à épouser le protégé de
Barras, elle consulta M. Lemercier sur cette mésalliance.
M. Lemercier , qui portait intérêt au jeune artilleur de Toulon ,
la lui conseilla. Puis tous deux , Thomme de lettres et l'homme
de guerre, grandirent presque parallèlement. Ils remportèrent
en même temps leurs premières victoires. M. Lemercier fit jouer
Jgamemnon dans l'année d'ArcoIe et de Lodi , et Pinto dans
l'année de Marengo. Avant Marengo, leur liaison était déjà
étroite. Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire
sa tragédie égyptienne d''Ophïse au général en chef de l'armée
d'Egypte ; Kléber et Desaix écoutaient assis dans un coin. Sous
le consulat, la liaison devint de l'amitié. A la Malmaison, le
premier consul , avec cette gaieté d'enfant propre aux vrais
grands hommes, entrait brusquement la nuit dans la chambre
oil veillait le poëte, et s'amusait à lui éteindre sa bougie , puis il
s'échappait en riant aux éclats. Joséphine avait confié à M. Le-
mercier son projet de mariage. Le premier consul lui confia
son projet d'empire. Ce jour-là, M. Lemercier sentit qu'il perdait
un ami. Il ne voulut pas d'un maître. On ne renonce pas aisé-
ment à l'égalité avec un pareil homme. Le poëte s'éloigna fière-
ment. On pourrait dire que le dernier en France il tutoya Na-
poléon. Le 14 floréal an XII , le jour même où le sénat donnait
pour la première fois à l'élu de la nation le titre impérial : Sire^
M. Lemercier, dans une lettre mémorable, l'appelait encore
familièrement de ce grand nom : Bonaparte !
» Cette amitié, à laquelle la luKe dut succéder, les honorait
l'un et l'autre. Le poëte n'était pas indigne du capitaine. C'était
un rare et beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons
que jamais de le dire aujourd'hui que son monument est ter-
miné, auioucd'hui que l'édifice construit [mv cet esprit a reçu
1%,
142 REVUE DE PARIS.
cette fatale dernière pierre que la raain de Dieu pose toujours
sur tous les travaux de l'homme. Vous n'attendez certes pas de
moi . messieurs , que j'examine ici page à page cette œuvre
immense et multiple qui, comme celle de Voltaire , embrasse
tout, l'ode, l'épitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
roman , le drame , l'histoire et le pamphlet , la prose et le vers ,
la traduction et l'invention, l'enseignement politique , l'ensei-
gnement philosophique et l'enseignement littérairej vastes amas
de volumes et de brochures que couronnent avec quelque ma-
jesté dix poëmes, douze comédies et quatorze tragédies j riche
et fantasque architecture, parfois ténébreuse, parfois vivement
éclairée, sous les arceaux de laquelle apparaissent, étrange-
ment mêlés dans un clair-obscur singulier , sous tous les fan-
tômes imposants de la fable, de la Bible et de l'histoire. Atride ,
Ismaél , le lévite d'Éphraïm, Lycurgue, Camille , Clovis , Char-
lemagne, Beaudouin , saint-Louis, Charles VI, Richard III,
Richelieu, Bonaparte, dominés tous par ces quatre colosses
symboliques sculptés sur le fronton de l'œuvre, Moïse, Alexan-
dre , Homère et Newton, c'est-à-dire par la législation, la
guerre , la poésie et la science. Ce groupe de figures et d'idées
que le poëte avait dans l'esprit et qu'il a posé largement dans
notre littérature , ce groupe , messieurs , est plein de grandeur.
Après avoir dégagé la ligne principale de l'œuvre, permettez-
moi d'en signaler quelques détails saillants et caractéristiques :
celte comédie de la révolution portugaise, si vive, si spiri-
tuelle, si ironique et si profonde j ce Plante qui ditfère de
l'Harpagon de Molière en ce que , comme le dit ingénieuse-
ment l'auteur lui-même , le sujet de Molière , c'est un avare
qui perd un trésor ; mo?i sujet à moi, c'est Plante qui trouve ^
un avare ; ce Christophe Colomb, où l'action de lieu est tout
à la fois si rigoureusement observée . car l'action se passe sur
le pont d'un vaisseau et si audacieusement violée , car ce vais-
seau , — j'ai pres(|ue dit ce drame , — va de l'ancien monde au
nouveau; cette Frédégonde ^ conçue comme un rêve de Cré-
billon , exécutée comme une pensée de Corneille ; cette Adlan-
tierde que la nature pénètre d'un aussi vif rayon quoiqu'elle y
soit plutôt interprétée peut-être selon la science que selon la
poésie; enfin, ce dernier poCme , Ihomme donné par Dieu en
spectacle aux démons , cette Panhypocrisiade , qui est tout
REVUE DE PARIS. 143
ensemble une épopée, une comédie et une satire, sorte de chi-
mère lilléraire , espèce de monstre à trois tètes qui chante , qui
fil et qui aboie.
» Après avoir traversé tous ces livres , après avoir monté et
descendu la double échelle coustruite par lui-même , pour lui
seul peut-être , à Taide de laquelle ce penseur plongeait dans
l'enfer ou pénétrait dans le ciel, il est impossible , messieurs,
de ne pas se sentir au cœur une sympalhie sincère pour cette
noble et travailleuse intelligence, qui , sans se rebuter, a cou-
rageusement essayé tant d'idées à ce superbe goût français si
difficile à satisfaire; philosophe selon Voltaire , qui a été par-
fois un poêle selon Schakspeare; écrivain précurseur qui dédiait
des épopées à Dante à Tépoque où Dorât refleurissait sous le
nom de Demousliers ; esprit à la vaste envergure, qui a tout à
la fois une aile dans la tragédie primitive et une aile dans la
comédie révoluiionnaire , qui louche par Jgamemnon au poëte
de Prométhée et par Pinto au poëte de Figaro.
Le droit de critique , messieurs , paraît au premier abord dé- .
couler naturellement du droit d'apologie. L'œil humain , —
est-ce perfection ? est-ce infirmité ? — esl ainsi fait qu'il cherche
toujours le côté défectueux de tout. Boileau na pas loué Mo-
lière sans restriction. Cela est-il à l'honneur de Boileau? Je
l'ignore, mais cela est. Il y a deux cent trente ans que l'astro-
nome Jean Fabricius a trouvé des taches dans le soleil; il y a
deux mille deux cents ans que le grammairien Zoïle en avait
trouvé dans Homère. Il semble donc que je pourrais ici , sans
offenser vos usages et sans manquer à la respectable mémoire
qui m'est confiée, mêler quelques reiTOches à mes louanges,
et prendre de certaines précautions conservatoires dans l'in-
térêt de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs; et vous-
mêmes , en réfléchissant que si par hasard , moi qui ne puis être
que fidèle à des convictions hautement proclamées toute ma vie,
j'aiticulais une restriction au sujet de M. Lemercier , celte res-
triction porterait peut-être principalement sur un point délicat
et suprême, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme
aux écrivains les portes de l'avenir, c'esl-à-dire, sur leslyle; en
songeant à ceci , je n'en douLe pas, messieurs , vous compren-
drez ma réserve et vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et
ce que je disais en commençant , ne dois-je pas le répéter ici
Ui REVUE DE PARIS.
surtout? Qui suis-je? qui m'a donné qualité pour trancher des
questions si complexes et si graves? pourquoi la certitude que
je crois sentir en moi se résoudrait-elle en autorité pour autrui?
La postérité seule — et c'est là encore une de mes convictions
— a le droit définitif de critique et de jugement envers les talents
supérieurs. Elle seule , qui voit leur œuvre dans son ensemble,
dans sa proportion et dans sa perspective , peut dire où ils ont
erré et décider où ils ont failli. Pour prendre ici devant vous le
rôle auguste de la postérité, i)our adresser un reproche ou un
blâme à un grand esprit, il faudrait au moins être ou se croire
un contemporain éminent. Je n'ai ni le bonheur de ce privi-
lège, ni le malheur de cette prétention.
» Et puis , messieurs , et c'est toujours là qu'il faut en revenir
quand on parle de M. Lemercier , quel que soit son éclat lilté-
raire , son caractère était peut-être plus complet encore que son
talent. Du jour où il crut de son devoir de lutter contre ce qui
lui semblait l'injustice faite au gouvernement, il immola à
cette lutte sa fortune, qu'il avait retrouvée après la révolution
et que remj)ire lui reprit, son loisir, son repos, cette sécurité
extérieure (\u\ est comme la muraille du bonheur domestique,
et , chose admirable dans un poëte . jusqu'au succès de ses ou-
vrages. Jamais poète n'a fait combattre des tragédies et des co-
médies avec une plus héroïque bravoure. Il envoyait ses pièces
à la censure comme un général envoie ses soldats à l'assaut. Un
drame supprimé était immédiatement remplacé par un autre
qui avait le même sort. J'ai eu , messieurs , la triste curiosité de
chercher et d'évaluer le donimage causé par cette lutte à la re-
nommée de Fauteur à' A g amen mon. Voulez-vous connaître le
résultat? Sans compter le Lévite d'Éphraïni, proscrit par le
comité de salut public comme dangereux pour la philosophie;
le Tartuffe révolutionnaire , proscrit par la Convention ,
comme contraire à la république ; la Démence de Charles VI ^
proscrite par la restauration . comme hostile à la royauté; sans
m'arrèter au Corrupteur y sifïlé, dit-on, en 1823 par les gardes-
du-corps ; en me bornant aux actes de la censure impériale ,
voici ce que j'ai trouvé : Pinto , joué vingt fois, puis défendu;
Plaute, joué sept fois, puis défendu; Christophe Colomb ^
joué une fois militairement devant les baïonnettes, puis dé-
fendu ; Chaiiemaane ^ défendu ; CawtîV/e» défendu. Dans cette
REVUE DE PARIS. 145
guerre, honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poëte ,
M. Lemercier eût en dix ans cinq grands drames tués sous
lui.
B II plaida quelque tenops pour son droit et pour sa pensée
par d'énergiques réclamations directement adressées à Bona-
parte lui-même. Un jour au milieu d'une discussion délicate et
presque blessante , le maître , s'interrompant , lui dit brusque-
ment : Qu'avez-vous donc ? vous devenez tout rouge. —
Et vous tout pâle, répliqua fièrement M. Lemercier; c'est
notre manière à tous deux quand quelque chose nous irrite
vous ou moi : Je rougis et vous pâlissez. Bientôt il cessa
tout à fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en jan-
vier 1812, à l'époque culminante des prospérités de Napoléon,
quelques semaines après la suppression arbitraire de son Ca-
mille, dans un moment où il désespérait de jamais faire repré-
senter aucune de ses pièces tant que l'empire durerait , il dut ,
comme membre de l'Institut, se rendre aux Tuileries. Dès que
Napoléon l'aperçut, il vint droit à lui : Eh bien! monsieur
Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragédie?
M. Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul mot :
Bientôt. J'attends! Mot terrible! mot de prophète plus encore
que de poëLe ! mot qui , prononcé au commencement de 1812 ,
contient Moscou , AVaterloo et Sainte-Hélène !
» Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'était cepen-
dant pas éteint dans ce cœur silencieux et sévère. Vers ces der-
niers temps , l'âge avait plutôt rallumé qu'étouffé l'étincelle.
L'an passé, presque à pareille époque, par une belle matinée
de mai , le bruit se répandit dans Paris , que l'Angleterre , hon-
teuse enfin de ce qu'elle a fait à Sainte-Hélène, rendait à la
France le cercueil de Napoléon. M. Lemercier , déjà souffrant
et malade depuis près d'un mois , se fit apporter le journaK Le
journal en effet annonçait qu'une frégate allait mettre à la
voile pour Sainte-Hflène. Pâle et tremblant, le vieux poète se
leva , une larme brilla dans son œil, et au moment où on lui
lit que « le général Bertrand irait chercher l'empereur son
maître... » Et moi ! s'écria-t-il , si j'allais chercher mon ami
le premier consul !
» Huit jours après il était parti.
» Hélas! me disait sa respectable veuve en me racontant ces
146 REVUE DE PARIS.
douloureux détails , il ne l'est pas allé chercher, il a fait da^
vantage , il l'est allé rejoindre !
r> Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie.
Tirons-en maintenant l'enseignement qu'elle renferme.
» M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'es-
prit à se poser et aident la pensée à résoudre ce grave et beau
problème : Quelle doit être l'attitude de la littérature vis-à-vis
de la société , selon les époques , selon les peuples et selon les
gouvernements ?
» Aujourd'hui , vieux trône de Louis XIV , gouvernement des
assemblées , despotisme de la gloire , monarchie absolue , ré-
publique lyrannique, dictature militaire, tout cela s'est évanoui.
A mesure que nous, générations nouvelles, nous voguons
d'année en année vers l'inconnu , les trois objets immenses que
M. Lemercier rencontra sur sa route , qu'il aima , contempla et
combattit tour à tour, immobiles et morts désormais, s'en-
foncent peu à peu dans la brume épaisse du passé. Les rois de
la branche aînée ne sont plus (jiie des ombres ; la Convention
n'est plus qu'un souvenir , l'empereur n'est plus qu'un tombeau.
» Seulement , les idées qu'ils contenaient leur ont survécu.
La mort et lécroulement ne servent qu'à dégager cette valeur
intrinsèque et essentielle des choses qui en est comme l'âme.
Dieu met quelquefois des idées dans certains faits et dans cer-
tains hommes comme des parfums dans des vases. Quand le
vase tombe , l'idée se répand.
» Messieurs, la race aînée contenait la tradition historique,
la Convention contenait l'expansion révolutionnaire; Napoléon
contenait l'unité nationale. De la tradition naît la stabilitéj de
l'expansion naît la liberté j de l'unité naît le pouvoir. Or, la
tradition , l'unité et l'expansion, en d'autres termes, la sta-
bilité , le pouvoir et la liberté, c'est la civilisation même. La
racine , le tronc et le feuillage , c'est tout l'arbre.
» La tradition , messieurs , importe à ce pays. La France n'est
pas une colonie violemment faite nation; la France n'est pas
une Amérique. La France fait partie intégrante de l'Europe;
elle ne peut pas plus briser avec le passé que rompre avec le
sol. Aussi, à mon sens , c'est avec un admirable instinct que
notre dernière révolution , si grave , si forte , si intelligente , a
compris que les familles couronnées étant faites pour les na-
REVUE DE PARIS. 147
lions souveraines , à de certains âges des races royales , il
fallait substituera Thérédité de prince à prince , l'iiérédilé de
branche à branche ; c'est avec un profond bon sens qu'elle a
choisi pour chef constitutionnel un ancien aide-de-camp de
Dumouriez qui était petit-fils de Henri IV et petit neveu de
Louis XIV j c'est avec une haute raison qu'elle a transformé en
jeune dynastie une vieille famille , monarchique et populaire à
la fois , pleine de passé par son histoire et pleine d'avenir par
sa mission.
» Mais si la tradition historique importe à la France, l'ex-
pansion libérale ne lui importe pas moins. L'expansion des idées
c'est le mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition
et elle vit par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs , qu'en
vous rappelant tout à l'heure combien la France était puissante
et superbe il y a trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention
impie d'abaisser , d'humilier ou de décourager, par le sous-en-
tendu d'un prétendu contraste, la France d'à -présent!
Nous pouvons le dire avec calme, et nous n'avons pas be-
soin de hausser la voix pour une chose si simple et si vraie , la
France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais été. De-
puis cinquante années qu'en commençant sa propre transfor-
mation elle a commencé le rajeunissement de toutes les sociétés
vieillies , la France semble avoir fait deux parts égales de sa
lâche et de son temps. Pendant vingt-cinq ans elle a imposé
ses armes à l'Europe ; depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses
idées. Par sa presse elle gouverne les peuples, par ses livres
elle gouverne les esprits. Si elle n'a plus la conquête, cette do-
mination par la guerre, elle a l'initiative , cette domination par
la paix. C'est elle qui rédige l'ordre du jour de la pensée uni-
verselle. Ce qu'elle propose est à l'instant même mis en discus-
sion par l'humanité tout entière; ce qu'elle conclut fait loi.
Son esprit s'introduit peu à peu dans les gouvernements et les
assainit. C'est d'elle que viennent toutes les palpitations géné-
reuses des autres peuples , tous les changements insensibles du
mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce mo-
ment et qui épargnent aux États des secousses violentes. Les
nations prudentes et qui ont souci de l'avenir, lâchent de faire
pénétrer dans leur vieux sang, l'utile fièvre des idées françaises,
non comme une maladie, mais, permettez- moi cette expression,
148 REVUE DE PARIS:
comme une vaccine qui inocule le proférés , el qui préserve des
révolutions. Peut-être les limites matérielles de la France sont-
elles momentanément restreintes, non certes, sur la mappe-
monde éternelle dont Dieu a marqué les compartiments avec des
fleuves, des océans et des montagnes, mais sur cette carte
éphémère, barriolée de rouge et de bleu, que la victoire ou la
diplomatie refont tous les vingtans. Qu'importe? Dans un temps
donné, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La
forme de la France est fatale. Et puis , si les congrès , les coa-
litions et les réactions ont bâti une France, les poëtes et les
écrivains en ont fait une autre. Outre ses frontières visibles, la
grande nation a des frontières invisibles qui ne s'arrêtent que
là où le genre humain cesse de parler sa langue , c'est-à-dire
aux bornes mêmes du monde civilisé !
» Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants
de votre bienveillance , et j'ai fini.
» Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui désespèrent.
Qu'on me pardonne celte faiblesse , j'admire mon pays et j'aime
mon temps. Quoi qu'on puisse dire, je ne crois pas plus à l'affais-
sement graduel de la France qu'à ramoindrissement progressif
de la race humaine. Il me semble que cela ne peut être dans les
desseins du Seigneur, qui successivement a fait Rome pour
l'homme ancien et Paris pour l'homme nouveau. Le doigt éter-
nel, visible, ce me semble , en toute chose, améliore perpé-
tuellement l'univers par l'exemple des nations choisies, et les
nations choisies par le travail des intelligences élues. Oui,
messieurs, n'en déplaise à l'esprit de diatribe el de dénigre-
ment, cet aveugle qui regarde, je crois en l'humanité et j'ai
foi en mon siècle ; n'en déplaise à l'esprit de doute el d'examen,
ce sourd qui écoute, je crois en Dieu et j'ai foi en sa provi-
dence.
» Rien , donc , non , rien n'a dégénéré chez nous ! La France
tient toujours le flambeau des nations. Cette époque est grande,
je le pense; — moi. qui ne suis rien , j'ai le droit de le dire;
elle est grande par la science , grande par Pindustrie, grande
par l'éloquence , grande par la poésie et par l'art. Les hommes
des nouvelles générations , que cette justice tardive leur soit du
moins rendue par le moindre et le dernier d'entre eux, les
hommes des nouvelles générations ont pieusement et coure-
REVUE DE PARTS. i49
geusemenl continué l'œuvre de leurs pères. Depuis la mort du
grand Gœlhe , la pensée allemande est rentrée dans l'ombre ;
depuis la mort de Byron et de Waller Scott , la poésie anglaise
s'est éteinte; il n'y a plus à cette heure , dans l'univers , qu'une
seule littérature allumée et vivante , c'est la littérature fran-
çaise ! On ne lit plus que des livres français de Pétersbourg à
Cadix, de Calcutta ù New-York. Le monde s'en inspire, la
Belgique en vit. Sur toute la surface des trois continents, par-
tout où germe une idée, un livre français a été semé. Honneur
donc aux travaux des jeunes générations! Les puissants écri-
vains , les nobles poètes, les maîtres éminents qui sont parmi
vous regardent avec douceur et avec joie de belles renommées
surgir de toutes parts dans le champ éternel de la pensée. Oh !
qu'elles se tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme
vous le disait il y a onze ans, en prenant séance parmi vous,
mon illustre ami M. de Lamartine, vousn'e7i laisserez aucune
sur le seuil I
» Mais que ces jeunes renommées , que ces beaux talents ,
que ces continuateurs de la grande tradition littéraire française
ne l'oublient pas, à temps nouveaux, devoirs nouveaux. La
lâche de l'écrivain aujourd'hui est moins périlleuse qu'autre-
fois, mais n'est pas moins auguste. Il n'a plus la royauté à dé-
fendre contre l'échafaud , comme en 93 , ou la liberté à sauver
du bâillon comme en 1810; il a la civilisation à propager. Il
n'est plus nécessaire qu'il donne ta tète comme André Chénier,
ni qu'il sacrifie son œuvre comme Lemercier; il sufiSt qu'il dé-
voue sa pensée.
» Dévouer sa pensée, — permettez-moi de répéter ici solen-
nellement ce que j'ai dit toujours, ce que j'ai écrit partout, ce
qui, dans la proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais
cessé d'être ma règle, ma loi , mon principe et mon but; —
Dévouer sa pensée au développement continu de la sociabilité
humaine ; avoir les populaces en dédain et le peuple en amour :
respecter dans les partis, tout en s'écartant d'eux quelquefois,
les innombrables formes qu'a le droit de prendre l'initiative
multiple et féconde de la liberté ; ménager dans le pouvoir,
tout en lui résistant au besoin , le point d'appui, divin selon
les uns, humain selon les autres, mystérieux et salutaire selon
tous, sans lequel toute société chancelle ; confronter de temps
6 13
150 REVUE DE PARIS.
en temps les lois humaines avec la loi chrétienne et la pénalité
avec révanjîile; aider la piesse par le livre tontes les fois qu'elle
travaille dans le vrai sens du siècle; répandre largement ses en-
couragements et ses sympathies sur ces générations encore
couvertes d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et
que nous entendons heurter tumultueusement de leurs passions,
deleurs souffrances et de leurs idées, les portes profondes de l'a-
venir, verser par le théâtre sur la foule, à travers le rire et les
pleurs , à travers les solennelles leçons de l'histoire, à travers
les hautes fantaisies de l'imagination, celte émotion tendre et
poignante qui se résout dans l'âme des spectateurs en pitié pour
la femme et en vénération pour le vieillard; faire pénétrer la
nature dans l'art comme la sève même de Dieu ; en un mot ,
civiliser les hommes par le calme rayonnant de la pensée sur
leurs têtes ; voilà . aujourd'hui , messieurs, la mission , la fonc-
tion et la gloire du poète.
» Ce que je dis du poète solitaire , ce que je dis de l'écrivain
isolé, si j'osais, je le dirais de vous-mêmes, messieurs. Vous
avez sur les cœurs et sur les âmes une influence immense. Vous
êtes un des principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est
déplacé depuis Luther, et qui, depuis trois siècles, a cessé
d'appartenir exclusivement à l'Église. Dans la civilisation ac-
tuelle , deux domaines relèvent de vous : le domaine intellec-
tuel et le domaine moral. Vos prix et vos couronnes ne s'arrêtent
pas au talent, ils atteignent jusqu'à la vertu. L'Académie fran-
çaise est en perpétuelle communion avec les esprits spéculatifs
par ses philosophes, avec les esprits pratiijues par ses histo-
riens, avec la jeunesse, avec les penseurs et avec les femmes
par ses poètes, avec le peuple par la langue qu'il fait et qu'elle
constate en la rectifiant. Vous êtes placés entre les grands corps
de l'État, et à Itur niveau, pour compléter leur action, pour
rayonner dans toutes les ombres sociales , et pour faire péné-
trer la pensée, celte puissance subtile et pour ainsi dire respi-
rable , là où ne peut pénétrer le Code , ce texte rigide et maté-
riel. Les autres pouvoirs assurent et règlent la vie extérieure de
la nation . vous gouvernez la vie intérieure; ils font les lois,
vous faites les mœurs.
» Cependant, messieurs, n'allons pas au-delà du possible.
Ki dans les questions religieuses , ni dans les questions sociales.
REVUE DE PARIS. ISI
ni même dans les questions politiques , la solution définitive
n'est donnée à personne. Le miroir de la vérité s'est brisé au
milieu des sociétés modernes. Le penseur cherche à rapprocher
ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
étranges ; quelques-uns souillés de boue; d'autres, hélas!
tachés de sang. Pour les rajuster tant bien que mal, et y retrouver,
à quelques lacunes près , la vérité totale , il suffit d'un sage.
Pour les souder ensemble et leur rendre l'unité , il faudrait
Dieu.
» Nul n'a plus ressemblé 5 ce sage , — souffrez , messieurs ,
que je prononce en terminant un nom vénérable pour lequel j'ai
toujours eu une piété particulière, nul n'a plus ressemblé à ce
sage que ce noble Malesherbes , qui fut tout à la fois un grand
lettré , un grand magistrat , un grand ministre et un grand ci-
toyen. Seulement , il est venu trop tôt, il était plutôt l'homme
qui ferme les révolutions que l'homme qui les ouvre. L'absorp-
tion insensible des commotions de l'avenir par les progrès du
présent, l'adoucissement des mœurs, l'éducation des masses
par les écoles, les ateliers et les bibliothèques, l'amélioration
graduelle de l'homme par la loi et par l'enseignement , voilà le
but sérieux que doit se proposer tout bon gouvernement et tout
grand penseur ; voilà la tâche que s'était donnée Malesherbes
durant ses trop courts ministères. Dès 1776, sentant venir la
tourmente qui , dix-sept ans plus tard , a tout arraché , il s'était
hâté de rattachei- la monarchie chancelante à ce fond solide. Il
eût ainsi sauvé l'État et le roi si le cable n'eût pas cassé. Mais ,
— et que ceci encourage quiconque voudra l'imiter, — si Ma-
lesherbes lui-même a péri , son souvenir du moins est resté in-
destructible dans la mémoire orageuse de ce peuple en révolu-
tion qui oubliait tout , comme reste au fond de l'océan, à demi
enfouie sous le sable , la vieille ancre de fer d'un vaisseau dis-
paru dans la tempête I »
Cette semaime, on n'a fait vraiment de politique qu'à l'Aca-
démie. Questions politiques, questions historiques, enfin sur
le troisième plan, questions littéraires, voilà ce qu'a pré-
152 REVUE DE PARIS.
sente la mémorable séance dans laquelle M. Victor Hugo a été
reçu.
Ce n'était pas une foule ordinaire , c'étaient les flots inépui-
sables d'une multitude toujours renaissante qui frémissaient
autour des portes de l'Institut. Pourquoi tout ce concours ?
pourquoi cette afQuence sans exemple de femmes gracieuses et
parées, de jeunes gens ef d'artistes? A coup sur, ce n'est pas
pour entendre le discours académique d'un homme d'État ou
d'un philosophe. La sévérité de la politique ou de la science n'a
pas cette vertu attractive. Il s'agit d'assister au début, à l'o-
vation académique d'un poêle qui depuis vingt ans a lutté pour
la cause de l'art avec passion , avec éclat, avec gloire. On veut
entendre, on veut applaudir le grand lyrique, l'auteur de No-
ire-Danie (le Paris, \% poëte à'Hernani et de MarionDelorme.
On veut recueillir de sa bouche sa profession de foi littéraire.
C'est au milieu d'une semblable attente que M. Hugo s'est levé.
A mesure que sa parole se déroulait , un sentiment de surprise,
et , il faut le dire , de mécompte circulait dans l'auditoire. Évi-
demment l'orateur ne donnait pas à la foule béante qui l'entou-
rait ce qu'elle avait attendu, désiré. De temps à autre, des
passages brillants, ingénieux, des traits pleins de naturel et
de magnificence , arrachaient des applaudissements , mais
néanmoins l'enthousiasme n'éclatait pas, et toute cette multitude
comprimée éprouvait une sorte de déception impossible- à dé-
crire , pénible à supporter.
C'est que M. Hugo n'a pas été au sein de l'Académie le repré-
sentant de l'art , de l'art nouveau dont il s'était fait si longtemps
le prophète. Ce qu'il y avait de plus jeune dans son auditoire,
attendait qu'il en proclamât les lois en victorieux et en inspiré :
ceux qui déjà sont plus avancés dans la vie, ses véritables con-
temporains ,'espéraient qu'il juslitîerait avec autorité et mesure
les principes qui l'avaient guidé dans la création successive de
son œuvre ; enfin ceux à qui il a été donné de vieillir dans
l'exercice de la pensée et la pratique des lettres, étaient curieux
de voir quelle place et quelle part voudrait prendre dans le
dom.aine littéraire cet athlète encore si jeune et déjà si éprouvé.
Cette attente à la fois générale et diverse a été trompée. M. Hugo
a gardé un silence complet sur les lois et les principes de l'art.
Pas un mot de critique littéraire , pas un souvenir donné à ces
REVUE DE PARIS. 153
longues et ardentes controverses qui remontent à vingt années,
et qui ont passionné en sens contraires les imaginations et les
esprits de notre temps. M. Hugo n'a énoncé aucune conviction
positive sur l'art et ses destinées : nous ignorons s'il y a en-
core chez lui une foi , une religion poétique ; mais , au sein de
l'Académie , la foi a manqué au prêtre, et le prêtre a manqué à
la religion.
Et cependant M. Hugo a fait -une belle harangue. Après avoir
dit quelle position originale et grande il n'eût pas dû, selon
nous, déserter, nous pouvons maintenant rendre pleine justice
à son discours au point de vue même où il l'a conçu. M. Hugo
a voulu que le premier acte de sa vie littéraire officielle fût un
morceau politique. Il n'a envisagé sa réception à l'Académie et
l'éloge de Lemercier que comme des occasions de publier sa
pensée sur l'empire , sur la convention , sur les temps présents
qui ont à la fois besoin d'unité dans le pouvoir , de tradition
historique et d'expansion libérale. Les lettres ne sont plus évi-
demment pour lui qu'un passage à Taction , et , pour qu'on ne -
s'y trompât point, il a terminé par l'éloge de Malesherbes , qu'il
a présenté comme l'idéal d'un grand ministre et l'exemple de
tout homme politique.
Maintenant on ne s'étonnera plus si le discours du récipien-
daire s'est ouvert par un gigantesque paragraphe sur l'empe-
reur et l'empire. Cet exorde a produit une impression singulière
et contradictoire j les uns l'ont trouvé trop poétique, les autres
trop aride j on l'a comparé tout ensemble à une orientale et à
un extrait du Bulletin des lois. De l'empire , devant lequel
tout s'inclinait, M. Hugo a passé à Lemercier, auquel il a as-
socié Ducis, Delille , M"!^ de Staël, Benjamin Constant, Cha-
teaubriand , et il a montré ces six poëtes résistant au maître du
monde. Cette antithèse a séduit M. Hugo. Mais n'eût-il pas été
plus naturel et plus artiste de passer non pas d'une peinture de
l'empire à Lemercier, mais de la vie de Lemercier à l'empire,
à tous les événements enfin dont l'auteur ly Agamemnon fut le
contemporain ? On se tourmente beaucoup pour trouver des ca-
dres à sa pensée, et l'on dédaigne les moules heureux que vous
fournit la réalité. H nous sembie qu'une spirituelle et éloquente
biographie de Lemercier suffisait à tout, même aux exigences
de l'esprit le plus vaste. En outre , elle eût eu l'avantage de
15,
154 REVUE DE PARIS.
fournir au récipiendaire l'occasion de rendre à son illustre pré-
décesseur une justice plus explicite. Mais nous oublions que,
pour M. Victor Hugo, la mémoire de Lemercier n'était qu'une
pensée secondaire, et encore une fois il faut prendre son discours
comme il nous l'a donné.
La convention tient une place aussi considérable que l'empire
dans l'œuvre oratoire de notre poëte. M. Hugo eût écrit dans
un de ses livres le passage qu'il a prononcé à l'Académie que
nous n'y eussions vu aucun inconvénient. C'est une condensa-
tion pittoresque et ardente de ce qui a été dit de plus favorable
en l'honneur de cette formidable assemblée; mais était-ce bien
le moment et le lieu pour faire entendre un semblable panégy-
rique? Nous savons qu'à ce sujet des observations ont été pré-
sentées à M. Hugo : personne n'a prétendu entraver sa liberté,
mais on le faisait juge lui-même de la convenance de ce déve-
loppement ; il n'a pas voulu consentir à le retrancher, et il a
provoqué ainsi lui-même la réponse qui lui a été faite. Nous en
aurons fini avec toutes nos critiques , quand nous aurons trouvé
excessifs les compliments adressés par l'orateur à la vg/iité na-
tionale. La France, a dit M. Hugo, gouverne les peuples par
sa presse et les esprits par ses livres j elle na plus la conquête,
mais elle a l'initiative : c'est elle qui rédige l'ordre du jour de
la pensée universelle. Sans examiner l'exactitude actuelle de
cette assertion, est-il de bon goût pour un pays de se dire pé-
riodiquement ces choses-là à lui-même? Nous avons remarqué
au sein de l'assemblée plusieurs étrangers sur les lèvres des-
quels se glissait le sourire. Peut-être y avait-il dans le dernier
siècle un sentiment plus fin des convenances , quand l'Académie
française complimentait des princes , des souverains du Nord ,
et leur délivrait le brevet de philosophes. Enfin nous n'avons
plus qu'à louer. Dans la prose de M. Hugo, la force sait à la
fois se contenir et se dévelo])per; tantôt elle se ramasse, tantôt
elle ondoie en mille détours : c'est souvent une geibe éblouis-
sante qui s'épanouit dans les airs ; d'autres fois c'est un sphinx
immobile, majestueux symbole d'une synthèse puissante. Que
dire enfin? Beaucoup de critiques, sqns compter les nôtres,
ont été dirigées contre cette œuvre; mais elle restera, elle
prendra sa place parmi les pages les pJus lemarquabies des
fastes académiques. C'est un métal élincelant et dur; on
REVUE DE PARIS. 188
peut frapper dessus, il résonne toujours et ne fléchit pas.
Quand M. Hugo s'est assis, il y avait dans l'Académie une
agilalion dont elle n'a pas l'habitude j on était ému, partagé.
La voix de M. de Salvandy a mis fin à mille discussions à voix
basse qui s'engageaient de tous côtés. M. de Salvandy parlait
au nom du sénat littéraire de la France; dire qu'il a été au
niveau de cette mission, c'est le louer grandement, mais avec
justice. Il a rappelé M. Hugo à la littérature; le chancelier de
l'Académie pouvait-il tenir un autre langage ? Pouvait-il adopter
ces effervescences politiques qui s'étaient tout d'un coup em-
parées du jeune et céièbre poëte? En voyant M. Hugo courir
pour la première fois après une gloire à laquelle jusqu'alors il
était étranger, il lui a présenté ceile qui lui appartient de l'aveu
de tous, et il l'a doucement averti de ne la point mépriser. Il
y a dans le discours de M. de Salvandy un mol spirituel et
charmant : « Quand Napoléon déclarait, a dit M. de Salvandy,
dans les caprices de sa puissance et de son génie, qu'il aurait
pris Corneille pour ministre , sans s'en apercevoir il faisait,
comme Richelieu : il Le persécutait, v On a pu voir sur le visage
des hommes politiques qui assistaient à la séance , sur le visage
de IVl. Mole comme sur celui de M. Thiers et celui de M. Guizot,
une approbation presque triste , presque douloureuse de cette
appréciation à la fois nouvelle et juste. M. de Salvandy a parlé
du passé de notre littérature avec un orgueil digne et simple j
il a parié du présent avec convenance. Les avis qu'il avait mis-
sion d'adresser aux générations nouvelles sortaient évidem-
ment de la bouche d'un homme qui les aime sans les aduler.
Mais il fallait bien que M. de Salvandy suivît M. Victor Hugo
dans le champ de la politique , et nous avons eu la contre-
partie du passage sur la convention. Ici l'exagération a répondu
à l'iiyberbole , et l'assemblée a été rejetée dans un sens en-
tièrement contraire à ce qu'elle avait entendu. Nous rendrons
cette justice à M. de Salvandy, qu'il a offert de se taire sur la
convention, si M. Hugo renonçait à insister sur ce périlleux
sujet, et nous regrettons que l'autorité même de l'Académie
n'ait pu inteivenir pour exiger des deux orateurs le même
sacrifice. L'élite de la société française ne se rend pas dans le
sanctuaire des lettres pour entendre le pour et le contre sur
des fait» et des souvenirs encore douloureux et initants. Vous
156 REVUE DE PARIS.
parlez de la convention, devant qui? devant des fils de con-
ventionnels, devant les enfants des victimes des convention-
nels; vous devez nécessairement blesser bien des âmes, soit
par l'éloge, soit par le blâme, en usurpant sans nécessité le
rôle de l'histoire. La solennité académique de jeudi dernier
était précisément le rendez-vous de toutes les opinions et de
toutes les situations sociales. Patriciens et démocrates étaient
dans la même enceinte , et ils semblaient surpris , froissés
même de trouver des préoccupations et des querelles politiques
au lieu de plaisirs littéraires. Ne pourrait-on pas, en suivant
l'exemple de M. de Salvandy, qui a rappelé M. Victor Hugo à
la littérature, inviter respectueusement l'Académie elle-même
à ne pas laisser dénaturer le caractère de ses brillantes réu-
nions ? Que l'Académie ne se méprenne pas sur l'empressement
du public; on ne vient pas chercher chez elle l'écho affaibli des
tribunes politiques, mais on est avide d'y trouver les distrac-
tions charmantes ou sublimes, mais toujours désintéressées ,
de l'imagination et de la pensée.
Sur les œuvres de Lemercier, M. de Salvandy a contredit un
peu la sévérité de M. Victor Hugo. Sur les œuvres de M. Victor
Hugo, M. de Salvandy a porté des jugements d'une équité un
peu caustique. Peut-être la réponse du chancelier avail-elie un
peu trop les allures d'une réfutation, et nous avons craint
quelquefois que l'épigramme n'allât jusqu'à l'aigreur. Sans
doute , ces luttes et ces contradictions peuvent être un moyen
de succès auprès du public ; mais , dans l'intérêt de sa dignité,
l'Académie doit se garder d'en abuser; il y aurait de l'incon-
vénient pour elle à devenir trop parlementaire.
LE
BARBARE ABD-EL-KADER
ET
QUELQUES AUTRES BARBARES (1).
Sans contredit , l'émir Abd-el-Kader est la capacité morale ,
militaire et politique, dont le monde civilisé s'est le plus occupé
depuis huit ans , et notamment la France, où pourtant les re-
nommées viennent et s'en vont si vite. Je suis de ceux qui ne
protestent contre aucun genre de gloire j celle de l'émir me pa-
raît d'ailleurs incontestable. Monté sur le cheval noir que ca-
chent à demi les pans de son bournous blanc, il passera, avec
son visage topaze, son bras pendant, auquel pend le sabre du
conquérant législateur, sous les portiques de l'histoire pour se
ranger à quelque distance de Mahomet et de Tiraour-Lenk ,
gloires équestres comme la sienne. Il est un de ces cavaliers
sombres qui se montrent au commencement et à la fin de l'exis-
(1) M, Léon Gozian exprime dans cet article des opinions qui lui
sont personnelles. On comprendra sans peine que , tout en réservant
notre conviction sur certains points , nous ayons voulu laisser à notre
spirituel collaborateur Teatière liberté de ses allures.
i58 REVUE DE PARIS.
tence d'un peuple et dans l'âme puissante desquels se place un
premier effort ou une dernière résistance. De même que Napo-
léon fut le dernier éclair delà tempête occidentale qui se nomma
Charlemagne, de même Abd-el-Kader est le dernier souffle de
Torage oriental qui se nomma Mahomet. Après lui , peu ou plus
de guerre , plus de fanatisme , plus de désert ; la civilisation
n'a plus que lui à vaincre pour en finir avec le Coran. Cons-
tanlinople et Alexandrie, la Turquie et l'Egypte , deviennent ,
et presque sans efforts, russe, anglaise et française. Le sultan
a donné une constitution à ses peuples , Méhémet-Ali traite ou-
vertement Abd el-Kader de barbare, ainsique l'eût fait Louis XIV
lui-même. Ne regardez donc ni au nord ni au sud : le désert, le
fanatisme, le Coran , c'est lui seul. Le falal vendredi est venu,
celui où . selon les croyances musulmanes , les chrétiens doi-
vent reparaître entre midi et trois heures du soir pour chasser
les sectateurs de Mahomet de chacune de leurs villes : ils en
fermeraient inutilement les portes. C'est toujours vendredi pour
le canon.
La lutte est belle. Ce coin de terre africaine est le seul où Ton
se balte pour un principe de nalionalilé. En Amérique, les na-
tions s'égorgent en ce moment pour des tarifs de coton et de
sucre : quelle noble cause! L'amiral de Mackau a fait derniè-
rement la guerre à des gens qui ne voulaient pas nous laisser
vendre de la quincaillerie (c'est à la lettre) au prix que la ven-
dent les Anglais; que de grandeur dans cette lutte! En Espa-
gne , le sang a jusqu'ici coulé uniquement pour savoir si le
pouvoir s'appellerait monsieur ou madame. L'Afrique seule
combat dést^spérément pour conserver sa religion , ses mœurs,
son caractère indépendant . son antique nationalité enfin. Tout
ce qui fut l'honneur du vieux monde, c'est-à-dire la foi, s'est
réfugié parmi ces hommes, si opiniâtres dans leur résistance,
qu'il faut reculer juscju'aux croisades pour trouver des exem-
ples à leur opposer. Mourad-Bey, dont la France républi-
caine s'étonna autrefois , n'est plus qu'un Sybarite d'oasis au-
près d'Abd-el-Kader vivant d'une poignée de millet, buvant
de l'eau au bord de la fontaine , couchint sur le sable ou
dormant à cru sur son cheval, priant toujours, n'ayant ja-
mais ri.
Son autorité vient de ce qu'il représente exactement la pensée
REVUE DE PARIS. t«f
des nations rangées sous son drapeau; il ne les appelle pas, il
les aspire comme la trombe du désert ; il ne commande pas , on
le suit ; ce n'est point un général , mais une pente où roulent ,
par le poids de leur conviction, des milliers d'hommes dont il
ne sait pas plus les noms que les races. Il y a du miracle dans
ces armées de vingt, de trente mille cavaliers déployées le
matin en bataille , évanouies le soir dans la brume , et qui ne
sont plus , aux lueurs du nouveau matin, que des loufiFes plain-
tives de palmiers. Où est Abd-el-Kader? Où sont ses armées ? A-
t-il jamais existé? En rentrant au camp, on découvre au loin à
droite, à gauche, partout , des colonnes torses de fumée ; et
en approchant on aperçoit une tache noire là où était la veille
une peuplade; ce sont des villages réduits en cendre, vfbd-el-
Kader a déposé sa carte sur le sable.
On a reproché à Abd-el-Kader sa cruauté, son système de
couper la tête aux prisonniers qu'il fait. Mais depuis quand la
guerre est-elle un échange de savoir-vivre et de bons procédés?
A quelle époque de l'histoire remonter pour retrouver ces tra-
ditions chevaleresques? Je ne sais que les romans de M"^ de
Scudéry où l'aimable vaincu , entouré de guirlandes , caressé
par les filles du vainqueur, soigné et parfumé par ses ser-
vantes , est porté , avec beaucoup de précaution , dans un lit en
bois de cèdre. Les lits enboisde cèdre des prisonniers français
en Angleterre, étaient d'horribles pontons dans lesquels ils mou-
raient par centaines du typhus; et en Espagne les servantes,
au lieu de les parfumer, leur crevaient les yeux avec un fer
rouge. Ne lisons-nous pas chaque jour dans nos journaux , très-
fiers de ces belles revanches , que , sortis la nuit de leur camp
où on les croyait endormis , des régiments français se sont rués
sur un village de Kabaïles. et ont exercé contre lui une razzia?
Une razzia est une plaisanterie militaire. Les soldais volent
d'abord les bestiaux , font main basse sur tout ce qui offre
quehjue valeur , tuent les hommes , les jeunes gens , en respec-
tant toutefois les enfants à la mamelle et les vieillards. Je n'ai
pas d'opinion à émettre sur une telle manière de faire la
guerre, parce que je ne veux pas en exprimer de différente sur
la conduite des Kabaïles, qui le lendemain assassineront, à
bout portant, les colons dans leurs fermes. Si c'est bien d'un
côté , ce ne peut être mal de l'autre. Il ne saurait y avoir une
160 REVUE DE PARIS.
morale blonde pour les Français , et une morale brune pour les
Arabes. Si ces derniers coupent la tète à nos prisonniers , nous
sommes parvenus à détacher fort proprement celle des Arabes ;
je crois même , grâce à Pinslinct de perfectionnement dont nous
sommes doués, que nous décapitons aussi les chevaux au re-
vers du sabre.
Beaucoup d'honnêtes gens , fort peu cruels de leur naturel,
ne seront pas tout à fait cependant de notre avis ; ils admettent
la décapitation par le sabre français, et repoussent avec indi-
gnation la décapitation par le yatagan, sous les deux prétextes
que voici : le Français n'a pas commencé le premier, disent-ils,
et comme on dit au collège , il ne se porte à des actes de ven-
geance que dans l'intention de civiliser plus tard les enfants
de ceux auxquels il coupe la tête. La question d'initiative me
paraît d'abord peu concluante en matière de meurtre; il fau-
drait se demander plutôt qui s'arrêtera le premier. Vous tuez
mon oncle, je vous tue deux neveux ; vous venez et m'assassinez
quatre cousins; combien d'amis ne représentent pas les quatre
cousins , que je ne vengerai jamais assez? Nous arrivons droit
à la dépopulation universelle. On remarquera que je ne fais
pas de la morale , mais du calcul ; je ne l'oublie pas , j'écris une
page de politique. En second lieu , les honnêtes gens, repre-
nant leur plus fort argument, accepteront les assassinats, les
incendies, les vols de bestiaux, pourvu que ce soit pour
le bon motif, dans la noble intention de civiliser les bar-
bares.
Civiliser, remarquez-le bien, a remplacé convertir; il faut
toujours aux nations inquiètes un verbe quelconque à faire
triompher. Au xve siècle , les Espagnols voulurent convertir les
Américains du Sud , et il n'en resta pas un sur pied , après
quatre siècles à peine écoulés depuis la découverte de Christophe
Colomb; les Portugais cherchèrent également à convertir les
habitants de l'Inde, et ils ont dépeuplé Calicut , Malacca , des
territoires entiers ; les Français, à qui pourtant cela va si peu,
ont laissé aussi dans plus d'un lieu, des marques de leur zèle à
pratiquer cette torture , nommée conversion. Il esta noter qu'on
n'a converti jusqu'ici aucun peuple; tous sont restés ce qu'ils
étaient , en Amérique , dans l'Inde , partout. Je ne me réjouis
point de ce résultat ; je l'accuse. Prendre un parti , ce sérail de
REVUE DE PARIS. 161
la théologie , et cela ressemble trop à de la morale. Ne sortons
pas de notre sujet.
C'est y rentrer et le contenir fermement que de faire remar-
quer ici que , sauf des nuances puériles, civiliser c'est convertir.
Civilisation, conversion, même mot. L'homme civilisé est
l'homme converti. Convertir un Arabe , c'est l'amener à chan-
ger ses idées sur ses devoirs envers ses semblables ; la civili-
sation est exactement cela. Un Arabe converti ne tuera pas
l'homme d'une religion différente de la sienne; l'Arabe civilisé
s'impose la même tolérance. Travailler, acquérir, se perfec-
tionner, devenir bon par le lien des rapports , meilleur en les
étendant, hospitalier par le commerce, généreux par la pensée
d'être secouru un jour, est la conséquence de la conversion ; et
que demande de plus la civilisation ? On chercherait inutilement
une différence entre ces deux choses. Convertir , c'est le mot
civiliser, habillé en prêtre.
Sous peine d'abus dans les termes , civilisation signifie abso-
lument bonheur. De quel droit dès lors enlèverait-on à un peuple
les profondes habitudes enracinées dans sa mémoire et dans
son cœur pour en planter d'hostiles à son existence? Et de quel
droit plus abusif encore ne partirait-on pas , si on le désorga-
nisait violemment lorsqu'il s'estimait heureux de l'Etat où il vi-
vait depuis des siècles?
Or les Arabes n'ont manifesté aucun désir d'échanger leurs
mœurs patriarcales contre les nôtres , qui le sont si peu. Satis-
faits d'un repas , vous voulez qu'ils mangent trois fois par jour
comme nous ; ils se nourrissent de légumes et boivent du lait ,
et nous allons les exciter à consommer nos productions et à
s'enivrer avec nos vins ; une toile bleue ou blanche suffit à les
vêtir , et notre intention est de les habituer à porter nos étoffes
luxueuses, nos habillements incommodes ; leur cabane est faite
de branches de palmier, et nous les tourmenterons pour qu'ils
se construisent des maisons de pierres ; ils aiment le repos
sous leur climat ardent , et nous cherchons à leur inspirer l'é-
ternelle inquiétude , le perpétuel déplacement du commerce j
ils se contentent de l'équité, et nous voulons y substituer la
justice. Est-ce de cette manière que vous vous proposez de les
civiliser, de faire leur bonheur? Ne dites pas que j'exagère.
Que voudriez-vous , si vous ne vouliez cela ? Quel démon vous
6 14
les REVUE DE PARIS.
pousserait à épuiser le Irésor et Tarmée, si voire pensée était
de civiliser sans rien changer? Quels profils rapporterait votre
interminable conquête si , après dix ou vingt ans de sang ré-
pandu par nous , les Arabes se trouvaient au même point qu'au
commencement de la guerre, par suite de notre profond res-
pect pour leurs institutions.
Soyons francs; vous voulez les civiliser sur notre beau mo-
dèle et les rendre aussi parfaitement heureux que nous.
Les Arabes ne connaissent aucune maladie, et nous leur en
inoculerons dix-huit mille environ des nôtres ; il n'existe pas
de prison sur tout le sol de l'Afrique , nous leur ferons con-
naître les prisons civiles, les prisons correctionnelles , les pri-
sons cellulaires et les prisons solitaires. Voyez déjà : Ben-Aïssa,
le serpent du désert , est au bagne! Ils ne payent qu'un tribut
insignifiant; ils auront à payer l'impôt sur chaque objet que
l'œil verra, que la main touchera , que le palais goûtera ; ils
remuaient la terre une fois par an , ils laboureront du matin au
soir [)Our acquitter la liste civile et pour contribuer à payer le
milliard du budget. L'homme de l'Atlas fendra du bois ou mois-
sonnera au soleil pour que le ministre ait en France une voi-
ture commode , l'académicien des palmes vertes à son collet,
le gendarme une riche buffleterie, un gendarme qu'il n'aura
jamais la douceur de voir! Il sera enfin citoyen français, cet
honneur si cher à tous les titres, et par conséquent aussi civi-
lisé, aussi heureux que nous.
On doit commencer à comprendre le tort vraiment grave des
Arabes à notre égard , nous portés de si bonnes intentions pour
eux.
Si nous ne devons pas porter le bonheur aux Arabes , dit-on,
nous les gratifierons du moins de limmense avantage du pro-
grès ; car il est avéré , vous n'en doutez pas, que nous sommes
en plein progrès depuis... depuis le progrès. Nous datons du
progrès comme les mahométans datent de Thégire. Le progrès
nous déborde, je l'avoue; seulement je demanderai où il est.
Je l'admire, mais je tiens un peu à le connaître. Quoi ! la va-
peur? les chemins de fer? les mécani(|iies appliquées à toutes
les industries , aux plus hautes comme aux plus chélives ? Aller
de Paris k Marseille en un jour , moudre le grain trois cents fols
REYUÊ DE PARIS. 168
plus vile qu'autrefois , n'est-ce pas une révélation nouvelle ? Je
ne le trouve pas.
Eh quoi! ces vaisseaux qui sillonnent les mers , les fleuves,
qui coupent comme avec un diamant la vitre des lacs, qui lais-
sent en passant , des villes à la place des forêts , ces coups de
théâtre de la civilisation , ces changements à vue du progrès
ne suffisent-ils pas pour vous convaincre de l'immense amélio-
ration introduite dans les conditions de l'existence? Non ! tout
brutalement , non ! Quel profit y a-t-il pour l'individu à aller en
moins de temps d'un point à un autre , s'il part de la douleur
pour arriver au désespoir ? A quoi bon le trajet , à quoi bon
sa rapidité ? Le bonheur est il de courir? Sommes-nous des oi-
seaux? Sommes-nous le vent ? A ce compte , quand nous irons
en une heure du pôle austral au pôle boréal , nous n'aurons
plus rien à souhaiter. L'âme pourtant va encore plus vite que
le corps : d'un coup de son aile invisible elle touche aux limites
de la création, et elle n'en revient pas moins triste et malade.
Supposez au corps la vélocité de la pensée , et vous ne l'aurez
pas doté d'tine satisfaction nouvelle, d'une joie auparavant in-
connue. Quel esprit faux et barbare , quel sophiste industriel ,
quel méchant mélaphysicien , a donc confondu une question du
ressort des mathématiques et une question morale qui n'a rien
à démêler avec le piston d'une machine et l'évaporalion de
Teau ? Tenez en garde les peuples contre ces monstrueux nova-
teurs, ces hérésiarques sordides , plus dangereux que les athées,
dont les doctrines du moins s'arrêtaient devant la contradiction
et composaient avec le supplice. Tout est bon, tout est sédui-
sant dans les projets, dans les promesses et surtout dans les
paroles de ces philosophes venus on ne sait d'où, moitié ban-
quiers, moitié missionnaires , propageant leurs doctrines avec
leurs prospectus et se réservant des actions dans la fructification
de leur évangile. Mais qu'on m'apprenne donc l'avantage qu'il
y a à parcourir en un jour toutes les contrées du monde, si je
dois voir dans toutes, l'homme de Job, l'homme né de la
femme, l'homme destiné à vivre peu et à mourir dans la dou-
leur ?
Des villes , dites-vous , s'élèvent ou ondulaient les forêts , des
populations respirent !à où planait resi)ace : encore une ques-
tion matérielle prenant la place d'une question morale. Un
164 REVUE DE PARIS.
peuple est-il heureux à raison du nombre de villes enfermées
dans les limiles de son territoire ? Mais l'Espagne , faut-il vous
le rappeler, a cinq ou six fois plus de villes que la France. Chan-
tez-moi le bonheur de TEspagne. La Suisse heureuse et libre n'a
presque que des villages. Faut-il d'ailleurs des preuves pour se
démontrer combien le chiffre des villes est sans rapport avec le
degré de la prospérité publique ? Qu'y a-t-il dans vos villes
écioses à la fumée de la vapeur , qu'y mettez-vous , qu'y fait-
on.^ Ici est la réponse : des fabriques, des ouvriers, des négo-
ciants. Toujours l'industrie! soit l'industrie. Réduisez tout , je
l'accepte , à l'industrie, que ce soit le dénominateur commun.
Mais dites-moi si l'industrie est le bonheur d'abord , si l'indus-
trie est l'art ensuite , si l'industrie est la morale , si l'industrie
est la religion.
Quelle contrée est plus industrielle que l'Angleterre ? Du ma-
tin au matin , toujours , à toutes les heures , l'Angleterre tra-
vaille , veille, et construit des vaisseaux, creuse des bassins,
amoncelé des villes aux flancs de ses montagnes , accouche sans
cesse de populations pour remplir ces villes 5 elle est le bazar
du monde , l'arsenal de tous les peuples. L'universalité , rêve de
quelque savant du xvi« siècle , elle l'a réalisée à son profit en
la dégageant des niaiseries de la théologie. Elle sait tout, elle
peut tout, elle fait tout. Si le soleil laissait tomber un sou,
l'Angleterre l'aurait,- à côté du métier où l'on fabri(iue l'épin-
gle, elle place une fonderie de canons. Quand l'épingle est
achevée, on roule un canon derrière elle jusqu'à ce que l'é-
pingle soit vendue. Si on ne veut pas l'acheter 5 le canon me-
nace; si on préfère l'épingle d'un autre, le canon tue. Eh bien!
l'Angleterre, si industrielle, si riche en chemins de fer , en villes
ouvrières , l'Angleterre , qui en vingt ans a fait de quarante
villages autant de villes colossales , l'Angleterre est livrée à la
misère et à la prostitution. Ses enfants meurent avant l'âge,
après avoir vécu de pain et de bierre pourrie. Manchester a plus
de filles publiques que Paris, Barcelonne et Madrid. Et je ne
parle pas de Londres ! Chaque riche Anglais a plus de cent
pauvres à nourrir, et il ne les nouirit pas! Et je ne parle pas
de rirlande ! A quoi songe donc votre industrie ? Elle n'est donc
bonne mère que pour quelques-uns et marâtre pour tous les
autres ; elles autres pourtant sont les roues, les contre-poids,
REVUE DE P^VRIS. 165
les ailes, le balancier, la graisse de leurs majestés les ma-
chines.
Mais songez-y donc : sous Elisabeth il n'y avait pas de ma-
chines , pas de docks , pas de steamers , et sous Elisabeth per-
sonne n'est mort de faim , si l'histoire est vraie et si je sais lire.
A quel ordre de faits vous ratlachez-vous pour croire à la
monstrueuse aberration du progrès? Que de machines n'avons-
nous pas pour tisser le drap, tanner le cuir, travailler les
meubles , ciseler le fer et le cuivre , semer, récolter , moudre,
pétrir ? Cependant un habit , un chapeau , une paire de boites,
un lit, une table, sont plus chers que jamais; et chose odieuse
à dire, qui blesse à mort le charlatanisme de ces journalistes
ambitieux, reste impur d'une sacristie fermée, le pain , oui ,
le pain est plus cher que jamais, à calculer sur une moyenne
de dix ans. Pour démentir ces faits, il faudrait être assez heu-
reux ou assez adroit pour n'avoir pas à compter chaque jour
du mois et chaque mois de l'année avec son chapelier, son tail-
leur et son boulanger.
Au point de vue de la prospérité publique , la venue des ma-
chines a été fatale en ce sens qu'elles n'ont pas diminué le tra-
vail , qu'elles ont fait diminuer le salaire, et qu'elles ont, par
une conséquence naturelle , aggravé le mal physique et le mal
moral du peuple. Ceci est net, solide et clair j c'est un chiffre
en bronze sur un monument de marbre blanc. Si le mal n'est
pas au terme, rien n'empêche pourtant de le guérir , rien n'em-
pêche même de tirer quelque faible utilité de ces nouveaux
modes d'industrie dont la fausse intelligence a produit des mal-
heurs que nous voyons j je dis faible utilité, et j'ai mes raisons
pour parler ainsi , mes restrictions ont un poids et un titre
comme mes pensées.
Passons à d'autres blessures. L'industrie , qui jusqu'ici s'était
bornée à engendrer les métiers, a touché de ses mains brutales
aux formes délicates de l'art , et l'art en a souffert de honte.
Autrefois l'art prenait dix ans pour tisser un tapis , mais ce ta-
pis, qui coûtait dix mille francs, n'avait son pareil chez les
rois et les princes. De nos jours il existe des machines pour fa-
çonner des tapis qu'on a pour cent francs, tapis indignes des
riches , bons tout au plus pour la bourgeoisie , trop chers pour
le peuple doat les premiers tapis sont les soiUiers. C'est de l'art
14.
188 REVUE DE PARIS.
à bon marché ; et de même qu'on se procure des tapis au prix
auquel revenait autrefois une serviette en toile de Hollande , on
a des meubles, des cristaux, des tapisseries d'un prix vingt
fois , trente fois moins élevé qu'au siècle dernier. A l'aide de la
vapeur on taille le cristal, on brode la soie, on tourne l'aca-
jou, et il y a des gens pour admirer ces produits désastreux
qui, par leur influence, font perdre le goût des véritables ob-
jets d'art, éloignent les artistes, en diminuent de jour en jour
le nombre , au point que dans quelques années ils deviendront
à peu près introuvables en France. Ainsi disparurent les maîtres
vitriers et les mosaïstes devant des manœuvres à la main mé-
diocre et peu coûteuse. Ces produits dont nous parlons sont à
peu près très-satisfaisants pour les classes bâtardes , également
privées du goût difficile et du goût primitif, une contrefaçon
fort adroite , affectant la physionomie , la couleur , le poids , le
semblant , l'ombre et le reflet du beau , mais sans âme. La main
de l'homme n'a pas pressé le sein de l'œuvre. La machine ne
peut donner que ce qu'elle a, le contour aifjre et vif , la ligne
exacte ; mais le sang , le cri , le tressaillement , la larme , l'hu-
midité , le duvet, le geste, et surtout le défaut, le défaut! le
défaut, cette admirable qualité de l'œuvre humaine, elle ne
nous le donnera pas. Dans tout ce que 1 homme louche il s'y
empreint. La vie fait tache. Voyez les dolmen , ces pierres
brutes, ces rochers à peine dégrossis; eh bien! à la première
vue, un enfant devine quun homme a cassé, il y a deux mille
ans , les bords de ces pierres , et qu'il les a posés debout comme
elles sont restées. A nos yeux , ces dolmen ont mille fois plus
de prix que ces colonnes de cuivre et leurs chapilaux froide-
ment ciselés, sortis sans douleur d'un moule infatigable. Dans
l'œuvre, ce n'est pas la beauté absolue qu'on cherche, qui
fiappe , qui remue , et ceci nous l'apprend d'une manière à ne
laisser aucun doute 5 c'est l'étreinte inimitable, le souffle, le
baiser vivifiant de l'homme.
Et vous voulez remplacer cela, le verbe divin , par un coup
de marteau ou par un courant de gaz : j'aimerais autant croire
à la possibilité prochaine de voir se reproduire l'espèce hu-
maine au moyen de la rencontre de deux acides sous une
cornue.
Les temps antérieurs à la promuigation de l'Évangile et les
REVUE DE PARIS. Id7
temps qui datent de son acceptation se sont rencontrés sur un
point , et c'est celui-ci : Que la morale était une science dont le
raisonnement marquait le commencement, et, dont le but était
la sagesse. Quelques philosophes ont varié sur les règles de cet
enseignement , mais aucun ne Ta nié ou n'a ravalé la morale
même à l'éditîcalion des sens. Deux ou trois anomalies mortes
faute de racines ne comptent pas. Les beaux génies de l'indus-
trie moderne n'ont fait aucune place à la morale dans leur ré-
génération sociale : tout va chez eux de l'intérêt à l'intérêt. La
matière règne , le cœur est aboli ; quand on n'aurait aucune
religion a faire prévaloir, on serait toujours en droit de de-
mander quel est l'emploi qu'on destine à cette heureuse acti-
vité, à cette douce inquiétude de l'âme , nommée selon les uns
poésie, selon les autres amour et religion? Hélas! les réfor-
mateurs en partie double dont les sectateurs nous sont restés
avaient aussi pensé à cette nécessité : vous vous souvenez peut-
être de leur poésie et de leur religion j ils se défirent bien vite
de l'une et de l'autre quand ils virent l'accueil dont elles,
furent saluées. La morale fut considérée comme une non va-
leur par ces apôtres négociants j ils n'en parlèrent plus. J'in-
siste sur les travaux et le caractère de ces hommes réunis sous
une domination un instant fameuse, parce qu'ils ont été l'em-
bryon de toutes h s abominations commerciales de ces derniers
temps. Law et Saint-Simon sont deux chefs de bandes et rien
de plus , ayant cherché l'un et l'autre une idée et n'ayant
trouvé que des sacs d'écus à voler, sans être voleurs ni l'un ni
l'autre, il s'en faut , mais amenés là tous deux par la force d'une
doctrine uniquement fondée sur l'intérêt. Un autel où l'on en-
ferme des écus, — vous avez beau faire, et le couvrir d'une
nappe, — n'est et ne sera jamais qu'un coffre-fort.
Je l'aflSime, toutes les banqueroutes dont nous avons été
alarmés depuis dix ans , toutes ces nuées d'affaires , si fatales
au repos des familles qu'on tentait avec un hameçon d'or, toutes
ces dépravations hautes et basses, si nombreuses que les co-
lonnes des journaux ne suffisent pas pour les contenir, pro-
viennent du mouvement auquel on doit raccéléralion factice,
Thydr'opisie de l'industrie , cette effroyable bêle apocalyptique.
Ainsi, sur les arts avilis, sur la morale morte, sur la for-
tune publique mal aventurée, plane et règne l'industrie. Elle
168 REVUE DE PARIS.
est chantée en prose lyrique par des bardes malfaisants , de
même qu'aux jours néfastes de la peste de Florence, des poètes,
dit-on, couraient les rues de cette ville, escortant les tombe-
reaux des morts et chantant la peste. On la professe en pleine
chaire , et des tas d'écoliers, jouvenceaux dont les cheveux sont
plus longs que la science . ouvrent la bouche afin de recueillir
celte manne vénéneuse. Ce n'est plus un Cuvier disant l'âge du
monde par la merveilleuse reconstitution de ses débris, qui
attire dans sa ruche éloquente toutes ces jeunes abeilles de la
France j c'est un sophiste, un boutiquier vendant sa phrase
assez bien nettoyée , comme un épicier vend sa marchandise
après l'avoir parée.
Tel est le progrès dont nous tenons à doter les Arabes , ces
bons et fidèles croyants, ces hommes de la tempérance, du de-
voir, de la foi et de la nationalité.
Il n'est pas sans intérêt d'observer jusqu'à quel point un seul
événement peut porter du trouble dans les relations internatio-
nales en apparence les mieux établies. Pendant dix ans, l'An-
gleterre a été regardée par la France comme une émule,
comme une rivale. Nous voilà ses ennemis à visage découvert ,
ou la voilci notre ennemie, comme on voudra. Au sujet d'un lo-
gogriphe diplomatique dont le véritable mot reste encore à de-
viner, on a remis sur le tapis toutes les possessions territoriales
dont l'Angleterre a grossi pièce à pièce son domaine. Pas un
arpent n'a trouvé grâce. Dès ce moment les termes ont changé.
Ce qui s'appelait, avec la circonspection du moment et la gêne
polie de la circonstance , conquêtes, agrandissements, acqui-
sitions, s'est appelé, dans Tiniervalle de quelques jours, spo-
liations , vols, brigandages. De leur côté, les Anglais se sont
laissé aller aux mêmes excès à notre égard, et particulièrement
à l'occasion de la conquête d'Alger.
Il serait facile de s'entendre. La conquête est-elle ou non un
droit? Est-elle un abus ?
Si elle est un droit, celui qui exerce le plus largement ce
droit, le comprend le mieux.
Si elle est un abus , nommons la nation qui ne l'ait commis.
Nous ne croyons pas au droit de conquête; ce n'est pas un
droit j mais nous croyons fermement à l'autorité des faits. Sans
te conquête, la France se composerait de cinq ou six provinces,
REVUE DE PARIS. 169
la Prusse d'un marquisat, la Russie d'un duché. Tout ce que
ces États ont acquis pour devenir ce qu'ils sont aujourd'liui, est
le résultat, sauf quelques alliances demi-pacifiques, de la prise
de possession à l'aide des armes.
La conquête est donc un fait universel passé à l'état d'habi-
tude et se maintenant par une tolérance réciproque.
De cette tolérance , chose incertaine comme toute tolérance ,
vient la négation de l'exercice de conquête , de loin en loin ma-
nifestée par ceux qui n'ont pas, contre ceux qui ont. C'est qu'au
fond le droit , qui est la vérité en action , ne périt jamais. Un
principe est comme l'air : on peut le nier , mais il faut en
vivre.
Droit ou abus , la conquête est donc permise à chacun, à la
condition sous-entendue de savoir la conserver.
Pourquoi alors accuser les Anglais d'avoir ajouté à leurs
possessions celles de tant d'autres peuples? Est-ce le trop qu'on
leur reproche ? Mais à quel titre le plus ou le moins change-
raient-ils le caractère d'une illégalité? Ils ont pris Gibraltar
comme ils avaient pris les Indes, et ils se sont emparés des Indes
et de Gibraltar en employant les mêmes moyens que nous quand
nous nous agrandîmes de l'Alsace , de la Lorraine et du comtat
Venaissin. Nous sommes des conquérants aux mêmes litres.
D'après ce qui a été exposé plus haut , si nous reprenions sur
les Anglais Gibraltar et les Indes , nous aurions raison, et si les
Allemands et le pape nous arrachaient la Lorraine, l'Alsace , et
le comtat Venaissin, ils agiraient en vertu d'un même privilège.
Prendre ou perdre, reprendre ou être dépouillé, n'entraînent
rien d'anormal là où la règle n'est pas intervenue.
En suivant les lois de cette logique reçue en politique, nous
serons les justes possesseurs d'Alger jusqu'au jour où une na-
tion plus forte nous l'enlèvera. Pourquoi biaisons-nous tant avec
l'Angleterre, et pourquoi l'Angleterre de son côté s'épuise-t-elle
dans ces questions d'une naïveté caractéristique : Gardez-vous
ou ne gardez-vous pas l'Algérie? Qu'elle essaie de la reprendre,
nous essayerons de la garder.
Pour rentrer dans la voie exclusivement spéculative de cet
aperçu , nous dirons que les Anglais sont des voleurs chagrins ,
inquiets de voir se produire d'autres voleurs qu'eux , et que
nous ne sommes si rogues envers les Anglais que parce que
%f§ REVUE DE PARIS.
nous volons moins et moins bien. Pure jalousie de corps. Il est
curieux d'arracher ainsi du fond de Tàme , à la manière de Ma-
chiavel, la vérité au peuple. Pourquoi n'aurait-il pas aussi son
livre du Prince?
Nous avons dit ne pas considérer la conquête comme un
droit, parce que nous admettons des rapports constants , im-
prescriptibles de tout temps entre l'homme et le sol, entre les
races et les climats, entre les organes et les produits de la terre.
Les croisements de peuples, quelque considérables, quelque
fréquents qu'ils aient élé, n'ont rien changé à cette fraternité
partout évidente. Tel pifd est conformé pour froisser le sable ,
tel autre pour saisir le rocher, tel estomac pour digérer la chair
crue , tel autre les fruits ou les légumes meurtris par le feu. Il
n'est pas plus possible de naturaliser les hommes d'un climat
dans un autre climat, que de transplanter les arbres d'une con-
trée dans une autre , car l'homme a aussi sa racine , sa sève ,
ses fleurs et ses fruits , et il a de plus sa pensée , ses traditions,
sa religion , également enharmonie avec la chaleur de la terre
et la vivacité de la lumière. Le soleil rend raison de toutes
choses. On n'échange pas impunément son ombre pour sa clarté,
sa clarté pour son ombre. Nous composons à la terre un fais-
ceau de rayons rangés avec autant de symétrie que le sont les
rayons du soleil autour de son disque. Telle est la loi, ou il
n'y en aurait pas , sur laquelle s'appuient les indigènes pour
protester contre la tyrannie de la conquête ; et c'est la plus
sûre, si ce n'est la plus sainte. Jusqu'ici , nous le répétons , au-
cun peuple conquérant n'a si bien mêlé son sang à celui du
peuple conquis, que la fusion se soit opérée comme dans un
simple accouplement. On a tué les Indiens dans l'Amérique ,
mais la fièvre jaune y moissonne les colons, dont la santé est
restée en Europe ; en Asie , le choléra venge de la même ma-
nière les Birmans dépossédés par les Anglais. Cent mille Fran-
çais sont déjà morts en Algérie depuis 1830. Une grande partie
de leurs pertes , il est vrai , se range jusqu'ici au compte de la
guerre.
On comprend que, pour nous , la question de savoir si nous
garderons ou non l'Algérie n'était d'aucune valeur. Nous
croyons avoir touché à de plus intéressantes j)arties , et si nos
cooclusions ne sont pas d'une politique bien forte aux yeux des
REVUE DE PARIS. 171
gens qui n'admettent que la politique des affaires , elles ont du
moins le mérite d'élre dégagées de tout esprit de parti. Nous
avons traité d'Alger comme nous eussions traité de Carlhage ou
de Tyr , assis à Tombre des lenlisques de Chypre ou de Samos.
Si le fîl du raisonnement ne s'est pas brisé dans nos mains ,
nous avons dû nous convaincre qu'Abd-el-Kader, Tliomme le
plus justement renommé de ces lemps-ci , défendait l'Algérie
comme la dernière tour de l'état primilif nommé à tort barba-
rie; que nous exterminions les Arabes pour leur imposer nos
vices; que nos vices sont, depuis dix années, l'œuvre d'étranges
doctrines tenues en grand honneur chez nous, et professées pu-
bliquement; que nous avions le droit de garder l'Afrique jus-
qu'à ce qu'on eût le droit de nous l'enlever, mais que l'Afrique
avant tout appartenait aux indigènes par le droit de nature , le
premier de tous les droits, c'est-à-dire par la possibilité d'y
vivre.
Il ne nous en coûtera pas beaucoup de reconnaître les quel-
ques avantages noyés au Tond de ce chaos appelé le progrès. Un
bien réel j)0urrait résulter de tant d'inventions ingénieuses , si
l'on parvenait à les faire tourner au bien-être de chacun , à
l'aide d'une volonté persistante et consciencieuse ; si l'on son-
geait un [)eu moins à diminuer l'emploi du temps dans leur ap-
plication , stérile profit, et un peu plus à soulager les fatigues
de l'homme, la seule chose dont les inventeurs aient oublié de
se préoccuper. Substituer la vapeur à la voile du vaisseau, sub-
stituer la vapeur au cheval , ce n'est que de la physique amu-
sante et rien de plus. Roi , j'aurais donné cent écus à l'un et
l'autre auteur de ces deux inventions , mais je n'hésiterais pas
à faire prince , à gratifier du douzième de mes revenus celui qui,
par l'emploi de ces deux curiosités, ferait avoir chaque jour
un pain de plus à chacun de mes sujets.
La grandeur d'une découverte n'est que dans son utilité; la
découverte de l'Amérique, ce phénomène autrement merveil-
leux que la découverte de l'emploi de la vapeur , n'apporta pen-
dant plus de deux siècles que misère et maladie en Europe.
L'Espagne ne se releva jamais de ce bonheur. Il y a jusqu'ici
plus de véritable gloire à avoir créé la scie qu'à avoir trouvé le
moyen de parcourir un espace de vingt lieues en une heure.
Évenlrez la terre pour lui arracher son fer et son ehai-bon ;
172 REVUE DE PARIS.
entassez, enflammez dans des cuves de fer des matières quMl si
fallu des révolutions du globe pour produire; consumez en deux
minutes vingt siècles de lente élaboration ; risquez votre vie pour
changer rapidement de place , comme si la mort, la grande lo-
comotive , n'allait pas toujours assez vite , malades inquiets que
vous êtes ! Votre cœur plein de doute ne sera pas sorti de la
prison de votre corps : regardez devant vous au retour , quel-
qu'un vous a devancé : c'est celui qui n'est pas parti.
Léon Gozlan.
RÉPONSE
A M. BEGKER
On sait avec quel enthousiasme a été accueilli, au-delà du
Rhin , le chant national de M. Becker, surnommé la Marseil-
laise allemande. Le retentissement causé par ses couplets
patriotiques a été pour l'auteur une occasion de réunir ses
poésies en un volume qu'il a dédié à M. de Lamartine. Tout le
monde a lu la réponse adressée au poëte allemand par Fauteur
des Méditations , et insérée dans la Revue des Deux Mondes
du l^^juin. La pièce qu'on va lire offre , ù notre avis, l'expres-
sion plus énergique et plus vraie du sentiment national. Nous
faisons précéder les vers de M. de Musset de la traduction des
strophes de M. Becker, pour chacune desquelles le spirituel
poète a trouvé réponse.
LE RHIN ALLEMAND.
« Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le
demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
» Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
verte; aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots ,
» Ils ne Tauront pas, le libre Rhin allemand, aussi long-
temps que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu ;
6 15
174 REVUE DE PARIS.
» Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son
courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales se reflé-
teront dans son miroir.
i> Ils ne Tauront pas , le libre Rhin allemand , aussi long-
temps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles
élancées.
B Ils ne l'auront pas , le libre Rhin allemand , jusqu'à ce que
que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses
vagues. »
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Il a tenu dans notre verre ;
Un couplet qu'on s'en va chantant
EfFace-l-il la trace altière
Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
Nous l'avons eu , votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte
Du jour où Condé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Nous l'avons eu , votre Rhin allemand.
Que faisaient vos vertus germaines
Quand noire César tout-puissant
De son ombre couvrait vos plaines?
Où tomba-t-il alors , ce dernier ossement?
REVUE DE PARIS. 175
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez voire histoire,
Vos jeunes filles sûrement
Ont mieux gardé notre mémoire.
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.
S'il est à vous , votre Rhin allemand ,
Lavez-y donc voire livrée.
Mais parlez-en moins fièrement.
Combien, au jour de la curée,
Éliez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant?
Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand.
Que vos cathédrales gothiques
S'y reflèlent modestement.
Mais craignez que vos airs bachiques
Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.
ÂLFBED DE MuSSET.
L'ANCIEN ROYAUME
DES
PAYS-BAS.
Après VOUS avoir parlé de rAllemagne et de la Russie, c'est-
à-dire des frontières de l'Europe vers lesquelles s'agitent des
questions qui nous concernent à peine, me sera-t-il permis de
vous ramener aux frontières de France, dans un royaume qui
n'a eu que quinze ans d'existence , et qui vaut bien pourtant la
peine qu'on s'en occupe? Rêvé par Henri IV au profil de la
France , et destiné par ce roi à servir de barrière à l'Europe,
ce royaume a été, en 1815, établi au profit de l'Europe, et
destiné à contenir la France dans ses nouvelles limites. Un
prince auquel nos intérêts politiques nous ont empêché de ren'
dre une entière justice, le prince d'Orange-rs'assau , fut investi
par l'Europe coalisée de la souveraineté des anciennes provin-
ces-unies. Forcé de choisir, dans ces graves circonstances po-
litiques, le système de gouvernement qui convenait à son nou-
vel État, Guillaume, roi des Pays-Ras, vit les tendances de la
restauration, et devina son impopularité. Elle se dessinait , dès
l'origine, ultra-monarchique et catholique ; il se montra consti-
tutionnel et protestant.
Une constitution fut donnée aux Pays-Bas, et malgré les ré-
criminations trop naturelles qui se sont élevées plus tard entre
REVUE DE PARIS. 177
la Hollande et la Belgique, l'opinion , en général , était satis-
faite. La France, qui depuis longtemps s'était fort peu inquié-
tée des régicides, s'intéressa tout à coup à ces vieillards, débris
impuissants de la convention , quand elle vit une loi les pros-
crire, et elle sut un gré infini au roi Guillaume du courage
avec lequel , en face de îa sainte-alliance qui murmurait , il
ofiFrit un asile à tous, et témoigna des égards à quelques-uns.
Le clergé français cherchait à tout envahir, mais il avait beau-
coup perdu de son influence matérielle et morale; le clergé
belge, au contraire, avait maintenu sur les populations de ces
anciennes provinces espagnoles la puissance de cette autorité
toujours invincible quand la conscience des peuples est son
asile. Le roi Guillaume et ceux qui le conseillaient ne compri-
rent pas assez toute la portée de cette influence religieuse. La
fondation d'un collège destiné à initier le jt-une clergé aux
éludes scientifiques eût pu passer pour une idée admirable , si
son exécution avait été combinée d'avance avec les autorités su-
périeures ecclésiastiques j mais le gouvernement en établissant
seul la chose, fil croire à une arrière -pensée de sa part dirigée
contre les croyances catholiques, et la dénomination de ce col-
lège, son seul titre : Collège philosophique, était d'une telle im-
prudence, qu'on ne sait en vérité comment qualifier la folie de
ceux qui , après le xviii' siècle^ croyaient pouvoir espérer qu'un
enseignement soi-disant philosophique pourrait être adopté
par le clergé.
Le train général des affaires allait pourtant à merveille, car
le roi, peu versé dans les matières d'art, l'était admirablement
dans tout ce (jui concernait les finances et l'industrie. Il exis-
tait peu de fabriques nouvelles dans lesquelles il ne prît des
actions, soutenant par ses mises de tonds les efforts de tous
les commerçants honnêtes, et recueillant d'ailleurs un bénéfice
modéré, mais proportionnel, dans toute entreprise qui réus-
sissait au sein de ses Etats. Accessible à tous, Guillaume don-
nait chaque semaine, à jour fixe, une audience à quiconque
voulait se présenter, sans avoir sollicité cette faveur par ècnt.
L'on entrait dans un premier salon, et Ion dictait son nom à
un huissier, puis l'on passait dans une seconde pièce , où l'on
attendait son tour. Le chambellan de service appelait les noms
l'un après l'autre, sans préférence , excepté toutefois la pré-
15L
178 REVUE DE PARIS.
séance accordée aux membres du corps diplomatique et à ceux
des états généraux. Mais le monde était admis , et le roi, dont
le dîner était souvent différé de plusieurs heures les jours d'au-
dience, ne quittait sa place que lorsqu'ayanl reçu tout le
monde, il se trouvait absolument le dernier.
Cette place était un troisif me salon dans lequel le monarque
se tenait debout près d'une table sur laquelle 11 appuyait une
de ses mains. Son costume ordinaire était l'habit de général
hollandais, à collet non brodé, mais galonné, le pantalon gris
et les gants jaunes. Il recevait avec un salut le visiteur intro-
duit près de lui,- puis, quand il n'avait plus rien à dire ou à
apprendre, il saluait encore pour congédier son hôte. Quelque-
fois, et quand le sujet de la conversation lui plaisait, son au-
dience était très-longue; il m'est arrivé d'attendre si longtemps
ce salut définitif, que, si je n'avais été avec un roi , toujours
maître de me congédier , j'aurais craint de paraître fort in-
discret ; je me suis aperçu que ce n'était pas seulement avec
moi, mais avec beancouj) d'autres, que le roi Guillaume avait
de ces accès de loquacité.
L'allemand, le français et l'anglais, étaient aussi familiers
que le hollandais au roi des Pays-Bas. Il avait même , en par-
lant notre langue , une certaine finesse d'accent qui m'a d'au-
tant plus fraj)pé qu'elle s'alliait merveilleusement avec un
regard ironique et un ton qu'il rendait parfois assez moqueur.
Plus de cent anecdotes très-connues ont établi la bonté de sou
caractère; tantôt il indique une adresse à un voyageur et l'ac-
compagne jusqu'à la maison qu'il cherche; tantôt il aide une
vieille femme à recharger son àne , prenant par un des deux
bouts le sac qu'elle ne pouvait seule mettre sur l'animal. La
physionomie de ses audiences particulières aurait pu souvent
fournir à un journal des comptes-rendus fort pittoresques.
Le roi Guillaume avait une politique toute singulière, et qui
n'était guère propre qu'à son usage personnel. Il s'était fait
pour lui seul et dans son palais un gouvernement constitu-
tionnel par le moyen de ses ministres. Le pays étant composé
de catholiques et de protestants, de Hollandais et de Belges,
de partisans et d'ennemis de la France, il voulait que chacune
de ces couleurs fût représentée diuis son conseil. A côté d'un
ministre qui ne pouvait souffrir les Belges, il en avait un qui
REVUE DE PARIS. IW
n'aimait guère les Hollandais. Le protestant avait derrière lui
tous les pasteurs , le catholique représentait l'influence con-
traire. Ainsi Guillaume voulait avoir auprès de lui, dans cha-
cun de ses conseillers, un homme d'État, expression d'une cer-
taine fraction de la nation qui avait des droits à défendre, des
principes à faire valoir. On s'étonnait de voir si peu d'accord
entre les ministres; c'était précisément ce que voulait le roi ,
qui avait l'ambition de gouverner seul, après avoir entendu les
chefs naturels de toutes les opinions du pays. Deux ministres
pensant identiquement la même chose lui auraient été sus-
pects, et dans tous les cas lui auraient fait l'effet d'un dou-
ble emploi. L'un d'eux aurait sûrement été supprimé comme
inutile.
Le ministre le plus suspect à l'opinion libérale était alors
M. Van Maanen. Une haute probité, une inflexible justice , une
grande sévérité caractérisaient cet homme d'Etal, qui eut trop
le malheur de dédaigner les explications parlementaires , et
auquel on a toujours prêté des idées despotiques , quand il
croyait n'avoir que des principes d'une rigoureuse légalité.
Ainsi, par exemple, interpellé un jour devant les chambres, et
sommé de dire s'il se croyait responsable, il sécria que les mi-
nistres n'étaient responsables qu'envers le roi, hérésie consti-
tutionnelle qui excita de vives rumeurs, et qui était bien faite
pour les provoquer.
Ce que voulait dire M. Van Maanen valait mieux que ce qu'il
avait dit. En France, la nation a , par ses députés, une action
sur le ministère, qu'elle peut mettre en accusation j et le roi a,
par ses ministres, une action sur la chambre représentative,
qu'il peut dissoudre. La dissolution des chambres et la res-
ponsabilité des ministres sont les deux pendants obligés de
notre système constitutionnel. Or, dans les Pays-Bas, le droit
de dissolution n'existait pas chez la couronne; voilà pourquoi
un ministre a pu croire que la responsabilité ne pouvait exis-
ter, au moins de la manière dont elle est comprise en France.
C'était le cas d'expliquer la chose, de réclamer ce droit de
dissolution comme complément nécessaire des lois organiques.
Au lieu d'entrer dans celte discussion, M. Van Maanen, répon-
dant sèchement : nous ne sommes responsables qu'envers le
roi, adoptait un rôle faux, mal compris, et nuisait au prince
180 REVUE DE PARIS.
qu'il croyait servir par une couleur d'absolutisme jusqu'alors
repoussée avec soin par le roi Guillaume. Des procès faits à la
presse eurent pour résultat de dépopulariser complètement le
pouvoir. Attaqué quelquefois justement, plus souvent avec in-
justice, le roi eut le malheur d'ignorer la puissance des Jour-
naux , et ne fit rien pour les calmer. C'est à mes actes à me
défendre.» disalt-il, comme si dans tous les lieux publics une
puissance invincible eût pu rectifier les faits sans cesse déna-
turés ! L'orage grossissait; le clergé catholique , mécontent et
puissant sur l'opinion publique, fit alliance avec le parti libé-
ral, et tous deux confondirent leurs demandes en redressement
de griefs dans des pétitions que l'on fit signer en masse par
les populations des villes et des campagnes. Alors ai-riva la
révolution de juillet à Paris; alors devint probable la révolu-
tion de Bruxelles. Voilà comment le même coup a frappé Char-
les X et Guillaume; Tun parce qu'il était trop catholique,
l'autre parce qu'il ne l'était pas assez , tous dt;ux parce qu'ils
ont cru pouvoir mépriser les avis de l'opinion , et vaincre la
presse, cette puissance formidable qui a brisé des trônes et qui
eu brisera encore dans l'avenir.
Des deux opinions qui triomphaient eu Belgique , la plus
puissante était l'opinion catholique; les républicains avaient,
comme toujours, allaqué les premiers et fait la brèche; leurs
alliés s'installèrent dans la place , et bientôt se débarrassèrent
d'eux. Une loi d'élection a suffi pour donner à l'opinion des
catholiques, qui domine dans les campagnes, une prépondé-
rance immense; elle établit deux cens électoraux, l'un Irès-
élevé pour l'habitant des villes , l'autre très-abaissé pour le
paysan; de sorte que les majorités formées par les villages
que le curé dirige déjouent par leur masse imposante les etforts
des libéraux et des industriels des villes, bloqués ainsi en état
perpétuel de minorité.
Retiré à La Haye , le roi Guillaume , privé de ses plus belles
provinces, ne rendit pas justice aux efforts tentés par le prince
d'Orange pour les conserver. Ce prince était populaire et aurait
pu tout rallier alors; depuis, la chose est devenue impossi-
ble. Hollandais et Belgessont si disposés à nétre plus compatrio-
tes, que jamais divorce ne porta mieux le caractère du consen-
te ment mutuel. Tandis que Bruxelles taisait sa révolution ., les
REVUE DE PARIS. 181
autres villes suivaient son exemple, mais avec une incertitude
remarquable. Il était évident qu'à Liège on aurait incliné pour
la France, et que Gand, cette grande ville manufacturière dont
la perte des colonies hollandaises menaçait l'industrie et
l'existence, regrettait la domination hollandaise et le sceptre de
Nassau.
Enfin tout s'était accompli ; mais s'il est permis de voir un
côté comique à une aussi grave affaire , observons en passant
la difficulté qu'éprouvait le roi Guillaume à donner un nom
quelconque au fragment de royaume qui lui restait. Ce monar-
que ne s'intitulait plus roi des Pays-Bas, car ce royaume de
fraîche date était diminué de plus de la moitié ; le nom de
Provinces-Unies ne l'aurait pas satisfait , car il aurait fait
reculer la royauté jusqu'à la dignité trop simple de stat-
houder; il s'indignait à l'idée d'être appelé roi de Hollande,
car la Hollande était une seule de ses provinces, et il était tout
aussi bien roi de la Frise, de l'Overyssel ou du Brabant septen-
trional. Enfin, le mot de JSéerlande lui plut , et il l'adopta de-
préférence. Le roi Guillaume, dans la diplomatie active, est
resté roi des Pays-Bas, à cause des traités qui lui donnent ce
nom; dans la presse politique, il est devenu roi de Hollande,
et c'est ainsi qu'on le désigne généralement ; mais, dans son
propre langage officiel, il est roi de Aéerlande , titre qu'il se
donne et qu'il porte dans ses seules dépêches. Il est plus que
probable que l'usage l'emportera enfin, et qu'il faudra opter
entre le nom de roi des Pays-Bas adopté par ceux qui croient
aux traités, et celui de roi de Hollande pour ceux qui n'y tien-
nent pas. Quant au nom de Néerlande , tout respectable qu'il
est, il ne parait pas être viable et succombera selon toute ap-
parence.
Avant que s'accomplît la révolution qui devait enlever au roi
des Pays-Bas ses provinces méridionales , j'avais eu l'occasion
de voir de près et de connaître particulièrement le gouverneur
de Gand. C'était un de ces hommes rares qui allient des quali-
tés extrêmes , la plus grande finesse avec une extrême bonté ,
le tact le plus diplomatique avec l'instinct de la probité la plus
sévère. Je ne reverrai plus sans doute jamais M. Van Doorn,
mais j'ai connu beaucoup d'hommes politiques et autres, et
ce nom de Van Doorn me revient involontairement à la mé-
182 REVUE DE PARIS.
moire , lorsque je songe aux qualités qui, selon moi, doivent
distinguer l'homme d'Êfat, ce'ui que Napoléon appelait carré
par la base. J'ai connu à M. Van Doorn même des ennemis;
aucun d'eux ne l'altaque sans faire la concession due aux ver-
tus qui honorent ce beau caractère. Voici son histoire.
Assiégé, traqué à Gand dans l'hôtel du gouvernement,
M. Van Doorn , qui avait disputé pied à pied le terrain à la ré-
volution belge , se trouva enfin, comme tant d'autres, obligé
de se sauver. Il quitta Gand sans rien emporter , et arriva avec
l'habit et le linge qu'il avait sur le corps , à La Haye, où je l'a-
vais précédé de quelques jours. J'allai le voir à l'hôtel où il
était descendu, — Qu'allez-vous faire? lui dis-je. — Retourner
dans mes pénates, à Middelbourg, où je retrouverai du linge et
des habits. — Ne croyez-vous pas être employé par le roi ? —
Ce n'est pas probable. Les Hollandais ne seront sans doute pas
disposés à ouvrir leurs rangs à un défenseur entêté de la do-
mination des Nassau en Belgique. Mon parti est pris , je vais
me livrer à l'agriculture. — C'est très-louable; mais neverrez-
vous pas le roi avant de partir? — Je le dois. Je vais à l'instant
à son audience; mais je vous dis adieu dès ce moment , car je
partirai demain matin. Si cependant le roi me disait quelque
chose d'intéressant, je vous écrirais ce soir même. — Nous
nous quittâmes. M. Van Doorn emprunta une chemise pour se
présenter devant Sa Majesté. Dans la soirée , je reçois un billet
contenant ces mots: « Venez vite! d J'accours j je trouve
M. Van Doorn fort agité. — Je parie , lui dis-je, que vous ne
partez pas , et que les projets d'agriculture sont ajournés. —
Il le faut bien , me dit-il en riant, le roi vient de me nommer
ministre de l'intérieur. — Nous sortîmes, et j'allai , en petit
comité, l'installer dans son ministère, où il entra avec sa che-
mise empruntée. M. Van Doorn préside aujourd'hui le conseil
d'État.
Ce fut, il faut l'avouer, un beau spectacle que celui qu'offrit
la Hollande dans ces circonstances. Un jour, on voyait accou-
rir chez le roi des paysans frisons au large chapeau, aux sou-
liers ferrés, qui déposaient sur la table du monarque des $acs
de ducats, fruit de leurs longues économies , dont ils faisaient
l'offrande au pays; un autre jour, le Staats-Courant, journal
officiel, annonçait que , les dons patriotiques devenant innom-
REVUE DE PARIS. 185
brables, il publierait tous les jours pour les mentionner un sup-
plément qui, en effet, tous les jours se trouvait plein. Un autre
jour enfin , on apprenait qu'un jeune officier de marine , élevé
à l'école des orphelins d'Amsterdam , Van Speyk , s'était fait
sauter devant Anvers, plutôt que d'amener son pavillon. Une
fam.ille hollandaise qui n'aurait pas fourni au moins un volon-
taire à l'armée, eût été montrée au doigt et entachée d'ignomi-
nie. Courage, patriotisme, désintéressement, tout ce qui honore
un peuple brillait en ce moment chez les Hollandais , et je ne
doutai pas un seul instant que la victoire ne couronnât leurs
efforis en Belgique. On sait ce qui serait advenu, si les Fran-
çais n'étaient accourus pour réparer, au profit des Belges , les
désastres d'Hasselt et de Louvain,
La conférence de Londres ayant mis fin à la guerre, et la
France s'étanl chargée de soutenir ses décisions , l'ordre fut
adressé au prince d'Orange de s'arrêter au moment où il ap-
prochait de Bruxelles. Ce prince obéit, mais les journaux du
temps qui ont mentionné le fait ont oublié de raconter avec
quelle courtoisie il s'était accompli. Le maréchal Gérard ayant
fait dire au prince d'Orange qu'il se proposait d'occuper Liège,
mais qu'il attendrait que la ville fût évacuée par les troupes
hollandaises, celui-ci indiqua l'heure à laquelle les Français
pouvaient se présenter le lendemain. Confiant dans leur loyauté,
le prince d'Orange était resté seul , sans escorte, à l'hôtel du
Pot-d'Étain. Le maréchal Gérard remplaça sur-le-champ par
une garde autour du prince celle dont il venait de se défaire,
et un détachement français forma une escorte d'honneur pour
accompagner jusqu'à la frontière Thérilier des Nassau que la
veille on considérait comme un ennemi.
C'est un bon peuple que ce peuple de Hollande, et qui , en
vérité , a quelque peine à se faire aux allures de la monarchie.
La Haye, résidence royale, est comme le faubourg Saint-Ger-
main du pays. Gentilshommes de la cour, scribes des ministè-
res, font bien tout leur possible pour imprimer à cette ville
un air de capitale ; mais l'opulente , la populeuse Amsterdam ,
écrase tout ce qui l'entoure, et semble l'orgueilleuse capitale
d'un vaste État. J'avais eu plus d'une occasion d'obàcrver la
simplicité des audiences royales, quand je fus obligé un jour de
me rendre à l'audience du bourgmestre d'Amsterdam, J'avais
184 ' REVUE DE PARIS.
vu le roi debout , je trouvai le bourgmestre assis. Le fauteuil
occupé par le magistrat me surprit d'autant plus par sa hau-
teur , que , du haut des coussins dont il est orné, Thonorable
personnage peut laisser pendre ses pieds à la hauteur des au-
tres sièges destinés aux échevins ou à l'étranger. Chez le roi ,
un chambellan avait simplement prononcé mon nom; chez le
bourgmestre , un premier huissier m'avait annoncé, et un se-
cond, pour m'indiquer que le magistrat arrivait, frappa vio-
lemment le sol avec un long bâton , espèce de sceptre emblé-
matique. Chez le roi, je n'avais rien aperçu dans l'antichambre ;
ici , le vestibule étalait à mes yeux les écussons de tous les
bourgmestres d'Amsterdam, depuis Philippe II jusqu'à nos
jours.
Voici une singulière exception dans les mœurs de ce peuple
estimable. La liberté de la presse existe en Hollande; mais , à
l'exemple du gouvernement anglais , qui se fait une règle de
respecter toujours la lettre de la loi , les Hollandais entendent
ne punir que les délits bien déterminés , bien spécifiés dans le
texte même du code. Or, il s'est rencontré à La Haye un
homme qui a imaginé un système de diffamation moralement
infâme, mais légalement innocent, qui lui permet d'imprimer
toutes les calomnies sans rien craindre de la justice, parce que
la loi n'a pas prévu son genre d'industrie; et cet homme se
fait un revenu assez considérable en recevant l'argent de ceux
qui payent pour faire diffamer autrui et de ceux qui payent
pour qu'on ne les diffame pas eux-mêmes. Son journal se
nomme le Petit livre bleu. Veut-il , par exemple , annoncer
qu'un négociant, M. Jean, se trouve fort mal dans ses affaires,
et est sur le point de suspendre ses payements , il rédigera
une phrase aussi inoffensive pour la justice que la phrase sui-
vante :
« Il est annoncé dans les papiers français que le peuple va
au sermon ; exemple bon et raisonnable à suivre. »
Une fois ainsi conçue, la phrase innocente va à l'imprimerie;
mais, sous quelques lettres, l'écrivain a fait un point avec de
l'encre rouge , ce qui veut dire : Imprimez en majuscules. Et
voici ce qu'offre à l'œil le texte publié :
Jl Est AnNoncé daNs lEs paPiers frAnçals quE le PeupLe
va aU Sermon ; exemPle bon Et RaiSONNablE à suivre.
REVUE DE PARIS. 185
L'homme qui peut ainsi publier impunément que Jean ne
paye plus personne fait avertir d'avance le négociant que son
pelit livre contiendra l'annonce de la suspension de ses paye-
ments, et celui-ci transige, et paye le libelliste , parce que ces
choses se passent en Hollande, pays où l'on ne peut poursuivre
pour le seul fait d'imprimer certaines majuscules, et où la pa-
tience nationale permet à un bandit d'exercer cette profession
atroce sans risquer d'être assommé.
La peinture des Hollandais a une célébrité classique ; ils ont
fait peu de chose en musique, et leur caractère grave et mélan-
colique les porte de préférence vers la musique allemande, qui
s'allie parfaitement avec leur langue et leur génie. Leur poé-
sie est admirable; mais quel malheur que cet isolement, qui,
renfermant leur idiome dans l'enceinte de leur pays, ne permet
pas à leurs auteurs de populariser au dehors leurs ouvrages,
étroitement circonscrits dans le cercle de leur nationalité ! La
vieille Hollande , en relation avec le monde commercial, a ap-
pris , parlé et écrit toutes les langues, et personne n'a jamais
en besoin de savoir le hollandais pour communiquer avec
Amsterdam des bouts de l'univers. La langue hollandaise dès
lors est restée ignorée ; l'Allemagne trop filère l'a traitée avec
un mépris injuste, quand la France et l'Angleterre ne pouvaient
la réhabiliter; et c'est avec une surprise inouïe qu'à travers
quelques traductions médiocres , Tesprit se sent saisir d'une
involontaire admiration pour le génie de Jacob Kats, de Byl-
derdik, et de ce vieux et patrioli({ue Tollens . dont les hymnes
de gloire sont des prières, et dont chaque citoyen, depuis les
enfants jusqu'aux vieillards, répète avec transport les chants
consacrés à Dieu et à la patrie.
0.
16
PHILOSOPHES EXCENTRIQUES.
tlÉROUE €ABDA]V.
L'humanilé , dans sa marche vers le vrai et vers le mieux ,
semble soumise à d'inévitables alternatives de jjersistance et de
découragement, de sagesse et de déraison. Le génie de l'homme
offre également dans ses transformations des intermittences
analogues. C'est ainsi qu'à la suite de réactions prévues et
comme obligées la vérité succède à l'erreur, le besoin de croire
au scepticisme, la synthèse à l'analyse. Ces intermittences fata-
les sont surtout sensibles dans ces temps de transition qu'on
pourrait appeler les époques climatériques de l'humanité ;
lorsqu'au moment de se développer et de grandir, de passer de
l'enfance à l'adolescence ou de l'adolescence à la virilité, le
genre humain essaye ses forces, met à protitses tentatives les
plus aventureuses , et en apparence les plus vaines , et par ses
erreurs et ses contradictions même, arrive finalement au pro-
grès.
Le xvp siècle fut peut-être celle de toutes ces époques des
temps modernes oii le mouvement des esprits qui devaient
amener ce progrès fut le plus universel et le plus prolongé. Les
résultats de cet effort de l'esprit humain furent immenses.
Dans les cent et quelques années qui s'écoulèrent, de 1492 à
REVUE DE PARIS. 187
1600, Colomb découvrit l'Amérique, Vasco de Gama les Indes ,
Copernic le vrai système du monde, et Kepler régla le cours
des planètes. D'autre part, Bacon inventait la science de la na-
ture, et créait en quelque sorte la physique expérimentale, tan-
dis que les philosophes indépendants de l'Italie proclamaient,
de leur côté, bien avant Descartes , qu'il fallait séparer ce que
l'expérience apprend de ce qui a été révélé, et partir de la con-
naissance de la nature et des faits pour arriver à celle de leur
auteur, au lieu de procéder en sens inverse. Astronomie, géo-
graphie, théologie, politique, philosophie, tout fut sondé, tout
fut remué, tout fut changé.
Les siècles ressemblent aux individus , ils ont des vices et
des vertus caractéristiques et des passions qui leur sont pro-
pres. Tel siècle est généreux jusqu'ù l'enthousiasme , tel autre
discret et retenu jtjsqu'à l'égoïsme. 11 en est de dévots et d'in-
crédules , de soumis et de raisonneurs , de timides et d'aventu-
reux. Chaque personnage célèbre lient du siècle où il a vécu
par ses vices comme par ses vertus. Si la vertu du siècle do-
mine chez lui, la postérité l'avoue , c'est un grand homme; si
le vice l'emporte, on lui refuse ce titre, ce n'est qu'un homme
fameux. Mais il est certains hommes chez qui ces vertus et ces
vices de leur temps sont si également répartis que leurs con-
temporains, comme la postérité, n'ont su s'ils devaient les glo-
rifier ou les flétrir; ceux-là sont des hommes à part, grands
pour les uns , fameux pour les autres , singuliers pour tous.
Jérôme Cardan fut de ce nombre.
Du xiiF au xvc siècle, Aristote et les scolastiques avaient
dominé sans rencontrer d'opposition sérieuse. A la suite de
luttes passagères , leur école avait fini par absorber toutes les
sectes rivales. Faiblement attaquée dès lexive siècle, d'un côté
par Raymond Lulle, qui , dans ce singulier système de philoso-
phie alphabétique, qu'il appelait sonar/ èrt?/"; substituait ses
neuf principes absolus aux neuf catégories du philosophegrec,
d'un autre côté par Bessarion et les platoniciens, l'école péri-
patéticienne avait décidément triomphé. Maîtresse du présent ,
elle se croyait assurée de l'avenir lorsque tout à couj), vers la
fin du xv^ siècle , se démasqua la secte des indépendants j
ayant pour chef Benardina Télésio. Fatigués d'une logomachie
puérile, ces philosophes aventureux s'efforçaient de substituer
188 REVUE DE PARIS.
Texamen au dogmatisme, c'est-à-dire la philosophie positive
basée sur la connaissance de la nature, acquise à l'aide des
sens ou du fait physique, aux preuves tirées de la raison seule
ou à l'autorité du maître. Dtscartes ne fonda donc pas l'école
nouvelle comme on l'a souvent répété, il la continua et la
fortifia.
Télésio. chef des indépendants et restaurateur de la philoso-
phie de Parménide, Télésio que Bacon proclamait le premier
des philosophes modernes, et à qui cet illustre penseur em-
prunta plus d'une idée. Télésio avait, avant lui, senti la néces-
sité de joindre les connaissances physiques et l'expérience aux
théories métaphysiques. Télésio donna le premier l'idée du
thermomètre, décrivit assez exactement les propriétés du ca-
lorique, pressentit la composition de la voie lactée avant l'in-
vention du télescope, et, dans sa description de la mécanique
céleste, imagina ces tourhillons à l'aide desquels, dans le siècle
suivant, Descartes créait son système du monde. Télésio atta-
quait Aristote. et croyait, comme tout son siècle, à l'astrologie
judiciaire. Cardan , Patrizi , Vanini , Campanella et Jordano
Bruno procèdent de ce génie indépendant ; par les deux pre-
miers on suit son action sur Gassendi, De.scartes et Mallehran-
che , par les trois autres sur Locke et Hobbes , et plus tard sur
Condillac, KantetReid lui-même.
Nous avons mis Cardan en première ligne parmi ces élèves
de Télésio; Bacon le déclarait non moins hardi, mais plus in-
constant que sou maître. Ce jugement du père de la philosophie
basé sur l'expérience et la méthode naturelle est judicieuse-
ment formulé; il prouve que Bacon connaissait bien l'école
italienne qui florissait de son temps. Cardan fut, en effet, l'un
des esprits les plus audacieux de cette époque où l'on osait
tant. Ce fut peut-être aussi le plus mobile de ces novateurs , et
cela parce que chez lui le désordre , vice du siècle où il vécut ,
l'emportait sur Vaudace ^ la principale vertu de ce grand siè-
cle. Ce fut ce mélange de qualités rares et de défauts mon-
strueux qui fit de ce philosophe un homme à part et tout à fait
singulier. L'étude de semblables caractères est utile et cu-
rieuse. Elle nous initie à ce mystérieux travail de l'esprit hu-
main qui signale les époques de transition et de progrès, lors-
que le vrai et le faux, encore confondus, tendent énergiquement
REVUE DE PARIS, 189
à se séparer. Il s'en fallait de beaucoup en effet que du temps
de Cardan la confusion fût débrouillée j Tesl-elle aujourd'hui?
le sera-t-elle jamais?
Les erreurs d'un homme de génie sont souvent la clef des
plus grandes vérités , surtout quand cet homme a secoué fran-
chement le joug de l'école, et substitué la science des faits à la
science des mois. Lorsque Cardan parut , une noble émulation
s'était emparée de tous les esprits vraiment su[)érieurs. On
cherchait la vérité partout, excepté cependant où l'on eût pu la
rencontrer, c'est-à-dire dans la nature et Tobservalion réflé-
chie. Cardan, comme Télésio son maître, eut du moins la vo-
lonté de reporter les études sur ce terrain. Tandis que d'au-
tres interrogeaient les hiéroglyphes de l'Ép,ypte, les mystères
de la cabale des juifs, les harmonies de Pythagore, les génies
de Platon et les vertus occultes d'Aristote ; tandis que Télésio
lui-même, renversant d'une main l'idole des péripaléticiens ,
relevait de l'autre le fragile édifice de Parménide ; Cardan, lui,
se bornait à l'étude des faits et les rassemblait avec une sorte
de curieuse patience dans ses divers traités. Disons-le cepen-
dant. Cardan manqua d'esprit de suite et de méthode synthéti-
que. Quels progrès n'eût-il pas fait faire à la science si , au
lieu de se borner à enregistrer des faits isolés et des phénomè-
nes mal observés , et à dresser en quelque sorte un inventaire
des connaissances humaines existantes , il eût spécialement cul-
tivé quelqu'une des branches les plus importantes de ces con-
naissances j si , par un habile etpati^int emploi de l'analyse , il
eût marché des découvertes déjà faites à des découvertes nou-
velles. Cette méthode, que Descartes suivit plus tard. Cardan
la pressentit, mais ne sut pas la mettre en pratique. Il pensa
du moins par lui-même et travailla sur ses idées et non sur
les idées des autres. Les hommes de celte espèce sont déjà
rares.
Au temps où Cardan vivait, les faits suffisamment observés
et les vérités reconnues étaient en petit nombre. Les découvertes
des Orientaux transmises traditionnellement à leurs descen-
dants pour l'astronomie; les travaux d'Euclide , d'Apollonius
et d'Archimède pour la géométrie et la mécanique; les traités
d'Hippocrate et de Galien pour l'art médical, de Pline et dA-
ristole pour l'histoire naturelle ^ tel était alors le répertoire <)
16.
190 REVUE DE PARIS.
peu près complet des connaissances positives de l'humanité.
Cardan joignit sa découverte à ces découvertes déjà faites ; il
perfectionna l'algèbre. Mais pour bien comprendre Cardan, cet
enfant perdu de la philosophie indépendante, il faut étudier
sa vie; l'homme nous fera connaître le philosophe.
Cardan, comme Rousseau , avec lequel il eut bien des traits
de ressemblance, a écrit ses confessions. Dans l'étrange auto-
biographie qu'il intitule de f^ita irropria, il semble , en effet,
s'être surtout proposé de mettre en lumière ses vices, et de
faire connaître le côté honteux et désordonné de sa vie , et cela
plutôt au profit de sa vanité qu'au profit de la morale. De nos
jours , la foule s'est émerveillée en voyant se poser devant elle
tant de fanfarons du vice et même du crime. Depuis Éroslrate,
les gens de cette espèce n'ont jamais été rares. Chaque siècle a
eu les siens. L'amour-propre de l'homme, mal dirigé, est si
aveugle et si insensé, que , pour se rendre fameux , beaucoup
de ces vulgaires Érostrales ne craindraient pas de brûler leur
propre maison. Bien d'autres, par une dépravation d'esprit
analogue , ne se trouvant pas assez vicieux pour \aire de l'effet,
nont pas hésité à se parer de vices qu'ils n'avaient pas. Rous-
seau fut du nombre de ces derniers ; il mita s'enlaidir au moral,
de la coquetterie , du génie même. Nous serions tout à fait dis-
posés à attribuer à Cardan cet amour-propre du vice , si nous
n'aimions mieux reconnaître dans ce besoin fantasque d'étaler
ses turpitu.ies, une preuve de plus de son audace.
Gabriel Naudé , dans son introduction au livre de Vita pro-
pria , assure que Cardan eût pu faire condamner à une peine
grave le diffamateur qui eût dit de lui ce qu'il s'est plu à con-
fesser. Ce philosophe avoue, en effet, qu'il était enclin à tous
les vices , et comme , sans doute, cet aveu lui paraît insuffisant,
il ajoute que Vénus, Mercure et Saturne occupaient, au mo-
ment de sa naissance, de ces positions maudites qui, dès le
berceau , vouent l'homme au malheur et au crime. L'infortuné
que le hasard soumet à ces fatales influences reçoit , dit-il , tous
les vices en partage : paresseux , colère, envieux, hypocrite et
menteur. Il est en outre adonné aux débauches les plus hon-
teuses , et, dans ses relations avec les autres hommes, il se
montre à plaisir insociable et sauvage. Pour être tracé de sa
propre main , ce portrait, comme on voit, n'est pas flatté.
REVUE DE PARIS. 191
Cardan trouve cependant moyen , lorsque l'occasion se pré-
sente , d'y ajouter encore quelques coups de pinceau vigou-
reux.
Gabriel Naudé, homme de sens et de passions droites, ne
pouvant s'expliquer, d'une manière satisfaisante, celle fran-
chise éhontée , non plus que le désordre et les conlradiclions
que l'on rencontre à chaque page des ouvrages de Cardan , et
qu'on dirait préméditées , finit par avouer qu'il le croit un peu
fou. Bayle abonde dans ce sens. « Aristole , dit-il , assure
quelque part qu'il n'y a pas de grand esi)rit qui n'ait un grain
de folie comme accessoire de son génie. Cardan fut soumis à la
loi commune , mais chez lui l'accessoire semble être devenu
le principal. » Si Bayle et Naudé eussent vécu de notre temps,
s'ils eussent vu ce que nous voyons , entendu ce que nous
entendons , ils n'eussent pas manqué d'attribuer ce cynisme,
ce désordre et cette bizarrerie calculée , à la maladie mo-
rale dont nous parlions tout à l'heure , à l'amour-propre dé-
pravé.
Ce même travers perce dans chaque détail de l'autobiographie
de Cardan ; avant tout il veut paraître singulier : singulier par
sa famille et son entourage , singulier par sa naissance , singu-
lier par toute sa vie. Nous parle- t-il de son père , il nous le dé-
peint vêtu de rouge, contre l'usage du temps , la tète couverte
d'un capuchon noir, bègue , les cheveux rouges , les yeux blan-
châtres et doués de la propriété de voir même la nuit. « Il était,
ajoute-t-il, amateur passionné de tout ce qui était nouveau et
avait pour Euclide une sorte d'idolâtrie. » Sa mère , d'une pe-
tite stature et d'un esprit très-vif, était, comme son mari,
excessivement colère. Elle s'appelait Clara Micheira. Tandis
qu'elle était enceinte de Cardan , elle employa des breuvages
qui devaient la faire avorter , ce qui a fait mettre en doute la
légitimité du lien qui l'unissait à son époux. Quoi qu'il en soit,
ces breuvages restèrent sans effet, et Cardan naquit, mais
sous les plus tristes auspices. Après trois jours de douleur , on
fut obligé de l'arracher di:s entrailles de sa mère , à demi mort
et en lambeaux. Un bain de vin chaud le ranima. Cet enfant
vivace avait les cheveux noirs et frisés. Ce n'était là qu'une
singularité. « Peu s'en fallut, ajoute Cardan, qu'un bien autre
malheur n'arrivât, et qu'au lieu de donner le jour à uu être
192 REVUE DE PARIS.
humain, ma mère n'enfanlâl un petit monstre. « Au moment de
sa naissance, les astres les plus malfaisants semblaient avoir
réuni leurs influences les plus malignes. « Mais , nou^ dit gra-
vement ce philosophe , comme Mars et Vénus sont des signes
humains, je conservais des formes humaines.» Cardan a
grand soin d'ajouter que si , plus lard , il acquit de la célébrité,
ce fut en dépit de ces fatales constellations. Il leur attribue
toutefois sa faiblesse physique , son bégaiement , sa longue
impuissance , sa misère et tous les malheurs qui le frappè-
rent.
Ses débuts dans la vie furent pénibles. Battu, sans motif, par
des parents qui rélevaient durement, il fit plusieurs maladies
graves et fut plus d'une fois en danger de mort. A peine rétabli
de la plus dangereuse de ces maladies, il tomba du haut d'une
échelle et se fit une large blessure au front. L'os fut brisé. 11
était convalescent, lorsqu'une pierre . détachée du toit d'une
maison voisine , lui fendit de nouveau le crâne. Ne pourrait-
on pas attribuer les bizan-eries et le désordre d'esprit du phi-
losophe à cette double fêlure? Toute sa vie Cardan fut vision-
naire. Il croyait à ses songes comme à autant d'avertissements
prophétiques. Il nous en raconte plusieurs , celui-ci entre autres,
qu'il regarde comme une sorte de tableau emblématique de sa
vie.
C'était dans l'année 1534, à cette fâcheuse époque de son
existence où son sort n'était pas fixé et où tout semblait lui
manquer à la fois, u Je me vis , en songe , nous dit-il, mêlé ù
une foule immense d'individus de tout sexe et de toute condi-
tion , hommes , femmes . vieillards , enfants , couverts des vê-
tements les plus divers. Nous cheminions tous vers la base d'une
montagne qui s'élevait à notre droite. Emporté par le flot , j'a-
vançais comme les autres. — Où courons-nous si rapidement?
demandai-je à mes voisins. — A la mort, me répondit le plus
proche. Je me sentis glacé d'épouvante jusqu'à la moelle des os,
et , regardant autour de moi , je vis que la montagne avait passé
de ma droite à ma gauche. Je saisissais, pour gravir plus aisé-
ment ses tîancs décharnés, les sarments de vignes arides, sans
fruits et sans fleurs, qui rampaient à sa surface; mais ces pre-
mières pentes étaient si escarpées , que je ne moiUais que bien
lenleraenl. Celobstacle fr inchi , je pus cheminer plus aisément.
REVUE DE PARIS. 193
Comme j'arrivais sur la cime du mont , toujours poussé en avant
par l'irrésistible torrent, des rocs nus et déchirés m'apparurent,
et peu s'en fallut que je ne fusse précipité dans un ténébreux
abîme, dont on ne voyait pas le fond. Je fus dans ce moment
si pénétré de terreur, qu'aujourd'hui encore, après quarante
années, le souvenir seul de ce songe conlrisle mon âme et me
terrifie. Échappé à ce danger , je me dirigeai vers une vaste
plaine , couverte de bruyères , qui s'étendait à ma droite ; je la
traversai rapidement , sans trop savoir le chemin que je tenais,
tant j'élais saisi d'effroi , lorsque tout à coup je me trouvai à
l'entrée d'une cabane de paysans , couverte de joncs et de ro-
seaux. Un enfant , vêtu d'un habit couleur gris de cendres et
âgé d'environ douze ans , me serrait vivement la main Dans
ce moment, mon sommeil et le rêve qui l'agitait cessèrent du
même coup. Qu'ai-je dû conclure de ce songe? Cette haule
montagne, d'un si difficile accès, n'annonçait-elle pas d'une
façon manifeste ma vie toujours aspirant à un nom immortel ,
remplie d'immenses et continuels travaux , vouée à la prison ,
à des craintes renaissantes , à la douleur, et peu fructueuse,
comme ne l'indiquait que trop ce manque d'arbres et de plantes
utiles ; joyeuse cependant et douce parfois , et parfois même
égale et molle comme cette plaine unie et couverte de bruyères.
Ce songe présageait en outre une gloire future et durable ; car
un jour peut-être la vigne pourra reverdir et rendre sa moisson.
D'un autre côté , cet enfant n'était autre chose que mon bon
génie ou mon petit-fils. Il devait m'êlre bien proche, car je le
tenais étroitement embrassé. Enfin celte maison dans la solitude
figurait cet espoir de repos que j'ai toujours vainement nourri,
et ce précipice effroyable et l'horreur que me causait sa vue,
n'annonçaient rien moins que la ruine de mon fils , sou mariage,
sa mort fatale (1) ! »
Cardan était parvenu au déclin de sa vie quand il racontait
ce songe; son imagination avait donc été vivement frappée. Il
en rapporte beaucoup d'autres dans lesquels il a également foi.
Il croit en outre aux pressentiments , aux présages, à l'astrolo-
gie, et, comme Socrate, il a un esprit familier qu'il appelle
son bon ange.
(1) Cardanus, de f^ila propria, chap. 57, pag. 173,
191 REVUE DE PARIS.
Veut-on savoir quelle tournure avait pris en grandissant cet
enfant aux cheveux noirs et frisés ? Cardan va nous l'apprendre.
Il a consacré tout un chapitre de sa biographie à faire son por-
trait ; et, comme il a une haute opinion de son imporlance, il
n'oublie rien de ce qui peut le faire connaître physiijuement. Il
ne se flatte pas , tant s'en faut; nous croyons même que par
amour pour la singularité il se fait un peu |)lus laid qu'il n'é-
tait. Qu'on se figure un homme de petite taille, à la poitrine
étroite , à la tête oblongue portée sur un cou grêle , aux pieds
gros et courts, aux larges mains emmanchées grossièrement à
de minces bras , et on aura une idée de l'ensemble de ce dif-
forme personnage. Le détail de chacune des parties de ce lout
monstrueux n'est guère plus séduisant. Cette grosse et longue
tète, terminée en pointe vers la nuque, est percée de petits yeux
clignotants et d'une immense bouche d'oii sortent de longues
dentsjaunes , et qui laisse pendre une lèvre décolorée. Son front
large et dégarni sur les tempes est couronné de cheveux ras et
roussâlres. Sa baibe, fendue comme son menton, est égale-
ment rousse. Ses gros pieds courts, cambrés à l'excès, ne peu-
vent se chausser. Ses deux mains semblent appartenir à deux
corps différents ; l'une , la droite , est large et remplie de lignes
hétéroclites et fatales ; les chiromanciens qui l'examinent dé-
clarent Cardan stuplde et lui prédisent une fin prochaine. La
main gauche est belle ; les doigts , allongés en fuseau , sont ter-
minés par des ongles splendides. Revenant à son visage , Car-
dan ne nous fait pas grâce d'une verrue. Au chapitre de sa
santé , il enregistre avec la même exactitude chacune des ma-
ladies ou des indispositions auxquelles il a été sujet. La collec-
tion est complète ; depuis la peste jusqu'à la colique, Cardan
semble avoir tout souffert.
C'est encore par cette bizarre préoccupation de personnalité
que Cardan nous fait connaître dans d'autreschapitres les exer-
cices et les jeux qu'il préfère, les vêtements qu'il porte, les cu-
riosités qu'il recheiche, les mets qui lui plaisent. Il nous ap-
prend , par exemple , qu'il aimait ù jouer avec une épée, qu'il
brandissait d'une façon terrible, ne pourfendant toutefois que
des bûches ou des mannequins ; qu'il avait peu de goût pour le
cheval et les armes à feu, étant d'un naturel timide et n'ayant
d'énergie qu'en se raisonnant. Cardan avait d'autres goûts éga-
REVUE DE PARIS. 195
lement étranges ; par exemple il parcourait les villes , de nuit,
portant des armes prohibées ; il soulevait des poids pesants ; il
faisait des armes du matin au soir, de façon à se tremper de
sueur ; il prenait alors une guitare et en jouait pour se délasser.
En fait de gourmandise toutefois , Cardan a beau se croire sin-
gulier , il n'est que vulgaire. En résumé , il n'aime que ce qui
est bon et ne méprise que ce qui est mauvais.
La vie d'un homme si fantasque participait de la singularité
de son caractère, et ne pouvait manquer d'être bizarrement or-
donnée. Cardan, sous ce rapport, s'exécute d'aussi bonne
grâce que sur le reste. « Je n'ai jamais vécu, nous dit-il,
comme j'aurais voulu , mais comme il a plu au sort ; je n'ai pas
toujours fait ce que j'aurais dû, mais ce que je pensais être le
mieux, subordonnant d'ordinaire tout le reste à l'opportunité.
Ayant essayé de bien des choses , j'ai dû passer pour inconstant;
mais quand on n'a aucune existence fixe, ne faut-il pas faire
des tentatives de toute espèce et se diriger vers toutes les is-
sues? s
Sou existence fut donc précaire et malheureuse. Cardan at-
tribue les désordres qui la troublèrent à ses connaissances en
astrologie ; il avait lu dans les astres qu'il ne vivrait pas au-delà
de quarante ans; les astrologues et nécromanciens, ses con-
frères , s'accordaient pour en prédire autant. Ayant peu de jours
à vivre , il résolut de les passer joyeusement , mangeant intérêt
et principal et saisissant la volupté au passage ; mais quant à
quarante-un ans il se trouva encore en vie , il fut aussi surpris
qu'embarrassé : il avait une fortune dissipée à refaire , une jeu-
nesse perdue à réparer, un corps débile à rétablir.
Dans sa première jeunesse il avait recherché les voluptés cal-
mes et simples de la nature; s'échappant dès rau!)e, de l'en-
ceinte des villes , il errait tout le jour dans la campagne , se li-
vrant au plaisir de la pêche , couché sous l'ombrage d'un saule,
ou bien il s'égarait dans les solitudes de la foret voisine, étu-
diant , écrivant , faisant quelque repas bien frugal et ne rentrant
au logis que chassé par la nuit. « Six années s'écoulèrent de
cette façon , nous dit-il ; malheureux que je suis , mes beaux
jours ont cessé de luire !
Fulsere quondam candldi tibi soles!
i96 REVUE DE PARIS.
« Engagé depuis dans ce rude chemin qui mène à la gloire ,
j'ai voulu goùier de plus entières voluptés, et je me suis égaré!
et j'ai péri ! Les difficultés et les ennuis ont surgi de tous côlésj
j'ai cherché des consolations, et je n'en ai trouvé que de fu-
nestes ; comme il faut que le taureau furieux, dont l'œil étin-
celle et les cornes sont baissées , bondisse et se précipite en
avant, j'ai bondi et je me suis précipité ! »
Cardan comme Descartes a beaucoup voyagé, mais moins
pour observer les hommes que pour vivre en les guérissant.
Dans ses courses il pratiquait la médecine et professait les ma-
thématiques , ou quelqu'autre des nombreuses sciences qu'il
possédait. C'est ainsi qu'il visita la plus grande partie de l'Italie,
se fixant tour à tour dans les villes de Milan , Padoue, Pavie,
Bologne et Rome. Le plus grand voyage qu'il ait fait, c'est
celui d'Ecosse. Il fut appelé dans ce pays parHamilton, ar-
chevêque de Saint-André, celui qui plus tard fut pendu comme
l'un des complices de l'assassinat du régent Murray. Ce prélat
éprouvait une difficulté de respirer dont Cardan le guérit. A la
suite de cette cure heureuse, Hamillon lui fit de magnifiques
présents et des offres séduisantes s'il voulait se fixer auprès de
lui. Cardan refusa; la rigueur du climat d'Ecosse , les mœurs
sauvages, les rites hétérodoxes et le langage barbare de ses
habitants effarouchaient cet homme du midi , qui avait besoin
de chaleur et de soleil pour vivre et penser. Des motifs ana-
logues lui firent refuser la condition brillante que lui offrait le
roi de Danemarck. A son retour d'Ecosse, il s'arrêta à Paris,
où les savants du temps l'accueillirent avec une distinction qui
flatta sa vanité. Cardan a beau dire qu'il repoussa toute sa vie
les vains honneurs que la célébrité entraîne avec elle ; ce n'est
chez lui qu'un travers de plus qu'il a de commun avec Rous-
seau , et qu'on pourrait appeler l'hypocrisie de l'amour-
propre.
Cardan , à son retour en Italie , se vit dépouillé du peu qu'il
avait amassé dans ses voyages, par les gens de guerre qui in-
festaient alors cette belle contrée. Cardan répète souvent qu'il
ne songea que fort tard à s'enrichir, et qu'il n'était pas désireux
d'honneurs. Cependant, comme il jouissait d'une grande répu-
tation, il vit plus d'une fois la fortune lui sourire pour lui
échapper aussitôt. Il avoue , il est vrai , qu'il était curieu.^ des
REVUE DE PARIS. 197
choses extraordinaires , qu'il rassemblait chez lui les livres
rares, les vases précieux en airain ou en argent , les globes de
verre coulés , et qu'il paya des plumes d'un travail exquis jus-
qu'à deux cents couronnes. Ces {joûts dispendieux et une famille
nombreuse à soutenir le réduisirent plus d'une fois à un état
voisin de la misère. Il se félicite d'avoir supporté ces mauvais
jours avec courage , faisant têie à la fortune , n'empruntant
pas d'argent, car il n'eût pas trouvé de préteurs; ne demandant
de secours à personne, car il était trop fier pour cela ; mais
parcourant toutes les villes de l'Italie, y faisant des cours pu-
i)lics , y donnant des consultations , ou bien même écrivant des
almanachs. — Dans ce temps-là , nous dit-il , je faisais maigre
chère, comme ceux qui arrivent quand la moisson est faite,
et je portais les habits les plus modestes. C'est ainsi que je pas-
sais les jours de la mauvaise fortune, disposé par ces priva-
lions à mieux jouir de la bonne.
Malheureux dans son intérieur, décrié par des envieux,
repoussé des collèges de médecine de Milan , emprisonné à
Bologne, prodigue, déconsidéré , infirme de corps et pillé par
des coquins de toute espèce. Cardan eut des jours difficiles à
p.isser. Ses réflexions sur les chagrins et les traverses de ce
monde partent d'un cœur que le malheur a touché; elles sem-
blent dérobées à Montaigne.
11 y a quelque chose de mélancolique même dans les des-
criptions qu'il nous fait des jours les plus heureux de sa vie :
t< Personne n'est heureux sur cette terre, s'écrie-t-il; le bon-
heur dont chacun de nous croit jouir ne nous paraît tel que
par comparaison C'est ainsi que dans ma jeunesse je me
crus quel(|uefois heureux, sans cependant l'être jamais réelle-
ment. Ma vie se passait alors en promenades et en festins con-
tinuels , folâtrant doucement, m'enivrant de musique, et ne
me fatiguant guère avec le travail. La crainte et les ennuis
nous étaient inconnus ; on nous appréciait , on nous vénérait.
Les nobles de Venise se pressaient en foule à la porte de notre
demeure. Journées heureuses de ma vie , que vous vous êtes
rapidement écoulées ! Cette douce période de mon existence ne
dura en effet que six années. Ces moments-là ne se sont pas seu-
lement enfuis, mais déjà même ils n'occupent plus qu'un bien
étroit espace dans mon souvenir; c'est comme un sentiment
6 17
198 REVUE DE PARIS.
de volupté effacé dont je ne retrouve plus de traces que dans
mes songes les plus fortunés. »
Cardan fut malheureux pendant toute la seconde moitié de
sa vie : il attribue ses infortunes à son mariage. La femme
qu'il choisit était pauvre, et il épousa, en même temps qu'elle,
une armée de frères et de sœurs qui vécurent à ses dépens.
Pour comble de malheur, cette femme lui donna un fils qui ,
dit-il, lui ressemblait sous plus d'un rapport, étant simple,
bon et passablement difforme. Le pauvre jeune homme s'avisa
de devenir amoureux; il épousa sans dot une fille d'une rare
beauté. Son nalurel était excellent, nous dit Cardan , mais un
peu inconstant. Il eut donc le malheur de se dégoûter de sa
belle femme ; simple et bon , comme il était , il n'imagina rien
de mieux que de la faire mourir bien doucement à l'aide d'un
poison lent. La justice intervint fort brutalement, et le cou-
pable , convaincu de son crime , fut décapité dans sa prison.
Cardan succomba presque à sa douleur et à sa honte. « Durant
des années entières, nous dit-il, je me promenais solitaire par
les villes, abandonné même de mes amis et couvert du mépris
des hommes. » Son inconstance naluielle et les consolations
qu'il trouvait dans l'étude le sauvèrent seules du désespoir.
Cardan, malgré sa douleur, qu'il exprima en assez mauvais
vers, survécut donc à son fils; il mourut en 1576, âgé de
soixante-quinze ans. De Thou raconte qu'il se laissa mourir de
faim pour justifier une prophétie qu'il avait faite, mais il est
prouvé que de Thou s'est trompé. Cardan mourut la plume à
la main , écrivant les derniers chai)itres de son livre de Vita
propria. Dans l'un des chapitres de cet ouvrage il parle , en
effet, d'un de ses testaments daté du l^r octobre 1576, et c'est
dans ce même mois d'octobre 1576 qu'il finit sa vie.
Cardan, comme tous ces esprits supérieurs , si communs de
son temps , se livrait à l'étude avec le même emportement
qu'au plaisir ; apprenant et enseignant tout ensemble , profes-
sant toujours sans préparation, et, comme Pic de la Miran-
dole, disputant, avec quelque antagoniste que ce fût, deomni
rescibili, et réduisant chacun au silence. Un homme si dési-
reux d'apprendre et si jaloux de faire parade de ce qu'il savait,
devait connaître le prix du temps ; cette devise qu'il avait mise
sur la porte de son cabinet nous montre combien il en était avare;
REVUE DE PARIS. 199
Tempus mea possessîo, tempus meus ager. Fidèle à sa de-
vise, il travaillait toujours et partout, s'efForçant de tirer le
meilleur parti possible de son champ; méditant le jour, la nuit,
au milieu de la foule, en voyage, à cheval, à table, au lit, dans
ses moments de joie comme dans ses jours de douleur, et ne
se dessaisissant même pas de l'objet de ses méditations durant
son sommeil. « De cette façon j'amassais incessamment, nous
dit-il, car j'ai eu toujours présent à l'esprit cet adage vulgaire:
beaucoup de parcelles font un tout, beaucoup de fractions
composent l'unité. » — Ses spéculations, ajoule-t-il, ne s'arrê-
taient jamais au possible et au connu; il eût voulu reculer les
bornes des sciences alors existantes, ou découvrir des sciences
nouvelles. La lutte que les esprits de cette trempe soutiennent
contre des fantômes doit souvent leur être fatale, mais de
quels bienfaits ne dote-l-elle pas l'humanité? Loin de condam-
ner chez Cardan ce besoin de savoir, comme l'ont fait la plu-
part de ses biographes, nous devons donc y applaudir; nous
devons prendre en pitié ce malheureux homme de génie; nous
devons sympathiser avec cette haute mais obscure intelligence,
que ses contemporains n'ont pas comprise. En le voyant seul,
Ja tête inclinée sur la poitrine, les épaules voûtées, s'avancer
par les rues de Bologne ou de Milan, le regard vague ou fixe,
ralentissant ou précipitant sa marche, selon que l'objet de ses
méditations lui apparaissait plus ou moins clairement, le leur-
rait d'un résultai plus ou moins prompt, ses concitoyens se di-
saient entre eux : — Ce pauvre savant est fou. Ce mot était bien
injuste , et c'est à tort que la postérité l'a répété. Ce fou, c'é-
tait un homme de génie , bizarre sans doute , mais qui a légué
à l'humanité une science perfectionnée et le germe de plusieurs
belles découvertes.
La principale cause des erreurs où Cardan tomba, la cause
de presque toutes les erreurs de son siècle, si largement me-
suré du côté de l'intelligence, c'est , comme nous l'avons dit,
le désordre. Le désordre, c'est le défaut des riches d'esprit,
c'est la prodigalité l\u génie. Le désordre entraîna Cardan dans
une foule de contradictions étranges et fournit des armes ter-
ribles à ses ennemis, qui trouvèrent moyen de l'accuser à la
fois d'athéisme et de superstition, d'indépendance et de servi-
lité, de mensonge et de franchise cynique. Au nombre des eau-
200 REVUE DE PARIS.
ses de ce désordre, il faut placer en première ligne Tincon-
slanle aclivilé du phiiosophe milanais , et ce besoin de tout
apprendre, de tout connaître à la fois ; louable travers de tous
les grands esprits de son époque, qui, ainsi que la nôtre, visa
à l'universalité de la science et eut aussi ses encyclopédistes.
Cardan a trop embrassé; il en convient, lorsqu'après avoir
énuméré ses connaissances, faisant un retour sur lui-même , il
s'écrie avec un accent d'amère tristesse, qu'au lieu de tant es-
sayer et d'explorer raille veines précieuses, peut-être eût-il
mieux fait de se borner à une seule et de la creuser à fond.
Les connaissances de Cardan étaient, en effet, beaucoup trop
nombreuses pour être solides et bien digérées. Il s'est plu à
nous en donner la liste. Il répèle, à différentes reprises , qu'il
avait appris les langues grecque, latine, française, espa-
gnole, sans savoir comment, la grammaire et la rhétorique
n'ayant jamais eu pour lui de difficultés. L'optique et l'astronomie
étaient ses passe-temps. Il ne s'est guère occupé de géographie,
non plus de philosophie spéculative et militante, de morale,
de jurisprudence ou de théologie; ces sciences s'éloignaient
trop de ses études habituelles. Cependant il laisse h entendre
qu'il en savait sur chacune de ces matières, plus peut-être que
beaucoup des plus habiles et des plus renommés. Il a soigneu-
sement évité de se livrer à aucun art coupable, à aucune étude
pernicieuse ou vaine , telle que la science des poisons , l'alchi-
mie, la chiromancie, la physionomie, cette dernière science
étant trop vaste, et la mémoire nécessaire pour exceller lui
manquant absolument. Cette fois notre philosophe est mo-
deste. La magie, l'évocation des âmes ou du démon lui ont été
également étrangères. S'il négligea l'agriculture, c'est qu'il
n'eut pas l'occasion de pratiquer. Ses nombreuses occupations
le détournant également de l'anatomie, il ne fut donc pas aussi
grand chirurgien qu'il aurait voulu; il ne fut poêle que par
occasion ou par obligation : ce sont là ses côtés faibles; mais
quand il songe à ce qu'il savait à fond, il se console de n'avoir
pu tout savoir. — J'ai possédé mieux qu'un autre l'astrologie,
se hàte-t-il d'ajouter. La géométrie, l'algèbre, la médecine
théorique et pratique, l'histoire naturelle, l'architeclure , l'art
militaire et la musique héroïque me sont parfaitement connus,
.l'ai d'autres demi-connaissances, telles que celle des lettres
REVUE DE PARIS. 20i
symboliques, de leur composition et de leur interprétation. —
Cardan voulait parler sans doute de la philosophie cabalisti-
que de Raymond Lulle. Comme il ne vent rien oublier, il nous
apprend entin qu'il était passé maître au jeu des échecs. Faut-
il s'étonner h présent qu'un homme qui savait tant, ou qui du
moins croyait tant savoir, ait senti la lêle lui tourner, et que,
dans l'exaltation de son amour-propre, il se soit écrié en ne
croyant que se r« ndre justice : « Plusieurs nations nous ont
admiré, et l'on a écrit une infinité de choses à notre louange,
soit en vers, soit en prose. Je suis né pour délivrer le monde
de bien des erreurs, et j'ai inventé ce qu'aucun de ceux qui
m'avaient précédé n'ont jamais pu imaginer. J'ai fait un livre
de dialectique qui ne renferme pas unt^ lettre de trop et auquel
on ne pourrait ajouter une lettre de plus. Chose prodigieuse,
j'ai achevé ce livre en sept jours ; et personne ne peut se van-
ter de le bien comprendre en un an. Celui-là même qui le com-
prendra parfaitement pourra passer pour être illuminé par un
esprit familier. »
Comme mathématicien, astronome, médecin, et même phi-
losophe, Cardan marchait certainement en avant de son siècle,
et possédait plus com[)létement ces sciences qu'aucun de ceux
qui s'étaient occupés de chacune d'elles. Scaliger, qui l'attaque
si vivement, avoue en effet que c'est un esprit incomparable ,
très-profond et très-heureux, un homme dont l'àme était for-
tement trempée. Pour nous Cardan est le type de ces esprits
vastes et déréglés, plus audacieux que raisonnables, plus aven-
tureux que positifs, plus abondants que châtiés, qui apparurent
de 1500 à 1600 et qui précédèrent les génies les plus complets
du xvii« siècle.
C'est le propre du caractère italien de rechercher avec soin
l'universalité des choses et de faire servir la spécialité même
à l'unité théorique. Depuis saint Thomas , le docteur univer-
sel, jusqu'à Galilée, depuis Dante jusqu'à Michel-Ange, nous
voyons les philosophes, les poètes , les arlistes de l'Italie , cul-
tiver à la fois les connaissances les plus variées, cherchant à
se les assimiler et à étendre la sphère des sciences et des arts
à l'aide de ces facultés encyclopédiques. Cardan, à leur exem-
ple, embrassa beaucoup ; mais il ne fut pas doué comme eux
de cette puissance de concentration qui fait concourir à un
17.
202 REVUE DE PARIS.
un même but les études et les systèmes les plus opposés, qui
rassemble en un seul faisceau les rayons les plus divergents. II
sut beaucoup, mais il ne tira pas de son savoir tout le parti
qu'il aurait pu, et cela par manque de constance, et peut-être
bien aussi par manque de temps. Gabriel Naudé , en proposant
une classification raisonnée des ouvrages de Cardan dont il
avait connaissance, calculait qu'ils formeraient au moins la raa-
tièrede six in-folio comme on les remplissait de son temps. Ces
six in-folio auraient renfermé cent traités sur toutes sortes de
sujets. Gabriel Naudé assure encore que beaucoup d'autres écrits
de Cardan n'ont pas été publiés ou se sont perdus. Il cite les ti-
tres de quelques-uns de ces traités et les noms des personnes qui
les possédaient manuscrits. L'édition de Spon, publiée après
Naudé, en contient en effet deux cent vingt-deux (1). Cardan a
donc écrit et de ce qu'il savait et de ce qu'il ignorait. Les titres
seuls de ses nombreux traités semblent le résumé des connais-
sances de son époque. Théologie, philosophie, politique, éthi-
que, dialectique, mathématiques, médecine, astronomie, géo-
graphie, histoire naturelle. Cardan traite de tout, souvent en
grand détail, et néanmoins sans rien approfondir. Dans la
foule de ses écrits scientifiques, nous distinguons ses divers
traités de mathématiques, et, en première ligne, son Jt^s
magna , qui n'est autre chose qu'un traité d'algèbre perfec-
tionné. Ses livres de Subtilitate , de Rerum natura et leurs
corollaires, arrêteront ensuite notre attention. En philosophie
spéculative et pratique, sa Dialectique, son Uyperchen, ses
traités de Animi immortalitate, de Socratis studio, de Con-
solaticyiie , de Sapientia, de Morte , le Tetim et le Proxe-
tieta, sont les plus complètes et les plus originales de ses nom-
breuses élucubralions. Viennent enfin, en astronomie, ses
commentaires surPtolémée, et ses livres des astres errants; en
médecine, son Ars curandi, ses livres f/e Causis , signis et
locis morborum , ses commentaires sur Hippocrate et Galien ,
et tant d'autres ouvrages bizarres , au nombre desquels le
Théonoston, ou l'Art de prolonger sa vie, ses traités de Aqua
(1) Hyeronimi Cardani Mediolanensis Opéra omn^a in decem tomos
digesla , cura Caroli Sponii. Lugd,, 1663.
REVUE DE PARIS. 203
vitali, de Aqua et ejus usu in medicina, de Contradicentum
medtcorum, mérilenl d'élre signalés. Ses traités de Clarorum
Tirortim, de Inventione , de Conscribendis libriSj de Ludis,
de Moribus, de Fita propria ^ son Antigorgias^ son astro-
logie judiciaire, ses éloges de Néron , de la géométrie, de l'as-
trologie , de la médecine, de la goulte, son chien Cerbère, ses
hymnes à la Fierge et sa vie de saint Martin, Cum dîs-
punctionibus , el une foule d'opuscules , fantaisies, facéties,
pamphlets , complètent le volumineux recueil de ses produc-
tions.
Cette merveilleuse fécondité de Cardan a effrayé ses biogra-
phes ; au lieu d'en faire honneur à son génie , la plupart se sont
plu à l'ailribuer à des causes vulgaires ou surnaturelles. — Le
diable lui dictait ses ouvrages, disent les uns. — 11 barbouillait
pour vivre du papier à tant la page , assurent les autres. —
Cardan lui-même a donné beau jeu aux partisans de ces di-
verses opinions. N'avoue-t-il pas, en effet, que plus d'une fois
il envoya à ses libraires des pages que la faim , plutôt que le
besoin de la gloire, avait inspirées? Gabriel Naudé l'excuse
charitablement de ces peccadilles, trouvant que c'était là un
moyen tout aussi honnête qu'un autre de gagner son pain et de
faire têle à la pauvreté. Nous serions tout à fait de l'avis de
Naudé si la conscience de l'écrivain fût plus souvent survenue
en tiers et eût établi une sorte de compromis entre la gloire et
la faim.
D'autre part , tout ce que Cardan raconte de ses songes pro-
phétiques , de son génie familier ou de son bon ange , de ses
visions nocturnes , de ses extases volontaires , a pu faire croire
à de crt'dules biographes qu'il était possédé du démon , qui
l'avait choisi pour secrétaire. Cardan , moins modeste , veut
que l'être surnaturel qui l'inspirait soit un dieu, ou tout au
moins un ange. Ange ou démon , cet esprit familier le préoc-
cupait sérieusement. 11 y croyait aussi fermement que Socrate
à son démon , Luther à son visiteur au pied fourchu , qu'il
chassait à coups d'écriloire, et que Descaries au génie mysté-
rieux qui l'appelait , dans sa jeunesse , à la recherche de la vé-
rité. Les esprits de celte trempe ont-ils un sens de plus que les
autres hommes, ou sont-ils soumis à des maladies morales qui
épargnent le vulgaire de Thumanilé, maladies enfantées par la
204 REVUE DE PARIS.
médifalion , l'élude et une imagination trop ardente ? Les songes
emblématiques de Cardan, cette voix prophétique qui reten-
tissait à son oreille dans le silence des nuits , ses extases volon-
taires , ne seraient alors qu'autant de symptômes de celte fièvre
inlellecluelle. Loin d'outrager, comme l'ont fait de piélendus
sages , l'homme de génie qui en était atteint , loin de l'accuser
de mensonge, ne devrions-nous pas au contraire être saisis de
pitié pour la victime d'une sensibilité exallée par la solitude et
le travail? Cardan, d'ailleurs, s'explique fort noblement au
sujet de ces rêveries. « Je sais , dit-il au lecteur , que les aveux
que je viens de faire exciteront les rires et les moqueries de
beaucoup de beaux esprits incrédules , de philosophes sans phi-
losophie ; mais loi qui me lis , je le supplie de ne pas prendre
pour objet de tes éludes la seule humanité, mais d'élever plus
haut tes pensées ; et quand tu auras comparé la magnificence
des cieux et l'étude de l'univers à ce petit recoin ténébreux où
nous végétons dans la misère et l'anxiété, je ne doute pas que
tu ne conviennes que je n'ai rien raconté qui ne soit possible et
croyable. »
En attribuant ses plus beaux ouvrages à un être surnaturel,
Cardan semble faire acte d'humilité ; celte humilité est néan-
moins mêlée d'orgueil. Il est clair , en effet, que c'est surtout
î'étonnement, disons plus, l'admiration qu'il se cause à soi-
même , en énuméraat les facultés précieuses qu'il possédait , et
en récapitulant tout ce qu'il a su et tout ce qu'il a produit , qui
l'amène à conclure qu'il n'eût jamais pu réunir tant de con-
naissances variées , ni écrire de si beaux livres s'il n'eût reçu le
secours d'une intelligence supérieure , d'un dieu , comme il
dit, auxiliuin a numine.
Descartes assurait qu'il était aussi difficile à un homme de se
défaire de ses préjugés que de brûler sa maison. Cardan, son
devancier sous tant de repports, ne paraît pas, quant à ses
préjugés , s'être jamais décidé à faire de ces héroïques sacri-
fices ; il y tint toute sa vie et ne tenta aucun effort pour s'en
défaire. Il lui manquait cette haute et intelligente volonté ((\ii
fit de Descartes un homme supérieur, et qui le poussa si en
avant de son siècle. Loin de tenter une réforme générale de ses
opinions acquises. Cardan n'essaya qu'une réforme timide et
partielle. Il garda ses vieilles croyances et en adopta de nou-
REVUE DE PARIS. 205
velles , il est vrai , mais sans vérification. Il crut à sa raison
nu lieu d'en douter , de la mettre elle-même sur la sellette et de
chercher, s'il y avait lieu , à la recomposer. Cardan eut cepen-
dant le mérite de n'embrasser exclusivement aucune secte, et
de travailler le plus qu'il put sur des faits et sur la nature elle-
même, en un mot de pressentir celte méthode qui part du
connu pour arriver à l'inconnu , qui marche du simple au com-
plexe.
Ces préjugés , dans l'aveu desquels Cardan semble se com-
plaire, lui ont attiré la foimidable inimitié des philosophes du
dernier siècle. Vers la fin du xvi* siècle, on l'accusait d'incré-
dulité et d'athéisme; dans le courant du xviiis on lui a re-
proché sa superstition , son bigotisme et son excessive crédulité.
Naigeon ,qui ne tombait pas dans ces /a/Wesses et qui professait
hautement le matérialisme , fait à cette occasion son procès à
Cardan , le déclarant un être phénoménal, une sorte de monstre
moral dont l'espèce humaine n'offre peut-être pas danalogue.
Pourquoi cela ? Parce que Cardan croit et doute ; parce qu'il
mêle le vrai et le faux , et qu'il raconte un peu crûment son
histoire? A ce compte , de pareils monstres ne seraient pas rares ;
il est vrai qu'en atlaciuant le philosophe milanais , Naigeon n'a
guère en vue que Rousseau. Il soufiQète sur la joue de Cardan ce
■inisérable qui professait le déisme et qui s'était brouillé avec
son ami Diderot. Naigeon part de l'existence d'hommes de l'es-
l)èce de Cardan , pour développer une confuse théorie du maté-
rialisme prouvé par les monstres, dont ces gens-là, espèces de
hors-d'œuvres dans l'univers, seraient autant de preuves par
exception. Ces êtres , en effet , par une disposition particulière
du cerveau, sont , dit-il , suffisamment monstres pour co-exister
mal à l'aise , et pas assez monstres pour être exterminés. C'est
XïUQ sorte d'emploi désordonné de la substance cérébrale, une
espèce de retour vers l'un de ces états primitifs et incomplets
par lesquels la matière a dû passer d'abord lorsqu'elle s'est es-
sayée avant d'avoir rencontré la forme sous laquelle elle s'équi-
libre parfaitement , subsiste à l'aise, persévère et se perpétue.
Le nom de Cardan est depuis trois siècles synonyme de celui
d'athée (1); nous avons parcouru les divers traités de ce philo-
(1)' a Duo medlct très athei , » a-t-on dit à propos de ses ouvrages.
206 REVUE DE PARIS.
sophe , et nous n'avons pu découvrir ce qui a pu donner lieu à
celle acciisa'.ion formidable. Cardan , il est vrai, a lire l'ho-
roscope du Christ, et dans son traité de Suhtilitate il a fait
l'analyse des divers dogmes religieux qui se sont succédé sur
la terre, sans donner une préférence bien décidée à la religion
chrétienne. Il peut y avoir là indifférence, profanation même;
il n'y a pas négation de la religion , et encore moins négation
de Dieu. De nombreux passages des écrits de Cardan et des
chapitres entiers de ses confessions nous le montrent au con-
traire fort orthodoxe, pour ne pas dire fort crédule. Il a pu
convenir quelque part que sa piélé n'était pas grande {parum
pins), mais il a soin d'ajouter qu'étant nalurellement porté à
la colère et à la vengeance . il savait se contenir et renonçait à
se venger , quelque belle occasion qu'il eût de le faire, par res-
pect pour la Divinité. «Vaincre un penchant vicieux, dit-il
ailleurs, est, à mon avis, la prière la plus efficace que l'on
puisse adresser à l'Éternel. » Celte belle maxime n'a rien que
de irès-chrélien et de très-philosophique à la fois. Cardan a jus-
tifié par sa conduite, dans diverses circonstances de sa vie, ses
pieuses élucubrations ; il refusa par exemple une somme con-
sidérable que le roi Edouard lui offrait, mais qu'il ne pouvait
accepter sans donner à ce prince des titres que le pape lui dé-
niait. Il ne s'établit pas non plus en Ecosse, auprès dHamil-
lon , archevêque de Saint-André , comme il aurait pu le faire ,
à son grand avantage , parce que le peuple à demi sauvage de
cette contrée lui parut avoir des rites et des doctrines lout à
fait étrangères à TÉglise romaine. De la part d'un athée, ces
scrupules seraient singuliers. Ses ennemis s'en indignent et
l'accusent d'hypocrisie. « Cabalisle , empirique et matérialiste
au fond , comme tous les indépendants , ont-ils dit , le damnable
Cardan a continué la comédie que les scolastiques avaient jouée
pendant six siècles. Obligé de demander à la théologie un
passe-port pour ses doctrines , il a dû recouvrir ses pensées les
plus perverses du manteau de l'orthodoxie. Quand les scolas-
tiques avaient découvert et prouvé que la ligne droite était le
chemin le plus court d'un point à un autre, ils examinaient si
cette proposition était d'accord avec les règles canoniques; et,
comme il fallait que la vérité vraie fût d'accord avec la vérité
révélée , si les décisions du dogme ou des saints conciles œcu-
KKVUE DE PARIS. 207
raéniques leur étaient contraires, ils avouaient malignement
qu'ils s'étaient trompés j la ligne droite étant bien en apparence
le chemin le plus court, mais celte apparence n'étant qu'une
preuve de plus de l'infirmité de nos sens périssables. Cardan a
fait comme eux et pis qu'eux. Si les scolastiques rencontrèrent
quelques-unes de ces vérités mathématiques en opposition avec
les vérités théologiques , c'était par pur hasard , sans intention
perverse j lui , Cardan, s'est efforcé de rapprocher le plus qu'il
l'a pu de ces vérités contradictoires en apparence , et cela de
propos délibéré , par pure malice. »
Le venin chez Cardan n'est pas si caché; le philosophe mila-
nais nous semble, au contraire, avoir agi franchement, incon-
sidérément même , variant souvent dans ses idées par manque
de méthode ou de mémoire, en se montrant plus hostile à la
morale naturelle qu'à la morale révélée. Soit conviction, soit
politique, il respecte le dogme avant tout. Campanella, Bruno
et Vanini sont loin d'être aussi réservés que lui. Bayle, assez
chatouilleux sur ce chapitre, lui reconnaît plutôt le caractère
d'un homme superstitieux que celui d'un esprit fort; tout cri-
tique impartial sera de son avis.
Les livres de Cardan qui soulevèrent contre lui le plus d'at-
taques d'hypocrisie, sont ses grands traités de Subtilitate et
de Rerum varietate. Ces deux traités ne forment, à propre-
ment parler , qu'un même corps d'ouvrage , et peuvent être
considérés comme l'encyclopédie du xv^- siècle. Leur auteur ne
s'est proposé rien moins que de présenter un résumé de toutes
les connaissances humaines qu'il a tenté d'embrasser dans leur
universalité. Ego cum admoduîn curiosus fuerim omnium
quœ mortali scire liceret , nous dit-il dans l'un des premiers
chapitres de son livre de Subtilitate. Il a, en eflFet , écrit et
parlé de tout ce que l'on savait de son temps , et réellement il a
su beaucoup. Supérieur à son siècle sur bien des points, il n'a
fait malheureusement qu'indiquer les nouvelles routes que
d'autres ont suivies plus tard , et qui les ont conduits à d'innap-
préciables découvertes.
La partie métaphysique de ces traités , celle qui du temps de
Cardan lui fit le plus d'honneur, est certainement aujourd'hui
la plus vague et la plus défectueuse. On rencontre , il est vrai,
chez ce philosophe m\t façon singulière et hardie d'envisager
d08 REVUE DE PARIS.
les choses de ce monde et de reporter au tribunal de son juge-
ment le procès de Tintelligence que ses prédécesseurs avaient
jugé avant lui, cassant leurs décisions et réformant leurs ar-
rêts; mais l'esprit de système est encore le plus fort , et ses
éludes sur rame, sur les principes des choses, la matière,
l'espace et la forme, tiennent beaucoup trop encore de la doc-
Irine des scolastiques. C'est quelque chose sans doute que d'a-
voir osé parler et penser par soi-même, et c'est là le plus grand
mérite de Cardan ; mais peut-être se croit-il plus libre du joug
de l'école qu'il ne Test réellement, lorsqu'il s'écrie si fièrement :
— Moi je suis philosophe ! philosophus ego sum. Il est vrai
que bientôt après , par uw retour de louable modestie , il re-
prend avec plus de vérité : placitis quantum licet peripate-
ticorum hœrens.
Dans son livre de Suhtilitate, Cardan, qui sans doute enten-
dait gronder autour de lui l'accusation d'athéisme , ou qui
peut-être sentait cette fois qu'il était peu à propos de disserter
longuement de ce qui ne pouvait être ni compris ni défini, s'est
refusé à traiter cette grande question de Dieu, éternel écueil
des métaphysiciens de tous les temps. Son paragraphe de Deo
n'a que vingt lignes très-orthodoxes, mais surtout très-vagues.
La question de l'immortalité de l'àrae, moins périlleuse et tout
aussi obscure, le trouve plus résolu. Il paraît très-préoccupé
de sa substance, de ses facultés, de son avenir; il expose les
divers systèmes auxquels ses diverses modifications ont donné
naissance, et il semble éviter fort soigneusement de se pronon-
cer pour aucun d'eux. Il est donc tout naturel qu'on l'ait ac-
cusé de matérialisme. C'est le sort de tous ceux qui, s'occupant
d'un sujet si délicat, sont restés dans le vague, ou qui seule-
ment ont cru autre chose que ce que croyaient leurs devan-
ciers. Nous devons aussi l'avouer, il n'est pas facile de démêler
dans ce que Cardan a écrit de l'âme s'il croyait ou non à son
immortalité. Son système de l'entenlement universel, qu'il em-
prunte aux scolastiques arabes, conduit même à conclure à la
mortalité de l'âme. Cet entendement universel, qu'Averroès
substitue à l'âme , est variable à l'infini , selon qu'il s'attache à
telle ou telle forme créée ; humain chez l'homme qu'il illumine
au dedans, moins intelligent chez la bête qu'il n'enveloppe
qu'extérieurement , il est néanmoins de même nature chez tous
REVUE DE PARIS. 209
les deux'. Mais du moment que la substance de l'âme de
rhomme et celle de Tâme du chien est la même , si l'âme du
chien meurt, l'âme de l'homme ne doit-elle pas périr également?
C'est prendre un chemin bien tortueux pour arriver à une
triste folie.
Dans son livre de Substilitate, et dans un petit ouvrage spé-
cial qu'il a consacré à celte question de l'immortalité de l'âme.
Cardan propose , à diverses reprises , sons la forme du doute de
ces questions paradoxales, redevenues de mode chez les philo-
sophes du dernier siècle. Helvétius et d'Holbach ont puisé là
une bonne partie de leurs idées. Cardan, par exemple, établit
fort longtemps avant eux que le mode de l'immortalité de
l'âme est préjudiciable à la société; que la mortalité de l'âme ,
loin de détourner l'homme de la vertu, a pour effet, au con-
traire, de le détourner du vice, et que, sous ce rapport, celle
croyance est socialement préférable à la croyance contraire. —
« Personne ne pouvant se fier à des hommes qui avancent
que l'âme est mortelle , ces gens-là sont donc obligés de mettre
ta fidélité la plus scrupuleuse dans raccomplissement de leurs
engagements, nous dit-il; c'est par des motifs analogues que
les usuriers sont peut-être les dépositaires les plus sûrs , étant
cependant fort décriés sous tout autre rapport que celui de
l'argent. » Ce sont là de misérables raisonnements , que leur
auteur propose plutôt par jeu d'esprit que par conviction. Il
voit là une idée singulière, un sophisme ingénieux, propre
avant tout à faire briller son esprit, et il s'en empare , cher-
chant, comme à plaisir, l'écueil qu'avec un peu plus de recti-
tude morale il n'eût pas trouvé dans sa route.
Cardan inclinait sans doute au matérialisme, comme la plu-
part des médecins célèbres , mais il n'osait peut-être pas con-
venir avec lui-même de son penchant pour des témérités qui le
séduisaient et l'effrayaient. Il paraît certainement fort embar-
rassé de ce qu'il doit croire et conclure. Tantôt il s'enveloppe
dans le doute, tantôt il paraît décidé à ne rien croire du tout,
ni le pour ni le contre. Dans leUwa de Subtilitate, que Cardan
regardait comme le plus important de ses ouvrages , non plus
que dans aucun autre de ses deux cent vingt-un trailés, on ne
peut démêler un système de philosophie incohérent , déduit
avec méthode et dominant l'ensemble de ses observations. C'est
6 IS
210 REVUE DE PARIS.
plutôt un pêle-mêle d'idées philosophiques qui s'entre-choquent,
et souvent se contredisent et s'annihilent, un chaos au fond
duquel dorment , il est vrai , les fjermes de toutes les grandes
questions sur lesquelles le siècle suivant a travaillé. Le doute
philosophique de Descartes, l'optimisme de Leihnitz, le pessi-
misme de Hobbes , la philosophie de l'expérience de Bacon, s'y
confondent avec les idées astrologiques et cabalistiques du
moyen âge qui finit, et les idées du sensualisme et du natura-
lisme de rage qui va suivre. L'optimisme est peut-être celui
de ces systèmes vers lequel Cardan semble incliner le plus vo-
lontiers. On le voit poindre , se développer, grandir, et, à la
longue , envahir chacun de ses traités, dont certains passages
semblent les conclusions des chapitres les plus déterminants
de Leibnitz. Ainsi, lorsque le philosophe milanais vient de, jeter
un coup d'oeil profond et mélancolique sur l'ensemble des for-
midables phénomènes à la merci desquels l'homme est jeté, il
ne désesi)ère cependant pasj bien loin de là, il s'écrie : « Nous
devons donc croire que tout est pour le mieux ! oui ! en y réflé-
chissant bien, tout ce que Dieu a fait est bien fait, bien selon
les convenances universelles. Ce qui ne paraît pas bon, vu isolé-
ment, est bon relativement au tout. Moi-même , par exemple,
je suis fait pour cet ensemble , cet ensemble n'est pas fait pour
moi ; il en est des maux de ce monde comme du sel dont Tâcreté
assaisonne les aliments « (1). N'est-ce pas là le principe de cette
belle théorie de Tutilité de chacune des parties constitutives de
l'univers, théorie qui fait concourir même le mal à sa perfection,
et que Leibnitz développa plus tard d'une manière si ingénieuse
et si sublime dans sa Théodicée, cette magnifique réhabilita-
tion du mal physique et du mal moral? Leibnitz est, du reste,
convenu tacilement de ce (ju'il devait à Cardan , lorsqu'il s'est
écrié que le docteur milanais fut un grand homme, malgré ses
défauts, et qu'il a ajouté que sans ses défauts il eût été un
homme incomparable (2). Leibnitz, en témoignant si haute-
ment son admiration pour Cardan, n'a voulu que montrer sa
reconnaissance pour le précurseur de cette philosophie de l'op-
(1) Be subtilitate , liv. IV.
(2) Leibnitz , Théodicée {Monade), $ 254,
REVUE DE PARIS. 211
timisme raffiné dont il se fit Tapôtre, optimisme qui n'est
peut-être après tout qu'une transformation du fatum des an-
ciens.
Cardan a dit encore, dans l'un de ses traités : Notre âme est
comme un miroir, Anima nostra tanquam spéculum. Leib-
nitz, en faisant de ciiaque âme, ou monade, un miroir animé,
réglé comme l'univers et propre à le réfléchir dans toutes
ses parties , s'est complu encore à développer cette pensée de
Cardan.
On a remarqué avec trop de raison que le plus beau système
de philosophie était de l'inutilité la plus incontestable dans le
cours ordinaire de la vie. Ce sont des lieux communs plus ou
moins brillants dont on cherche à faire honneur à son esprit ,
mais qu'on n'applique pas. La vie de Cardan prouverait au be-
besoin la justesse de cette observation. L'optimisme de cet
homme étrange ne le sauvait pas du désespoir. Il luttait , il est
vrai, il cherchait des consolations dans la philosophie , mais il
n'en trouvait que d'inefficaces. C'est alors qu'il s'écriait que le
néant était de beaucoup préférable à l'existence , et qu'il ajou-
tait: «Pour moi, j'en fais le serment! Dieu me donnerait le
pouvoir de retourner dans le sein de ma mère et de revenir sur
celte terre pour y jouir de ce qu'on appelle un sort heureux ,
que je ne le voudrais pas ! »
Cardan , comme physicien et naturaliste , est peut-être supé-
rieur à son siècle, et ce n'est pas faire un grand éloge de sa
portée scientifique. Les erreurs abondent encore dans les cha-
pitres de ses traités qu'il a consacrés aux sciences physiques et
naturelles. De temps à autre on y découvre peut-être l'idée-
môre de découvertes subséquentes, mais vague et incomplète.
Quelques-uns de ses axiomes ne manquent pas de justesse ; on
est fâché seulement de ne pas les lui voir mettre mieux en pra-
tique Il recommande, par exemple, de ne jamais rechercher la
cause d'un phénomène avant de s'être bien assuré de son exis-
tence, et à côté de cela il semble décidé à tout croire. De même,
devançant Bacon, il prêche avant tout l'expérience qui, seule,
dit-il, peut donner de l'autorité à ceux qui écrivent des sciences
physiques et naturelles , et au lieu d'expérimenter il se jette
dans les systèmes. Veut-il , par exemple, expliquer l'existence
des météores , tels que la rosée, la pluie , la grêle, la glace, la
212 REVUE DE PARIS.
foudre , ses suppositions sont absurdes , et cela, parce qu'il rai-
sonne et ne fait pas d'expériences. Quelques-unes de ces idées
en histoire naturelle sont singulières , d autres frisent l'extra-
vagance. Telles sont ses considérations sur les modifications
que l'on pourrait donner à la forme humaine à l'aide de causes
agissant incessamment pendant plusieurs générations succes-
sives, telles que l'aplatissement du crâne . la com|)ression dta
hanches, la courbure de réj)ine dorsale. Naigeon, commentant
ce passage , paraît tout charmé de ce système , qui se rattache
au matérialisme; il abonde même dans le sens de Cardan , et
finit par établir (pi'avec du teinps et de la patience on pourrait
créer à volonté un peuple de boiteux , de bossus et de cyclopes.
Naigeon va même plus loin et réclame en quelque sorte l'em-
ploi de certaines expériences que Bacon , dans son Novum
Organuui, appelle hétéroclites ; telles que le croisement des
espèces ; nous ne voyons pas trop la nécessité de ces expériences,
et nous avons peine à comprendre qu'un esprit de la force de
celui de Bacon ait regretté Vimpossibilité de les tenter, irupos-
sibilité très-préjudiciable à la science, dit ce grand homme. A
quoi bon créer des monstres?
Cardan, comme tous les naturalistes de son époque, croyait
aux générations spontanées , qu'il attribuait nécessairement à
la corruption; denos jours quelques esprits superficiels y croient
bien encore. Cardan va même jusqu'à dire que des feuilles
pourries des différentes plantes il s'engendre un animal diffé-
rent. Il place le crocodile, la tortue, l'anguille et la plupart des
poissons au nombre des bêtes de putréfaction.
Cardan , astronome, adopte le système de Ptolémée ; Coper-
nic cependant avait déjà paru. Il explique la scintillation des
étoiles par les fluctuations de la couche d'air interposée. Au cha-
pitre des éléments , et à projjos du mouvement de l'air , il parle
d'une merveilleuse découverte que l'on venait de faire , trois
ans avant la publication de son livre, vers 1547; c'était celle
du moulin à vent, qu'il appelle pulcherrimum instrument
ium. H en décrit le mécanisme sans se rendre compte toutefois
de la raison de l'inclinaison différente des ailes sur leur axe
commun , de façon à former avec cet axe un angle de 55 de-
grés. Quelques-uns des aphorismes de Cardan , naturaliste et
physicien , sont d'une observation assez fine. Médecin et phy-
REVUE DE PARIS. 213
siologiste, notre philosophe est élève d'André Vésale, dont il
fut l'ami. Il paraît plus versé dans l'art de la médecine que dans
tout aulre. Ce tuL en effet son gagne-pain , et il faut convenir
que Cardan avait ou beaucoup de talent ou beaucoup de bon-
heur, car il fil des cures extraordinaires qu'il aime à raconter.
Obligé d'expérimenter par cela même qu'il pratiquait, il a pu
arriver celte fois à des résultats certains et positifs. Ses écrits
sur la science médicale sont nombreux et fort variés. Un homme
de l'art pourrait seul les bien apprécier. Nous bornant aux gé-
néralités delà science, nous reconnaîtrons dans Cardan un pra-
ticien savant et un théoricien hasardeux.
Cardan eut l'un des premiers l'idée d'expérimenter sur les
animaux; il nous raconte Ihisloire d'un chien attaqué du cal-
cul de la vessie, dont il calma les douleurs avec la pariétaire •
dès lors il appliqua le remède à l'homme et en obtint les résul-
tats les plus heureux. L'amour de l'art ne le rendait ni exclu-
sif ni déraisonnable, car il répète que pour vivre longtemps
il faut employer le plus rarement possible les médicaments et
la saignée. Cardan fait observer avec raison que , i-our parve-
nir à un âge avancé, il faut être né, du moins d'un côté , de
parents qui aient eux-mêmes longtemps vécu, avoir une com-
plexion gaie, se montrer supérieur aux chagrins et aux inquié-
tudes de la vie, et enfin être bon dormeur. Cardan recommande
la diète blanche ou lactée comme souveraine, se fondant sur
cet aphorisme d'Hippocrate, omwe dulce nutrit. Il prêche ,
comme Rousseau, la nutrition dans l'intérêt des mères et dans
l'intérêt des enfants , et donne enfin des procédés infaillibles
pour avoir des enfants sains, vigoureux et spirituels. Ces pro-
cédés sont des plus lestes.
Cardan a dit le premier : « Le cœur, comme le cerveau , est
l'un des principes du mouvement vital. » 11 a pressenti le sys-
tème de l'irritabilité de la fibre et de la vitalité nerveuse indé-
pendante de la volonté, lorsqu'il prétend que par TefTet d'une
longue habitude l'esprit vital agite encore après la mort les
liens dans lesquels il était retenu. Il a également constaté la
vitalité des cadavres et leurs végétations posthumes. Son côté
faible , en médecine , c'est l'anatomie. Il avoue lui-même qu'il
n'a pas assez manié le scalpel; il aurait pu ajouter qu'il avait
un penchant trop décidé pour la conji^cUire \ il se vante néan-
18.
214 REVUE DE PARIS.
moins d'être médecin philosophe , mais on sait ce que de son
temps ce mot signifiait. Un philosophe devait croire à la ma-
gie, aux apparitions, à la sorcellerie; il devait travailler au
grand œuvre et avoir quelques notions des sciences occultes.
Si Cardan n'avait pu transcrire ce livre mystérieux, dont l'ange
Raziel, précepteur d'Adam, fit présent à son élève , ce livre , qui
contenait la science des secrets de la nature ou /a caôa/e, il
l'avait du moins feuilleté ; il y avait étudié cette langue par ex-
cellence dont toute la puissance réside dans l'arrangement des
lettres et des mots et dans la connaissance des vertus des nom-
bres (1). De là les graves hésitations de Cardan lorsqu'il s'agit
de décider si tel nombre est préférable à tel autre dans la divi-
sion en pilules de telle quantité de matière purgative; de là
ses calculs cabalistiques lors de l'administration des doses, et
ses singulières recherches sur les préférences que l'estomac
peut avoir pour \e pair ou pour Vimpair dans telles ou telles
circonstances données. Cardan eut de plus un grand penchant
pour l'astrologie médicale, comme en général pour toute es-
pèce d'astrologie, cette science n'étant après tout qu'une bran-
che détournée de la cabale.
L'astrologie judiciaire, cette vaine science à l'aide de la-
quelle on devenait prophète, nous est en effet venue, comme la
cabale , de l'Orient^ ce berceau de la vérité et du mensonge, des
vrais et des faux prophètes. Accréditée en Europe dans les
temps les plus obscurs du moyen âge , et mise en pratique par
des fourbes habiles ou de crédules sectaires, elle s'éleva au rang
des sciences positives et, qui le croirait? au rang des sciences
mathématiques. Combattue dans le principe avec succès, elle
se releva toujours des coui)s mortels qu'on lui portait; elle eut
des partisans convaincus et des apôtres dans toutes les classes de
(1) Ce livre, dont l'ange Raziel fit présent à Adam, lui apprenait
le langage qu'il devait parler avec le soleil , la lune et les astres, l'art
défaire naître et de guérir les maladies, de renverser les villes,
d'interpréter les songes et de prédire l'avenir. Salomoii hérita de ce
livre , et ce fut avec son aide et au moyen du ver Zamir que ce prince
bâtit le temple de Jérusalem sans employer aucun instrument de
fer, etc.
REVUE DE PARIS. 215
la société , et la (ête de ceux qui occupent le faîte de l'hiérar-
chie sociale venant facilement à tourner, elle eut des fana-
tiques jusque sur le trône.
L'astrologie judiciaire repose cependant sur des fondements
lout-à-fait ruineux ; elle ne consiste en effet que dans le calcul
des forces et des influences combinées des planètes et des con-
stellations qui président à la naissance de chaque individu. Les
présages résultent de ces influences et la nalure même de ces
influences se déterminent par les noms de ces planètes et de
ces constellations. Or ces noms ont été empruntés aux divinités
du paganisme, et c'est l'homme qui les leur a donnés. Changez
celte nomenclature, et vous abolissez la science. Le vulgaire,
disposé à croire ce qu'il ne comprend pas et à adorer ce qui
rétonne, a pu avoir foi dans l'astrologie judiciaire , il n'y a
là rien de bien surprenant 5 mais qu'un homme tel que Cardan ,
le premier géomètre , le premier algébriste , le premier dialec-
ticien de son siècle , et en même temps le chef de l'école indé-
pendante , ait donné si pleinement dans de pareilles eneurs ,
il y a là de quoi surprendre et confondre j c'est le cas de se rap-
peler l'aphorisme d'Arislote : k II n'y a pas de si puissant génie
qui n'ait son petit coin de folie. »
Le traité d'astrologie de Cardan est tout à la fois le plus con-
sidérable et le plus vain de ses ouvrages ; si son auteur eût vécu
cent ans plus tard , il ne l'eût pas écrit, car il eût été le pre-
mier incrédule. Ce sont de gros livres qu'on ne lira plus , le be-
soin qu'ils tendaient à satisfaire n'existant plus. Les immenses
éludes et les innombrables calculs que nécessitait cet art men-
songer n'ont cependant pas été tout à fait sans résultats ; l'as-
tronomie et les mathématiques leur doivent un développement
hâtif et inespéré. L'astrologie a autant contribué au progrès et
au perfectionnement des sciences exactes que l'alchimie aux
progrès de la chimie et de la physique. Sans Cardan astrologue,
Cardan algébriste n'eût peut-être pas existé.
Dans ses Confessions ou dans les divers traités où il parle
de lui , ce qui lui arrive fréquemment , Cardan ne paraît pas
faire de ses connaissances mathématiques le même cas que de
ses connaissances philosophiques, médicales et surtout astro-
logiques ; c'est Cependant à ces connaissances et surtout à ses
découvertes algébriques qu'il a dû sa célébrité la plus durable
216 REVUE DE PARIS.
et la moins conlestée. L'algèbre est la science que Cardan pos-
sède le mieux, l'instrument qu'il manie avec le plus de dexté-
lilé. VJrs magna de Cardan forme un corps d'ouvrage com-
plet. Il a pris la science oii il la trouvait , et lui a fait faire un
l'as immense. Il ne l'a cependant pas absolument découverte,
comme il le dit dans son traité De Subtilitate : « Ârs quant
nos niagnani vocavimus a nohis inventa edilaque. » Dès
les premières lignes de ce même traité , par une contradiction
qui lui est ordinaire, Cardan attribue en effet Tinvention de
l'algèbre aux Arabes. Ses prétentions comme géomètre sont
moins élevées ; on voit cependant qu'il possédait à fond la
géométrie, à laquelle il a consacré un livre de son grand ou-
vrage de subtilitate. Caidan remarque fort justement qu'en
malhématiques , en partant de quelques axiomes d'une évi-
dence incontestable, l'esprit arrive en peu de temps à des
vérités très-obscures. Dans son abrégé de géométrie , il expose
succinctement les diverses propi iétés du cercle , de i'hyper-
bo!e , de la parabole, de l'ellipse, delà spirale, de la pyra-
mide, du cône , de la sphère, du cylindre et des lignes asymp-
totes. 11 fait une application fort heureuse de la géométrie à
l'asironomie, et une application plus que bizarre des mathé-
matiques à la dialectique et ù la démonologie. Jetant ailleurs
un coup d'œil sur les sciences malhématiques en général (1),
il en fait la base de toute bonne éducation. « La géométrie est
la première science qu'on doit enseigner aux enfants, ajoute-t-il;
ses principes sont clairs el faciles à saisir; ils sont aussi les
plus propres à donner à leur esprit la justesse et la netteté
nécessaires. » Celle opinion de Cardan, renouvelée de nos jours,
a de nombreux partisans. Sans prétendre l'attaquer, ni même
la discuter, nous ferons remarquer que toutefois la plupart des
mathématiciens célèbres ont été des personnages fort bizarres ,
fort insociables; ce qui amènerait à conclure que la justesse
des raisonnements et la netteté des déductions sont en sens
inverse de l'espiit de conduite, ou, pour réduire celte ré-
flexion à sa plus simple expression , que la logique est leune-
mie du sens commun.
(1) Gcometricv Encom'tnm,
REVUE DE PARIS. 217
Toute la vie de Cardan ne peut que prouver la justesse de
celte conclusion. Dialecticien rigoureux lorsqu'il se place sur
le terrain des sciences exactes et du raisonnement , et le pre-
mier mathématicien de son temps, sous d'autres rapports son
étrangeté passe toute croyance. Il s'est peint lui-même dans
une foule de chapitres de son autobiographie , avec les couleurs
les plus disparates; il est tel de ces passages où, à côté de cin-
quante épithètes à sa gloire, il en accole cinquante autres à sa
honte, faisant comme à plaisir une monstrueuse antithèse
entre ses vices et ses vertus. Ces contradictions, nous le savons,
sont le partage de l'humanité ; les héros de romans arrivent
seuls à la perfection absolue, mais ces contradictions, chez
Cardan, sont poussées à un degré qu'on ne peut atteindre qu'en
mettant une certaine suite dans la bizarrerie, «x L'homme soli-
taire est une bêle ou un dieu, nous dit ce philosophe d'après
Aristole; homo solitarius aut hestia autdeus]^> non con-
tent de répéter cet aphorisme , le docteur milanais s'attache à le
justifier. Solitaire par goût, et tour à tour dieu et bête , il per-
çoit les vérités les plus sublimes, travaille aux plus nobles
créations de la science, ou tombe dans les travers les plus vils ,
la déraison la plus insolente et les superstitions les plus gros-
sières. Aujourd'hui , il nous dira qu'il n'a jamais été plus heu-
reux que lorsqu'il s'est occupé de la culture d'un art ou d'une
science où il excellait ;. demain , il nous avouera qu'il n'a trouvé
le bonheur que dans les jouissances physiques les plus dégra-
dantes ou dans les distractions morales les moins dignes, telles
que les jeux de hasard , l'esprit de contradiction , le mensonge.
II n'a pas d'amis , il ne j)eut même souffrir auprès de lui un
seul domestique , et il remplit sa maison de chiens, de chats,
de lièvres , de lapins , de cigognes, qui vivent en toute liberté
dans son cabinet , souillant tout de leurs ordures. Il nous assure
enfin qu'à l'exemple du fourmilion , il aime mieux mourir que
se salir, et il nous fait de propos délibéré ces tristes et flétris-
sants aveux que nous avons rapportés. Ce désordre de sa con-
duite se retrouve dans ses écrits , remplis, ainsi que nous ve-
nons de le voir, des condradictions les plus étranges. Ce qu'on
y découvre avant tout, c'est le besoin continuel qu'a l'auteur
de se mettre en évidence et de parler de soi. Il a donc rempli
des chapitres entiers de ses visions et de ses singularités. A l'en
218 REVUE DE PARIS.
croire, il était éclairé par une lumière magique qui le condui-
sait dans les routes ardues de la science , ce qui le rendit supé-
rieur à tout autre. Mais là-dessus Cardan se fait encore illusion.
Celle lumière magique n'est bien souvent qu'un feu follet. II se
prétendait en outre doué de sens assez subtils pour percevoir le
mouvement de la terre, pour voir dans les ténèbres, et pour
distinguer par des tintements de l'oreille droite ou de l'oreille
gauche si l'on parlait de lui soit en bien soit en mal, pour re-
connaître même la voix des interlocuteurs s'ils se trouvaient
dans la ville qu'il habitait. Il n'a donc manqué à Cardan, pour
réunir la perfection des cinq sens, que de découvrir ses enne-
mis à l'odorat, comme Corneille Agrippa , et comme Malphigi
de distinguer au goût les terres des différentes contrées qu'il
avait parcourues. Cardan nous apprend encore qu'il n'a jamais
rien demandé à Dieu qu'il ne l'ait obtenu; c'est là certainement
le plus beau de ses privilèges. Il est vrai qu'il n'en fit pas tou-
jours usage fort à propos. En effet , son fils ayant été condamné
à mort , cet homme, qui , pour le sauver , n'avait qu'une de-
mande à adresser à l'Éternel , le laissa tranquillement exécuter,
mais ce fut par oubli et pure distraction , il était si troublé !
Cardan nous assure enfin que sa chaire exhalait tantôt une
odeur de soufre , tantôt une odeur d'encens , et cela sans qu'il
ait pu en découvrir la cause. Si on lui eût fait son procès, on
n'eût pas manqué de faire valoir cette singulière propriété
comme une nouvelle preuve de magie.
L'hygiène de ce grand médecin était parfois bien étrange. Il
prétendait, par exemple, que pour mieux jouir de la sauté il
fallait de temps à autre se donner de petites maladies. Quand sa
santé lui paraissait trop bonne , il se donnait donc à plaisir des
migraines et des coliques ; c'est peut-être d'après ses principes
que les Anglais se purgent mensuellement. Ses moyens de con-
solation dans les grandes afflictions morales sont d'une espèce
analogue. Il jeûnait , se frappait les jambes avec une baguette ,
se mordait violemment le bras gauche , s'efforçait de se per-
suader qu'il ne lui était rien arrivé de nouveau, et niait même
la douleur.
La cohérence des idées, la netteté d'exposition , la sûreté de
jugement qui font les grands moralistes , manquèrent absolu-
ment à Cardan. Au lieu de débattre le pour et le contre de cha-
REVUE DE PARIS. 219
que question , et à la suite de déductions logiques, d'exposer
nettement ce qu'il croit être la vérité , Cardan s'est borné , dans
ses divers traités de morale , à rassembler confusément le vrai
et le faux , le pour et le contre , laissant au lecteur à conclure.
Celte méthode , qui résulte et de la paresse d'esprit et du manque
d'idées morales arrêtées , a donné beau jeu aux ennemis de
notre philosophe qui n'ont eu qu'à recueillir tout ce qu'il avait
pu dire de faux et de hasardeux sur chaque question pour faire
une sorte de monstre intellectuel.
En parcourant n'importe quel vieux livre de morale , on s'é-
tonne d'y retrouver sous l'habit du temps, et à un bien petit
nombre d'exceptions près , toutes les idées sur lesquelles nous
vivons encore aujourd'hui. La forme change, le fond reste le
même. Le fond , c'est l'homme intérieur; le cœur, ses replis
secrets, ses sentiments et ses mouvements toujours les mêmes.
Il n'est donc pas surprenant que nous trouvions déjà chez Car-
dan la plupart de ces paradoxes que l'école philosophique du
siècle dernier a éloquemment remis en honneur , et à côté de
ces paradoxes les germes de quelques-unes de ces véri(és fé-
condes qui depuis ont porté leurs fruits. Cardan, comme Rous-
seau , avec lequel il eut ce trait de ressemblance de plus , pré-
tendait , par exemple , que l'homme est d'autant plus méchant,
qu'il est plus éclairé. Il allait même plus loin, il assurait qu'en
général tous les hommes sont pervers , que les slupides seuls
sont bons et honnêtes , la science et la philosophie étant pour
un méchant un instrument aussi dangereux qu'une épée dans
les mains d'un voleur. Comme le philosophe de Genève, le doc-
teur milanais faisait fi de la renommée dont , au fond , il était
si avide ; et tout en déclamant sur la vanité de la réputation
littéraire , il publiait ses traités par centaines. D'un autre côté,
Cardan écrivait bien avant Montesquieu qu'il n'y a de bonnes
lois que celles qui sont faites par les philosophes , et faisait ju-
dicieusement remarquer que , chez les peuples oîi la loi n'inflige
aux malfaiteurs que des peines légères, les crimes atroces sont
rares , tandis que , partout où la loi est cruelle , ces crimes sont
fréquents (1).
Il faut toutefois en convenir, Cardan politique est de l'école
(1) Voir Montesquieu , Esprit des Lois ,X\\. VI , chap, 12.
REVUE DE PARIS.
de Machiavel ; la nécessité et rulilité sont à ses yeux les meil-
leures raisons d'Étal, elles. justifient les moyens, et pour gou-
verner les hommes, sont de beaucoup préférables aux règles
de l'éternelle équité. Ouvrez ses livres au hasard , et h chaque
page , vous rencontrerez de ces maximes décourageantes inspi-
rées par Machiavel , et répétées plus tard par La Rochefoucauld,
qui ne fait qu'adoucir ce que leur forme peut avoir de trop rude.
Tout ce que les hommes font , ils le font pour eux, nous répète
le moraliste charçrin j reconnaissants ou ingrats , généreux ou
avares, c'est toujours leur intérêt qui les dirige. — Souvenez-
vous de cette maxime , ajoute-t-il , si quelqu'un allègue un fait
qui vous soit favora!)le, on en demandera la preuve; s'il en cite
un qui vous soit contraire, on le croira sur parole.
Celte mauvaise opinion que Cardan a des hommes l'engage
sans doute à nous donner les règles de conduite ([ui suivent.
« Ne résistez ni au prince ni à la multitude , quand bien même
vous auriez pour vous le bon droit le mieux établi. — L'ombre
des princes est le chapeau des fous. — Dans les petites affaires,
il vaut mieux être dupe que duper; c'est autre chose dans les
grandes. — Ne parlez jamais de vos ennemis , observez-les. —
Accueillez ceux dont la haine vous nuit secrètement; caressez-
les , quoique vous soyez lésolu de vous en venger. — Gardez-
vous d'offenser ceux que vous ne pouvez exterminer. — Les
vices sont utiles comme les poisons ; ce sont des antidotes qu'il
faut employer contre les vices mêmes. — Agissez en homme,
parlez en femme, écrivez comme si vous n'étiez d'aucun
sexe. »
Cette morale, comme on voit, est bien italienne et tout à fait
du temps. Cardan , tout en restant délié et profond . n'est pas
toujours si noir. Quelques-unes de ses maximes ont la justesse
et la i)rofondeur de celles de Bacon ; Hobbes . dans ses défini-
tions . n'est ni plus énergique ni plus laconique. Nous citerons
seulement les suivantes. — « Les princes commandent aux
hommes, le temps commande aux princes; confiez-vous donc
au temps. — Les princes sont des montagnes de difficile accès,
la descente est plus péiilleuse que la montée. — L'ambition est
la seule passion inlellecluelle qui soit digne deThomme. — L'i-
gnorance ne fait voir que les ressemblances des choses, la
science en fait apercevoir les différences. »>
REVUE DE PARIS. 22i
Dans beaucoup de ses traités , Cardan a donné de sages con-
seils aux savants , aux médecins et aux littérateurs de son temps.
II assure, à diverses reprises, que les facultés de Tesprit sont
en raison inverse de la force corporelle ; il ajoute encore, et cela
comme une excuse ou justification personnelle, que l'obscurité
modérée dans un livre est une preuve de la sagesse de Tauteur.
Cardan , si obscur parfois , se croyait sans doute un bien grand
sage. Quelques-unes de ses observations nous prouveraient que
de son temps les littérateurs de profession connaissaient déjà
les petites ruses du métier. L'obligation de se faire beaucoup
d'amis afin d'avoir beaucoup de preneurs , la nécessité du char-
latanisme et le grand art de soigner ses succès plus encore que
ses ouvrages , sont clairement démontrés dans plusieurs de ses
écrits. N'est-ce pas lui qui nous assure qu'en philosophie , en
littérature et dans les arts , l'ouvrier l'emportera toujours sur
l'artiste, son siècle et sa vie durant? Et pourquoi cela? Parce
que l'artiste se livre à son seul génie , et s'efforce de se faire
plaisir à soi-même avant de plaire aux autres , tandis que l'ou-
vrier se livre au génie de tout le monde et s'efforce de plaire à
chacun , c'est-à-dire suit la mode. Cardan n'affirme-t-il pas en-
core qu'il est inutile d'avoir un grand talent littéraire si quel-
qu'un ne bat le tambour pour le faire remarquer? C'est une
triste condition que d'être obligé de le battre soi-même , ajoute-
t-il avec une naïve franchise qui prouverait qu'au besoin il savait
fort bien se résigner à cette pénible nécessité.
Cardan, comme écrivain, avait beaucoup plus d'habileté ac-
cessoire, de vulgaire savoir-faire , que de véritable talent. Son
style pèche par une absence d'art complète , qui ne rachète ce-
pendant pas le naturel. Il est au contraire prétentieux avec né-
gligence , et maniéré par laisser-aller. Il est peu de pages , des
livres mêmes les plus vantés de cet écrivain si fécond , qui n'of-
frent un singulier mélange de défauts choquanis et disparates.
Tour à tour diffus ou concis , il tombe dans la confusion par
excès de prolixité , et devient obscur par affectation de laco-
nisme. L'abus de rénumération et de l'analyse alourdit égale-
ment son slyle , que glacent et rendent souvent inintelligible de
perpétuelles applications des mathématiques, et particulière-
ment de la géométrie et de l'algèbre, aux diverses branches des
sciences philosophiques.
6 19
222 REVUE DE PARIS.
Celle application des malhémaliques à la philosophie est un
nouveau Irait de ressemblance entre les encyclopédisles du
xvr siècle et ceux du xviiie. On a donc tout lieu d'êlre surpris
du peu de reconnaissance , je dirais plus , de l'espèce de mépris
que ces derniers onl montré pour ces philosophes indépendants,
leurs prédécesseurs. Il faut voir avec quelle dédaigneuse pillé
Naigeon, sectaire ampoulé, crili(iue quelques-unes des idées de
Cardan, ce fou crédule et superstitieux qui a foi dans ses rêves,
qui doute de la mortalité de l'âme, et qui peut-être bien pourrait
croire en Dieu. Ce mépris des disciples n'est pas absolument
partagé par les maîtres. Diderot et d'Alembert , esprits vigou-
reux et hardis, qui savaient plus et qui se compromettaient
moins , tout en faisant bon marché de ce qu'ils appellent leurs
préjugés , ont rendu plus de justice à ces libres penseurs du
xvp siècle, qui, eux aussi, prétendirent à l'universalité des
connaissances humaines.
Du temps de Cardan, on était loin d'être arrivé au vrai. De
nos jours , sans doute , on connaît mieux les effets ; mais con-
naîtra-t-on jamais les causes? Au xvie siècle, la plupart de ces
effets étaient encore ignorés. Pour arriver à la connaissance de
ces effets et appjocher de la vérité autant peut-êlre qu'il est
donné à l'homme de le faire , il a fallu que Bacon eût démontré
la nécessité de la physique expérimentale que Cardan avait
pressentie; que Descartes inventât la méthode , et , substituant
le doute à l'erreur, apprît à l'homme à se défier de ses lu-
mières; qu'Huyghens et Newton eussent banni les conjectures
de la physique elle-même ; que ce dernier découvrît le calcul
de l'infini et la méthode des suites , fît connaître la lumière en
la décomposant . et qu'appliquant le calcul à l'étude des phéno-
mènes de la nature, il eût reconnu et démontré les lois de la
gravitation et le véritable système du monde.
Ce pas immense une fois fait, et cet incomparable génie
n'ayant laissé à ceux qui viendraient après lui que la recherche
des causes et de l'impulsion première . dont le principe méca-
nique nous est inconnu, l'homme est forcément obligé de rentrer
dans la conjecture. Le raisonnement seul pourrail-il jamais
nous conduire à la connaissance de ces causes ? Nous ne le
croyons pas. Nous douions fort que l'école philosophique con-
temporaine, qui a substitué la connaissance du wjoi et l'activité
REVUE DE PARIS. 223
volontaire, ou la causalité active , à la philosophie physique
de Bacon et des Écossais, à la philosophie mathématique de
Descaries, de Newton et des encyclopédistes, y arrive non
plus, quelque déliés et quelque spécieux que soient ses raison-
nements , quelque ingénieux que soient ses moyens.
F. Mercey.
L'HERITAGE
DE
MON ONGLE.
I.
PENSIOIT ET DEXI-PEXSIO:^ BOURGEOISE.
Au printemps de l'anuée 1851, M. Rigolet (Jean-Claude-
Prosi>er), commis principal des bureaux de la guerre, oblint,
après trente-trois ans de bons et loyaux services, une pension
de retraite liquidée à la somme de 1553 fr. M. Rigolet était , h
cette époque, dans sa cinciuante-neuvième année, mais il était
encore plein de verdeur, bien qu'il fîit atteinte un degré assez
prononcé de celte obésité qu'enfante communément à la lon-
gue la douce quiétude du fauteuil bureaucratique. Il portait
au surplus son ventre à merveille, et son embonpoint, auquel
venait se marier une paire de besicles, lui donnait un petit air
de gravité et d'importance que les employés parvenus à un
certain âge prennent aisément pour de la dignité et qu'ils ne
quittent plus dès lors, même dans les circonstances les plus
l)iosaïques de la vie, sous le rasoir du barbier comme le ven-
tre à table, en présence de leur pot-au-feu.
REVUE DE PARIS. 225
M. Rigolet qui avait prêté à tous les régimes le concours
empressé de sa plume, depuis la république jusqu'à la révolu-
tion de juillet, avait contracté à l'ombre des cartons, des ha-
bitudes qui lui étaient chères à plus d'un titre et auxquelles sa
nouvelle position allait le forcer de renoncer. Ainsi, désormais
pour lui plus de ces douces causeries qui coupent si agréable-
ment le travail de la journée, à l'heure où la mâchoire déten-
due par la déglutition de la flûte classique, éprouve le besoin
d'exercer encore autrement son activité; plus de joyeux repas
de corps, à la suite de quelque distribution extraordinaire de
gratifications ; plus de renseignements à délivrer à ces bons
solliciteurs qui recueillent vos moindres paroles avec la même
respectueuse avidité que si elles tombaient de la bouche d'un
oracle; le comédien avait fini son rôle et il lui fallait ôter son
costume et son rouge, et il lui fallait descendre de ces plan-
ches qu'il avait tant aimées et où il ne devait plus remonter
jamais.
On a beaucoup écrit sur les bureaucrates , et généralement
on les a fort maltraités. Cependant, à part leurs petites pré-'
tentions qu'il faut bien leur pardonner : qui n'a pas la sienne?
quelle classe de la société aujourd'hui a plus de titre peut-être
à l'estime publique que ces hommes honnêtes et laborieux qui,
au milieu du débordement de toutes les ambitions, au plus fort
de celte soif immodérée d'or, de jouissances et d'honneur dont
tout le monde est possédé autour d'eux, se résignent à passer
obscurément les plus belles années de leur vie à l'ombre mal-
saine d'un bureau et à échanger leur indépendance, leur tra-
vail, leur capacité contre un traitement de 1200 fr. , qui, au
bout de 30 ans de service, et à l'aide de quelques bonnes chan-
ces, pourra s'élever à 3,000 fr. avec le grade de commis prin-
cipal pour maréchalat ! Et pourtant, ces gens-lù s'attachent
à leurs fastidieuses fonctions; bien plus, ils en sont fiers !
A force de rédiger ou d'expédier au nom de leur ministre des
lettres adressées à tous les grands de la terre, ils finissent par
croire à une espèce de transubstancialion; ils se font, dans la
pensée, les pairs de tous ces hommes d'Étal avec lesquels, depuis
neuf heures jusqu'à quatre ou cinq, ils sont en conversation
de lousles instants; à force de traiter dans leurs détails les plus
microscopiques, les affaires de cette grande abstraction qu'oJi
226 REVUE DE PARIS.
appelle le royaume, le pays, comme on voudra, ils s'imaginent
volontiers, à l'exemple de Louis XIV, que le royaume, le pays,
c'est eux, et que le jour oîi l'on sera dans la nécessité de se
passer de leurs services , sera pour la France un jour néfaste.
Pauvres rêveurs destinés à ne s'eveiller, comme la Belle au Bois
dormant, qu'après un sommeil presque demi-séculaire, et dont
nul prince ne vient les tirer !
M, Rigolet était la plus haute expression de cette espèce de
bureaucrates. Joignez à cela qu'en quittant l'administration,
il se voyait désormais hors d'état de satisfaire ce besoin de so-
ciabilité qui trouve naturellement tant d'éléments d'expansion
au milieu de ces grandes aggrégations d'hommes dont se com-
pose un ministère , et qui . bien plus encore que le sentiment
religieux, explique l'immense faveur dont jadis ont joui les
couvents et les monastères sous un ordre de choses où la so-
ciété n'était réellement constituée à l'état d'ébauche qu'auprès
du souverain. Ainsi, la retraite dont M. Rigolet venait d'être
frapj)é l'atteignait à la fois dans son amour-propre , dans ses
goùis, dans ses habitudes les plus intimes. Cet homme se sen-
tait encore plein d'activité, malgré ses cinquante-neuf ans,
il avait besoin d'occupations et il se fût volontiers écrié en se
frappant le front, comme le poète à l'instant suprême : « Pour-
tant, j'avais encore quelque chose là ! •>
Mais ce n'était pas tout, et, aux privations purement mora-
les dont nous venons de présenter l'esquisse, allaient se joindre
les privations matérielles, si sensibles à Theure où la vieillesse
commence. Bien que veuf depuis plusieuis années, M. Rigolet
n'était pas seul au monde : il avait une fille dont l'éducation
était sur le point délre terminée. M"= Hcirraance , c'était son
nom, avait obtenu jadis, grâce à une auguste protection et au
souvenir d'un oncle, capitaine d'infanterie et légionnaire, tué
en 1825, à l'affaire du Trocadéro , la faveur d'être élevée à la
maison royale de Saint-Denis , d'où elle allait sortir dans peu
de mois. Il est vrai qu'en compensation de cette charge nou-
velle qui allait lui être imposée, au moment même où ses res-
sources diminuaient de moitié, par suite de son admission à la
retraite, M. Rigolet possédait un petit capital de 22,000 francs
placé sur le grand-livre en 5 0/0, Mais que faire à Paris avec
un revenu net de 2,600 fr. pour deux personnes? Il y avait à
REVUE DE PARIS. 227
peine là, avec la plus stricte économie, de quoi se procurer
une femme de ménage.
Ainsi, M"« Hermance, élevée avec des filles de colonels et de
généraux en serait réduite à se servir les trois quarts du temps
elle-même. Le cœur paternel de M. Rigolet en saignait d'a-
vance cruellement, et puis, comme il se glisse toujours à noire
insu au milieu de nos sentiments les plus purs et les plus gé-
néreux, je ne sais quel germe profondément vivace de cet
amour de soi que Larocliefoucault a analysé d'une manière si
vraie et si spirituelle, l'ex-commis principal des bureaux de la
guerre ne pouvait non plus réprimer un soupir en songeant
par intervalles à sa demi-tasse et à sa partie de dominos , dé •
sormais pour lui frappées d'interdiction.
Comme en proie à ces amères réflexions, M. Rigolet parcou-
rait un jour la partie des boulevards qui s'étend entre la rue du
Pont-aux-Choux et la place de la Bastille (car il avait résolu de
fixer son domicile dans celle zone éminemment tranquille,
saine et économique de la capitale), une idée audacieuse, une
idée triomphante lui poussa tout à coup dans l'esprit. Vers le mi-
lieu du boulevard compris entre la rue du Pas-de-la-Mule et la
rue Saint-Gilles, il venait d'apercevoir une maison de modeste
apparence, mais toute proprette, au-devant de laquelle s'épa-
nouissait un petit jardin dont une grille en fer plein dans le style
sévèreetmassifdu grandsiècle forraaitla clôlure. Sur celte grille
était fixé un écriteau en grosses lettres d'imprimerie ainsi conçu :
Corps de logis à louer en totalité ou en partie, avec jouis-
sance d'un jardin. S'adresser rue des Tournelles. Nota :
Ce corps de logis, par sa situation et ses aménagements, est
propre à l'établissement d'une pension bourgeoise.
Lorsque Archimède trouva son fameux problème, lorsque
Galilée découvrit le mouvement de rotation de notre planète,
ni l'un ni l'autre n'éprouvèrent à coup sûr une joie plus vive,
une plus intense satisfaction d'eux-mêmes que M. Rigolet, il-
luminé soudain par ces mo:s magiques : Maison propre à l'é-
tablissement d'une pension bourgeoise. Désormais son sort
était fixé et la chaise curule d'Amphylrion, moyennant rélri-
bulion honnête de ses hôtes , allait remplacer pour lui le fan-
228 REVUE DE PARIS.
teil bureaucratique ; désormais plus d'inquiétudes pour les
mains blanches et délicates de M"^ Hermance : au lieu de ser-
vir, elle n'aurait plus qu'à commander; à elle le sceptre du
logis, à elle les rênes du char ; à lui, Rigolet son premier mi-
nistre, la caisse, les budgets, les écritures, tout ce qui devait
lui rappeler son doux passé et ses chères fonctions de commis
principal ; puis, par-dessus tout cela , une existence toute de
causeries . de bien vivre , de dissertations gastronomiques ou
autres, de dominos et de demi-tasses !.... Comme Catherine
de Bora , M. Rigolet venait de rencontrer son idéale non plus
sous la forme irréligieuse d'un moine défroqué, mais sous l'en-
veloppe charmante d'une petite maison avec un jardin et des
barreaux verts.
Le soir même , un bail de cinq années rendait l'heureux
M. Rigolet locataire principal de la maison, moyennant un
prix annuel de 1,750 francs, non compris le sou pour livre, et
dès le lendemain, de pompeuses circulaires, lancées dans tous
les bureaux des diverses administrations publiques, annonçaient
officiellement que M. Rigolet. commis principal en retraite du
ministère de la guerre, offrait, ù des prix modérés , la table,
lelogementet unbonair, auxbureaucratesjaloux d'établir leurs
pénates à une lieue de leur domicile politique; car nul n'i-
gnore (}ue les ministères se trouvent situés dans les quartiers
de Paris les plus inabordables aux petites bourses , sans doute
dans l'intérêt des employés , gens généralement on ne peut
plus fortunés.
Il faut bien le dire à la honte du corps bureaucratique : les
anciens camarades de M. Rigolet se montrèrent peu sensibles
à ses avances, et tel qui habitait les hauteurs stériles et crayeu-
ses des Batignolles ou les bas-fonds fangeux de Vaugirard ,
déclara que le Marais était un pays perdu qu'il fallait rayer de
la carte de Paris. Les nombreux et éloquents prospectus de
M. Rigolet ne purent même lui conquérir un demi-pension-
naire, et le pauvre homme eût été forcé de fermer boutique,
si deux ou trois vieilles rentières du Marais ne l'eussent pris
sous leur protection spéciale et ne fussent venues abriter sous
son toit hospitalier leurs catarrhes, leurs souvenirs et leurs
rhumatismes. Ces dames entraînèrent à leur suite quelques Si-
gisbés cacochymes qui avaient brillé , disaient-ils, d'un éclat
REVUE DE PARIS. 929
fort vif sous le directoire et le consulat, et qui depuis lors
étaient passés à l'état de victimes des révolutions, sous tous
les régimes, et ainsi se trouva composé le noyau de la pension
Rigolet.
Dans les commencements , cet établissement fut bien loin de
répondre aux espérances orgueilleuses de son auteur, qui, dans
le transport de son cerveau, y avait vu non-seulement une
douce occupation, mais toute une fortune. Les pensionnaires
de M. Rigolet le payaient d'une manière fort maigre 5 ils avaient
en revanche les prétentions les plus exagérées. La partie fémi-
nine de la réunion aurait voulu pour la modique somme de
1 fr. 25 c , centimes , tarif du dîner, n'avoir jamais que de la
volaille ou du gibier en fait de rôti, et la partie masculine ,
dont les appétits plus robustes avaient été tarifés à raison de
1 franc 50 cent, par estomac, faisait sans cesse observer mali-
gnement que depuis l'établissement de la pension il n'avait pas
été constaté un seul cas d'indigestion. Moyennant ces très-mo-
destes conditions pécuniaires, c'était à qui absorberait la plus
grande quantité d'aliments possible , sans doute en vue du dé-
jeuner du lendemain, supprimé pour la plupart d'entre eux et
devenu chez les autres mythe ou problême. Joignez à cela que
les pensionnaires, ordinairement assez peu d'accord ensemble
sur toutes choses, passaient soudain à l'union et à l'harmonie
les plus parfaites dès qu'il s'agissait d'imposer à leur hôte quel-
que mesure plus ou moins attentatoire à ses intérêts.
C'est ainsi qu'un beau jour ils décidèrent tous d'une voix que
la pension Rigolet aurait un salon et que ce salon serait bien
entendu celui du chef de l'établissement. Lorsque M. Rigolet
reçut communication de cette désastreuse pétition, présentée,
comme on le pense bien, sous une forme presque menaçante,
il faillit tomber à la renverse, et sortant de son calme habituel
il osa répondre que c'était bien assez de pourvoir à l'alimen-
tation de ses hôtes sans avoir encore à leur rendre plus doux
le travail de la digestion; mais sur la déclaration qui lui fut
faite par un ancien expéditionnaire du ministère des relations
extérieures que son refus serait considéré par un chacun comme
un casus belli, et qu'on irait chercher ailleurs un hôte plus
accommodant, il consentit à s'exécuter. Seulement il fut con-
venu de part et d'autre que le salon serait chauffé et éclairé
230 REVUE DE PARIS.
aux frais de M. Rigolet, mais que les jeux de cartes seraient à
à la charge des joueurs : M. Rigolet s'engagea par exception à
fournir les dominos.
Ces préliminaires arrêtés, les pensionnaires prirent solennel-
lement possession du salon où l'on venait tous les soirs pren-
dre le café. Quant aux liqueurs, elles étaient rangées au nom-
bre des extra, c'est-à-dire des objets de consommation qui se
payaient à part, et il est juste de dire que les pensionnaires de
M. Rigolet étaient sur ce point d'une excessive sobriété. Une
fois le salon obtenu ou pour mieux dire usurpé, les exigences
allèrent toujours croissant. Habitué depuis trente-trois ans à
plier sous la verge de fer des autorités bureaucratiques de tout
ordre et de toute espèce , depuis le fier directeur-général jus-
qu'au tyrannique sous-chef , M. Rigolet n'avait point la force
nécessaire pour résister aux empiétements perpétuels de ses
pensionnaires métamorphosés en autant de tribuns du peuple.
Le pauvre homme avait rêvé une monarchie tranquille et abso-
lue comme celle de Louis XIV, et il était tombé en plein gouver-
nemenl constitutionnel. Il suait sang et eau pour satisfaire tout
le monde; il ne faisait que des jaloux et des mécontents. Il avait
poussé, dit-on, la complaisance jusqu'à céder au vœu d'une
jeune évaporée de cinquante-sept ans , qui avait réclamé avec
instance un volant et des raquettes, et qui, de plus, avait voulu
qu'il fit sa partie, faute d'autre partner.
En présence de tant d'intérêts rivaux, de prétentions , d'exi-
gences de toute sorte, on conçoit sans peine que la position de
M. Rigolet fût devenue intolérable. Loin de tirer aucun profit
matériel de sa spéculation, il était déjà obligé de recourir aux
emprunts, bien que son établissement eût à peine trois mois
d'existence. Bref, il allait peut-être y renoncer, lorsqu'un évé-
nement assez important vint tout à coup changer la face des
choses : M"« Hermance Rigolet, dont Téducation était achevée,
quitta définitivement la maison royale de Saint-Denis.
Il y a des historiens qui pensent que lorsque les Francs, nos
premiers pères, ont fait la loi salique , ils étaient uniquement
préoccupés de l'appréhension de voir le sceptre tomber en que-
nouille des mains trop débiles pour le porter , et l'autorité s'é-
vanouir parla faiblesse du commandement. Pour nous, dût-on
nous accuser de paradoxe, nous serions tentés de croire que
REVUE DE PARIS. 231
ces guerriers législateurs ont redouté bien plutôt que cédant à
l'invincible ascendant du sexe féminin, leur postérité n'en vînt
à ne plus vouloir d'autre joug, dès qu'elle aurait goûté celui-là
et à déshériter quelque beau jour l'autre sexe du privilège plus
ou moins glorieux de s'asseoir sur le trône. Qui sait même si
la loi salique n'est pas un dérivé du même principe que celle
que Dieu avait faite pour Adam et Eve d^ns le paradis terres -
Ire, et si, dans la pensée de nos premiers pères, pensée coupa-
ble et mal fondée sans doute, le règne de la femme n'équiva-
lait pas à la dégustation du fruit trop célèbre qui perdit le pre-
mier homme.
Quoi qu'il en soit, à moins d'être aveugle, on ne saurait nier
l'influence irrésistible qu'une femme exerce sur une aggréga-
tion quelconque d'individus, alors surtout qu'elle est jeune,
spirituelle ou jolie. Qu'est-ce donc quand les trois qualités se
trouvent réunies ?... Les plus faibles, à cet égard, valent mieux
que l'homme le plus fort. M"*^ Hermance Rigolet parut, et les
flots en révolte dans l'établissement paternel rentrèrent incon-
tinent dans leur lit, sans même faire entendre un sourd mur-
mure. Le dîner fut trouvé d'une voix unanime parfaitement
préparé, les mets merveilleusement choisis, le salon prodigieu-
sement éclairé avec ses deux chandelles, et l'on attendit . pour
se livrer aux chances fiévreuses du loto ou aux savantes com-
binaisons du damier et des dominos , que la nouvelle venue
eût fait savoir quel était celui de ces jeux qui lui convenait
le mieux.
C'est que M^^ Hermance avait dix-sept ans, la taille svelte et
élancée, les yeux bruns , brillants et humides comme la rosée,
les cheveux châtains foncés et une physionomie fort agréable ,
à laquelle cette expression de mutinerie qu'on rencontre assez
fréquemment chez les jeunes tilles élevées dans les pensionnats
et qui commençait alors à se fondre doucement avec la pudeur
et l'ingénuité de la vierge devenue nubile, ajoutait je ne sais
quoi de piquant et de puissamment attractif. Toute la pension
Rigolet était sous le charme de ces grâces prinlanières dont
rien ne saurait rendre la magique influence. C'éiail pour tou-
tes ces têtes chenues comme une fraîche émanation de leur
jeunesse depuis longtemps écoulée. Les femmes elles-mêmes,
en contemplant cette rayonnante beauté, sentaient refleurir
232 RKVUE DE PARiS.
leurs plus doux souvenirs et se redressaient machinalement sur
leurs sièges, et leurs lèvres flétries grimaçaient comme un sou-
rire pendant que les hommes rajustaient furtivement quelque
mèche égarée de leur chevelure plus ou moins artificielle,
quelque pli malencontreux de leur cravate, et cherchaient par
un impuissant effort à cambrer un torse qui jadis avait eu
une (aille.
De l'arrivée d'Hermance data une nouvelle ère pour la pen-
sion Rigoiet. D'abord, la jeune fille prit définitivement la haute
direction de Télablissement. Ce fut elle qui occupa à table le
siège de présidente , et cela avec une grâce et une aisance de
bon goût qu'elle tenait sans doute autant de la nalure que des
leçons el des conseils de la vénérable baronne de Bourgoing ,
surinUndante de la maison royale. A sa droite et à sa gauche
elle eut soin de placer, sans avoir égard aux distinctions socia-
les, les deux* doyens d'âge de la réunion, et cette preuve de
tact lui attira tous les suffrages. M. Rigolet, désormais borné
aux fonctions de premier écuyer tranchant et de premier maî-
tre d'iiôtel , s'assit en face de sa fille , et déchargé d'une res-
ponsabilité dont il n'avait que trop senti tout le poids, il reprit
sa grosse gaieté bourgeoise et son embonpoint qui commen-
çaient l'un et l'autre à l'abandonner. En même temps, M"" Her-
mance se montra pleine d'attentions et de prévenances pour
les autres antiquités végétatives qui composaient la collec-
tion de son père. Elle ne connaissait aucun jeu , soit de com-
])inaisons, soit de hasard, et elle voulut les apprendre tous
l)our pouvoir à tour de rôle faire la partie d'un chacun. Il est
bien entendu que la dame au volant et à la raquette ne fut
point oubliée; mais elle renonça bien vite à ce passe-lemps,
parce qu'en voyant toute la grâce qu'y déployait sa jolie ad-
versaire, elle sentit tout le ridicule qui en rejaillissait sur
elle-même.
D'un autre côté, M^eHermance apporta dans l'établissement
des moyens de distraction qui lui étaient propres et qui y étaient
inconnus avant elle : elle avait appris la musique à la maison
royale, jouait du piano et chantait même assez agréablement.
Bientôt, les passants attardés le soir dans la ruedesTournelles
et sur le boulevard Saint-Antoine accueillirent non sans quelque
surprise (dix ans déjà se sont écoulés depuis l'époque ù laquelle
REVUE DE PARIS. 233
se passe celle hisloire) quelques refrains, quelques notes affai-
blies des romances de Panseron et des mélodies de Boïeldieu et
de Rossini. On organisa ensuite des lectures dont le célèbre ro-
mancier écossais fit tous les frais. Pas n'est besoin de dire qui
remplissait le plus souvent les fonctions de lectrice , car les
chapitres les plus intéressants eussent paru sans saveur, récités
par une autre voix que cette voix fraîche et pure dont les vi-
brations éveillaient dans toutes les âmes un écho si profondé-
ment sympathique.
C'était plaisir de voir ce conciliabule de toutes les infirmités
humaines, y compris la vieillesse, qui est peut-être la plus
grave de toutes, parce que celle-là est sans remède, tour à tour
amusé, ému, charmé par cette jeune enchanteresse qui sem-
blait avoir emprunté à la fameuse Armide , non pas seulement
la baguette, mais aussi la beauté. Son sourire illuminait tous
ces fronts mornes et soucieux; toutes ces rides s'effaçaient sous
son regard; chacune de ses paroles dissipait une douleur ou
un ennui. Bref, l'âge d'or était revenu pour la pension Rigolet.
Il n'était bruit dans tout le Marais que des ineffahles délices
dont s'enivraient à longs traits les hôtes de ce bienheureux
Eden. Une circonstance assez insignifiante en apparence, mais
qui devait avoir d'immenses résultats , vint altérer la limpidité
de ce ciel si pur, et là où régnaient la paix et le bonheur ap-
porter le germe de tous les orages.
Il avait été convenu que les dimanches d'été le salon serait
fermé, M. Rigolet ayant exprimé le désir de se réserver ce
jour-là pour aller respirer l'air frais du soir sous les charmilles
du Jardin-Turc et savourer à longs traits, avec sa fille , une
Ijuuteille de bière plus ou moins écumanle, accompagnée d'une
demi-douzaine d'échaudés. Or, par un beau dimanche du mois
d'août, M. Rigolet entra tout dispos dans la chambre de
M''" Hermance une demi-heure environ avant le dîner ets'étant
assis auprès d'elle.
— Que ferons-nous ce soir? lui dil-il.
— Ce qu'il le plaira, mon bon père, répondit M"« Hermance
en fille soumise.
— Ne trouves-tu pas, reprit M. Rigolet, que le Jardin-Turn
devient bien monotone ? Toujours les mêmes physionomies , des
rentiers, des vieilles femmes, des arbres rabougris ou pleins de
6 iO
23f KEVUE DE PARIS.
poussière, comme ceux du boulevard î I! ine prend fantaisie
d'aller ce soir à la campagne. Qu'en dis-tu?
— Oh la bonne idée! s'écria Heiraance, en sautant sur son
sit^ge et en jetant familièrement ses deux bras au cou du vieux
bureaucrate, puis se ravisant fout à coup : Mais comment faire?
ajouta-t-elle, lu sais que le dîner ne finit guère qu'à six heu-
res , où irons-nous?
— Eh bien , n'avons-nous pas tout le temps nécessaire pour
aller à Vincennes ? Nous prenons l'omnibus à la place delà
Bastille, et à sept heures , nous sommes , si nous voulons, au
milieu du bois , nous y restons jusqu'à neuf heures et demie ,
et nous revenons ensuite nous coucher. Allons! voilà qui est
chose convenue, n'est-ce pas, tu vas passer une rohe et pren-
dre tout de suite ton chapeau pour que nous n'ayons aucun re-
tard.
Pour toute réponse , Hermance lendit son front à son père,
qui le baisa tendrement , et moins d'un quarl-d'heure après la
jeune fille entrait radieuse dans la salle à manger, où tous les
convives se trouvaient déjà réunis. Elle était velue d'une simple
robe de mousseline blanche à pois, qui ne dissimulait qu'à
demi les plus gracieux contours, et elle tenait à la main une
charmante petite capote de soie rose qui devait à coup sûr lui
aller à merveille. De son côté , M. Rigolet avail cru devoir en-
dosser à l'avance certain habit noir âgé de deux luslres environ,
qu'il menait seulement dans les grandes cérémonies, aux no-
ces, aux enterrements et aux réceptions de nouvel an chez
M. le secrétaire-général. De plus, il avait chaussé les bas blancs
et l'escarpin à rosettes, accompagnement obligé d'un magnifi-
que pantalon de nankin. Il était superbe.
— Oh ! oh ! s'écrièrent tout d'une voix les convives, il paraît
qu'on a des projets ce soir.
— En effet, répondit M. Rigolet avec une certaine emphase,
nous allons, ma fille et moi. à la campagne.
— Diable! diable! dit un des pensionnaires, vieux profes-
seur de province à figure de satyre et à voix de fausset , vous
avez peut-être tort , il a fait ircs-chaud toute la journée. Je
crains que nous n'ayons de l eau ce soir. Timeo imbrem.
— Mon baromètre est au beau, répondit victorieusement
M. Rigolet.
REVUE DE PARIS. 235
Là-dessus un ex-commis aux vivres de l'armée d'Italie , qui
prenait la qualification d'ancien officier , el portait à ce titre,
en tout temps de l'année, une redingote bleue boutonnée jus-
qu'au menton, plus un col noir à liséré blanc, accompagné
d'une paire de moustaches réellement hyperboliques, repartit
d'un ton superbe :
— El moi aussi , j'ai mon baromètre , el il est plus sûr que
tous les autres , bien que je ne crache pas du latin , car je suis
Frnançais, et mon baromètre est français comme moi... c'est
mes blessures !...
— Ses blessures! murmura tout bas une dame à l'oreille de
son voisin; il veut dire ses cors et ses durillons.
— Qu'il pleuve ou non , dit M"'= Hermance, peu m'importe !
je suis brave et ne crains pas l'orage.
— Ne parlez pas ainsi , mademoiselle, reprit vivement l'ex-
professeur qui ne se tenait nullement pour battu. Les orages
ont de tout temps été funestes, surtout au sexe enchanteur si
bien personnifié en vous, et si vous aviez lu le quatrième livre
de l'Enéide , oii Didon , forcée de chercher un abri daus une
caverne, y rencontre le bel Enée, formosiim OEnean.
— Monsieur, interrompit l'ex-commis aux vivres, qui était
doué d'une superbe voix de basse-taille , un ancien officier ne
saurait souffrir plus longtemps qu'on se permette des allusions
deshonnêtes en présence de .M"* Rigolet, entendez-vous , mon-
sieur?
— Messieurs, de grâce, calmez-vous! dit Hermance en
riant; je suis bien déterminée à aller ce soir à la campagne;
mais, pour mettre tout le monde d'accord, je prendrai une om-
brelle.
Cet incident n'eut point d'autre suite, etledîner étant achevé,
M. Rigolet et sa fille, accompagnés de tous les pensionnaires
qui voulaient absolument lui servir d'escorte, s'acheminèrent
vers l'omnibus de la place de la Rastille. Comme ils longeaient
ainsi processionnellement le boulevard Saint-Antoine , un ca-
briolet fort élégant vint à passer. Il était conduit par un beau
jeune homme blond d'environ 25 ans mis avec beaucoup de re-
cherche. Derrière le cabriolet se tenait debout un petit groom
en livrée. A la vue d'Hermance qui marchait en tête du cor-
tège, appuyée sur le bras de son père, le maître du cabriolet ra-
236 REVUE DE PARIS.
lentit brusquement l'allure de son fougueux alezan , et se pen-
chant sur les rênes il se mit à contempler cette jeune personne
avec assez d'affectation. Celle-ci s'en aperçut et détourna la
tête en rougissant; mais à ce moment, soit que le beau mirli-
flor, comme venait de le baptiser une dame de la pension Ri-
golet , voulût se venger de cette marque apparente de dédain,
soit plutôt que les figures au moins étranges qu'il venait de re-
marquer à la suite de la jeune fille excitassent son hilarité, ii
partit d'un grand éclat de rire; puis fouettant son cheval , au-
quel il fit traverser en quelques secondes la place de la Bastille,
il disparut à l'angle du faubourg Saint-Antoine.
Cinq minutes après, Hermance et son père montaient mo'
destement, de leur côté , dans l'omnibus.
II.
LE BAL DE LA TOURELLE.
En 1831, et même peuf-être encore aujourd'hui (nous n'avons
pas vérifié le fait) , il y avait, à l'entrée du bois de Yincennes ,
auprès de Saint-Mandé , et non loin du fameux chêne du bon
roi Louis XI, un bal champêtre qu'on nommait le J?a/ de la
Tourelle, appellation dérivée , sans aucun doute, de la petite
tour située à l'angle du bâtiment qui , en cet endroit, borde la
route de Vincennes et forme en même temps clôture de ce côté
du bois. Ce bal , qui jouissait alors d'une haute célébrité , était
le rendez-vous des belles dames de la villégiature circonvoi-
siiie, auxquelles venaient se joindre, à la faveur du repos du
dimanche, quelques sémillantes beautés de comptoir des rues
Saint-Denis et Saint-Martin. Quant à la partie masculine de
l'assemblée , on peut dire que le bal de la Tourelle offrait, sous
ce rapport , une sorte de pandémonium bourgeois où toutes les
professions se trouvaient confondues , oil l'épée s'entrechoquait
avec l'aune, la plume avec la lancette ou les cinq codes. Tout
cela , du reste , formait un pèle mêle assez divertissent , et nous
savons plus d'une belle et bonne intrigue qui a pris naissance
REVUE DE PARIS. 2S7
60US les ombrages du bal de la Tourelle , en face du restaurant
auberge alors tenu par M. et M"* Dubois.
En descendant d'omnibus, M. Rigolet , séduit par l'harmonie
lointaine des trombonnes et des clarinettes qui proclamaient à
un quart de lieue à la ronde tous les charmes du bal de la Tou-
relle , s'achemina instinctivement avec sa fille vers ce lieu de
délices. Il pouvait être alors environ huit heures du soir. Le
crépuscule faisait place à la nuit ; on commençait à allumer les
lanternes et les verres de couleur. De toutes les directions arri-
vaient, soulevant d'épais nuages de poussière , les fiacres, les
tapissières , les voitures bourgeoises qui s'en venaient verser
leur contingent à la porte du bal. C'était un murmure confus
de voix , de gais propos , d'éclats de rire , sous l'influence du-
quel l'homme le plus mélancolique se fût surpris à oublier son
spleen , et comme si tout eût concouru à exalter les sens dans
ce séjour enchanté, la brise du soir arrivait toute chargée de
ces enivrantes senteurs qui se dégagent des bois à la suite d'une
journée de chaleur.
Hermance, durant tout le trajet qu'elle venait de faire en
omnibus, s'était montrée rêveuse. L'impertinent éclat de rire,
dont elle s'était vue saluée par un jeune fat, retentissait encore
à son oreille, et lui avait causé une impression pénible qu'elle
cherchait en vain à écarter. Pour la première fois de sa vie , elle
se sentait presque honteuse d'avoir été vue en compagnie de
toutes les antiquités plus ou moins grotesques , au milieu des-
quelles elle était habituée à passer sa vie , et il lui semblait que
quelque chose de leurs ridicules et presque de leurs infirmités,
avait dû rejaillir sur elle. Les femmes sont pour la plupart ainsi
faites? Capables de tous les dévouements , elles en subissent vo-
lontiers toutes les conséquences, quelque dures , quelque péni-
bles qu'elles puissent être ; elles mourront s'il le faut à la tâche,
avec une résignation sublime j mais elles ne savent point se
mettre au dessus d'un sarcasme. Pourtant, lorsque Hermance
entra dans la salle de danse, alors complètement illuminée,
qu'elle se vit au milieu de tout ce monde si animé , si bruyant,
si joyeux, lorsqu'elle entendit l'orchestre résonner à son oreille,
ses idées modifiées soudain par une influence presque magné-
tique, commencèrentà prendre un autre cours. Étrangèrecomme
elle l'était, après «ne éducation presque claustrale, à toute es-
sieu
238 REVUE DE PARIS.
pèce de plaisirs mondains , elle ne put s'empêcher , elle aussi ,
de partager jusqu'à un certain point la naïve allégresse de son
père.
Cependant, les premiers rangs de chaises, disposés circulai-
rement autour de remplacement réservé à la danse étaient en-
vahis depuis longtemps, et il fallut que M. Rigolet s'en vînt
prendre place avec sa fille tout à fait en arrière, ce qui fut
pour lui une cause de vif désappointement. En effet. M"' Her-
mance était , de cette façon , assez mal placée pour voir et pour
être vue. Or , le vieux bureaucrate était . comme tous les pères,
on ne peut plus fier de sa fille et il aurait voulu qu'elle fit beau-
coup d'effet. Le bonhomme ignorait sans doute que , dans les
réunions du genre de celle à laquelle il assistait, à rencontre
de ce qui se passe ailleurs , dans nos bals et nos soirées par
exemple, chacun ne cherche qu'à s'amuser , sans s'inquiéter
des autres témoins du monde. Déjà , avant même d'être entré,
il avait cru devoir demander à sa fille si elle danserait et sur la
réponse dubilaiive de celle-ci, qui avait fait observer que cela
n'était peut-être point convenable , il avait répliqué :
— Mais comment donc ! ce doit être fort bien composé
ici : tout le monde arrive en voiture. Ainsi, tu feras bien de
danser.
Et avec une candeur charmante, Hermance avait murmuré
tout bas à son oreille :
— Oh ! je t'assure , papa , que je ne demande pas mieux. D'a-
bord je n'ai jamais dansé qu'à la maison Royale , et c'était nous
qui faisions les cavaliers. Cela ne peut pas compter. Je suis bien
aise de voir la différence.
Malheureusement, d après la place qu'occupait M'^e Hermance,
il était peu probable qu'il lui fût donné ce soir-là de faire une
comparaison , ainsi que l'observa tristement M. Rigolet. En cela
pourtant le brave homme se trompait , car , à peine cinq minutes
s'étaient écoulées depuis son entrée dans le bal qu'un beau ca-
valier se tenait respectueusement le chapeau à la main devant
sa fille, sollicitant de la voix la plus douce et la plus harmo-
nieuse la faveur d'une contre-danse.
A celte vue, M. Rigolet, qui prenait en ce moment une prise
de tabac , faillit renverser sa tabatière, tant il devint aise, et
il porta lui-même involontairement la main à son chapeau, en
REVUE DE PARIS. 239
adressant à l'officieux danseur le sourire le plus bienveillant et
le plus empreint de gratitude; mais quelle ne fut passa surprise
en entendant Mi'« Hermance répondre d'un petit ton fort sec et
presque hautain :
— Je vous remercie, monsieur, je ne danse pas. »
Tout autre que celui auquel s'adressait un tel refus en eût été
vraisemblablement assez déconlenancé , mais il faut croire que
ce cavalier avait fort à cœur de danser avec M"« Hermance, car
il ne se découragea nullement , et interpellant M. Rigolet lui-
même :
— Monsieur , lui dit-il , bien que je n'aie pas l'honneur d'être
connu devons , oserai-je réclamer votre intervention auprès de
mademoiselle voire fille , pour obtenir la contre-danse qu'elle
me refuse si inhumainement?
— Monsieur... certainement... balbutia M. Rigolet, ce n'est
pas moi qui m'oppose... bien au contraire , et si ma fille...
Il parlait encore que déjà l'impérieuse ritournelle se faisait
entendre , et un jeune hosnme , brun , de petite taille , de cette
espèce qu'on nomme vulgairement chafouin, et d'une mise assez'
excentrique, se précipitait auprès d'eux. Ce jeune homme in-
terpellant avec une chaleur et une vivacité toutes méridionales
le cavalier présomptif de M"'' Hermance, s'écria :
— Et à quoi songes-tu donc, mon cher Maxime? tu me de-
mandes de te faire vis-à-vis , et tu me laisses-là eu plan avec
ma danseuse? c'est fort désagréable.
— Vous le voyez , mademoiselle , reprit celui qu'on venait
d'interpeller ainsi, il faut vous déterminer, quoi qu'il puisse
vous en coûter , à danser ce soir, et je vous en prie en grâce.
— Oh! monsieur, repartit Hermance avec un petit air mutin
qui ajoutait à sa physionomie un charme de plus, vous pouvez
vous épargner une insistance inutile j je ne danserai pas... avec
vous.
Maxime, puisque tel est le prénom du jeune homme, se re-
tourna vers son ami , et lui dit avec un grand sang-froid :
— Oscar , je t'engage à chercher un autre vis-à-vis.
Puis il s'inclina profondément devant la jeune rebelle et s'é-
loigna à pas lents pendant que M. Oscar courait à sa danseuse
en poussant avec colère tous ceux qui se trouvaient sur son
passage et en s'écriant :
240 REVUE DE PARIS.
— Où trouverai-je ua vis-à-vis à celte heure ? Un vis-à-vis !
un vis-à-vis !
Dès que les deux jeunes gens eurent tourné le dos , M. Rigo-
let, ébaiii , s'écria en regardant sa fille :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire , répondit M^^^ Hermance , que ce raonsienr
est un impertinent qui nous a ri au nez il y a deux heures en
passant dans son cabriolet , et que j'aimerais mieux ne danser
jamais de ma vie que de danser avec lui.
— Ah ! c'est différent, murmura M. Rigolet, mais es-lu bien
sûre que ce soit de... nous qu'il ail ri?
— Oh ! très-sûre.
Là dessus, M^'^ Hermance redevint rêveuse , et il se passa un
bon quart d'heure sans qu'une seule parole fût échangée entre
le père et la fille. Tout à coup M. Rigolet s'aperçut que quelques
personnes se levaient précipitamment.
Qu'est-ce donc ? demanda-t-il à son voisin.
— - Eh monsieur, lui répondit-on, ne voyez-vous pas qu'il
commence à tomber quelques gouttes d'eau.
— Oh ! ce ne sera rien , s'écria le vieux bureaucrate assez peu
satisfait de l'idée d'être venu à la campagne pour y passer 25
minutes. Mon baromètre est au beau.
Mettant en même temps à profit la circonstance qui lui était
offerte , il courut se placer avec sa fille sur le premier rang des
chaises qui venait d'être en partie abandonné par les plus peu-
reuses entre les dames. Une seconde contre-danse s'organisa ,
et M'i^ Hermance ne fut point engagée cette fois. Il est vrai que
l'ami du beau Maxime , M. Oscar, furieux d'avoir manqué sa
contre-danse à cause d'elle, avait cru devoir arrêter un jeune
homme qui se disposait à aller l'inviter, en lui criant tout
haut :
— Vous pouvez vous dispenser , monsieur, d'inviter made-
moiselle. Mademoiselle ne veut pas danser.
Cependant , quelque bruyant que fût l'orchestre , on entendait
toujours par intervalles de grosses gouttes de pluie qui tom-
baient sur les feuilles des aibres. Soudain , un violent éclair fit
pâlir les illuminations de la salle de danse et répandit une lueur
blafarde sur les visages des danseurs et des danseuses. A cet
éclair succéda un tel coup de tonnerre ii^ue tout le monde en
REVUE DE PARIS. 241
tressaillit, et en même temps la pluie commença à tomber h
torrents. L'orage venait de se déclarer. Alors ce fut un sauve
qui peut général , et en quelques minutes la salle de danse fut
complètement déserte. M. Rigolet demeura seul avec sa fille sous
un gros arbre en répétant toujours :
— Ce ne sera rien , mon baromètre est au beau , la nuée va
passer.
Mais il faut croire que le baromètre de M. Rigolet était bien
trompeur, de même que les prétendues blessures de son pen-
sionnaire , ou du moins que celte nuée était bien tenace ; car ,
une demi-heure s'était écoulée déjà sans que la pluie eût diminué
d'intensité. Que faire en pareille occurrence? Il n'y avait pas à
songer pour le moment à aller gagner une voiture, et toutes
celles qui stationnaient à la porte du bois avaient successivement
disparu. Pour comble de malheur, la pluie commençait à ta-
miser jusqu'au feuillage touffu du chêne sous lequel Herraance
et son père s'étaient abrités.
Dans cette situation assez perplexe, M. Rigolet jugea que ce
qu'il avait de mieux à faire était de s'en aller demander avec sa
fille l'hospitalité à l'auberge ou restaurant d'en face. C'était
aussi le parti qu'avaient pris bon nombre de leurs compagnons
d'infortune. M"« Hermance , protégée tant bien que mal par son
ombrelle, se mit donc en devoir de traverser l'espace assez
élroit du reste qui séparait la salle de bal du restaurant de la
Tourelle , et M. Rigolet , se fiant à son mouchoir du soin de dé-
fendre son chapeau neuf contre l'inclémence du ciel, la suivit
en courant; mais, en arrivant au bout, il leur restait à subir
une dernière épreuve : M™^ Dubois, l'épouse du restaurateur,
femme ordinairement fort hospitalière , surtout quand l'auberge
est à vide, se trouvait par hasard sur le seuil de la porte
de son établissement , et elle s'écria d'un ton passablement aca-
riâtre :
— Ma foi , j'en suis bien fâchée pour vous , ma belle demoi-
selle, mais tout est plein. Entrez si vous voulez dans la cui-
suine ; par exemple , je ne réponds pas de votre robe ni de votre
chapeau.
Ces dures paroles avaient été recueillies par deux jeunes gens
qui, attablés dans un petit cabinet , auprès d'une fenêtre du
rez-de-chaussée, le cigare à la bouche, devant un splendide
242 REVUE DE PARIS.
bol de punch, semblaient prendre fort philosophiquement
leur parti sur le mauvais temps. L'un d'eux , entendant qu'il
s'agissait d'une femme , s'écria avec un accent méridional fort
prononcé :
— Si elle est jolie , ma foi , je lui cède ma place , et je m'as-
siérai par terre à ses pieds , à moins que...
Son compagnon l'interrompit, et jetant par la fenêtre le res-
tant de son cigare :
— Pardieu, dit-il, je m'ennuie ici : la pluie ne cesse pas ;
partons! Veux-tu chercher Pierre et lui dire d'atteler?
— Je ne demande pas mieux , reprit l'autre , mais laisse-moi
voir le minois queM™^ Dubois envoie ainsi à la cuisine.
Et en même temps il se pencha par la fenêtre.
— Tiens , tiens , ajouta-t-il en se retirant brusquement, je le
donne en cent à deviner qui je viens d'apercevoir.
— Que m'importe ?
— Mon cher, c'est cette petite bégueule qui n'a pas voulu
danser avec toi et qui m'a fait manquer, à moi... Du diable, si
je me dérange pour elle ! Elle peut bien y passer la nuit , si elle
veut, dans la cuisine. Moi, je vais faire atteler.
— A la bonne heure, dit son compagnon, en qui le lecteur
n'a sans doute pas eu de peine à reconnaître le beau Maxime ,
et dépêche-toi !
Là dessus le complaisant Oscar sortit du cabinet. Demeuré
seul, son ami posa son coude sur la table, son front dans sa
main et parut réfléchir quelques instants , puis relevant brusque-
ment la tête , il appela avec autorité , ce fut M™e Dubois en per-
sonne qui se rendit à son appel.
— Madame , lui dit-il, une jeune demoiselle vient d'entrer
dans la maison avec son père. Faites-moi le plaisir de leur
annoncer qu'une personne qui s'en retourneà Paris leur offre
deux places dans sa voiture j si cela peut leur être agréable.
M™« Dubois sortit et revint bientôt après, accompagné de
M. Rigolet et de sa fille qui avaient voulu offrir leurs remercie-
ments au généreux auteur d'une proposition aussi opportune
dans la situation où ils se trouvaient. En reconnaissant à
qui elle avait encore affaire dans celte circonstance nouvelle,
Hermance ne put réprimer un mouvement de dépit , Maxime
sourit.
REVUE DE PARIS. 24S
— Mon Dieu , iiiademoiselle, s'écria-l-il, veuillez croire que
c'est un pur hasard qui me met dans le cas de vous faire une
offre que vous allez peul-èlre encore refuser. Pourtant, per-
mellez-moi de vous faire observer qu'il n'est pas probable que
la pluie cesse encore de silôt , qu'il y a une demi-lieue d'ici à
la barrière, où , par un pareil temps , il est fort incertain que
vous trouviez une voilure, et qu'à moins découcher ici...
— Oh ! pour ce qui est de cela , interrompit vivement M""» Du-
bois , qui était demeurée témoin de l'entrevue , avec cette cu-
riosité naturelle à toutes les femmes d'aubergistes , passées ,
présentes et à venir , pas moyen de coucher mademoiselle , nous
n'avons pas un lit, pas un matelas disponible.
M. Rigolet regardait sa tille avec inquiétude. Le pauvre
homme n'osait pas prendre l'initiative d'une réponse et il se
contentait de murmurer entre ses dents en prêtant roreille au
bruit de la pluie.
— Pourtant , mon baromètre était au beau!
A la fin , M"'= Hermance vaincue, s'écria :
— II y a dans la vie d'étranges fatalités , Monsieur , j'accepte
votre offre , puisqu'il le faut.
— Et moi, mademoiselle, répondit Maxime avec un imper-
turbable sang froid , je vous en remercie... puisqu'il le faut.
M. Rigolet respira, il en avait besoin. Au mêaie instant,
M. Oscar rentra.
— Le cheval est attelé , dit-il, parlons vite : tout est payé.
— Mademoiselle, monsieur, reprit tranquillement Maxime,
je vous présente un de mes amis , M. Oscar Fraynel , jeune mé-
decin de la plus grande espérance.
Puis se tournant vers ce dernier :
— Mon cher Oscar , ajouta-t-il , je te demande pardon de ne
pouvoir te ramener ce soir , ainsi que je te l'avais promis , mais
je te sais trop galant, trop Français, pour permettre qu'une
dame , une demoiselle s'en aille à pied , tandis que tu serais en
voiture.
— Mais on tient trois dans Ion cabriolet, répondit Oscar in-
terdit.
— Il est vrai ; mais mademoiselle a un père.
— Oui , monsieur , crut devoir ajouter M. Rigolet , et je suis
désolé de vous priver...
8|4 REVUE DE PARIS.
— Comment donc , reprit Oscar en se donnant (ouïes les
peines du monde pour grimacer la satisfaction, je suis trop
heureux de pouvoir... à mon âge... un jeune homme...
Le pauvre diable ne put en dire davantage; i! étouffait de
dépit, et déjà Maxime, Hermance et son père étaient montés
dans le cabriolet : déjà le cheval était parti au grand trot, qu'il
cherchait encore des formules que son cerveau paralysé lui re-
fusait obstinément. Cependant, lorsque le bruit des roues qui
broyaient avec rapidité la fange du chemin commença à de-
venir moins distinct , lorsqu'il se vit seul et abandonné par
un horrible temps et pour toute la nuit dans l'auberge de la
Tourelle, il croisa ses bras sur sa poitrine, et, souriant
amèrement , il s'écria , avec un accent qui eût fait envie à
Talma :
— Vieillard slupide ! va , roule à ma place , tu as rais la brebis
dans la gueule du loup !...
III.
LE LOUP ET LA BREBIS.
Nous avons laissé Hermance et son père roulant dans le ca-
briolet de Maxime sur la route de Paris. Il est temps de revenir
à eux : aussi bien, les paroles échappées à M. Oscar Fraynel
lorsqu'il avait salué leur départ d'un adieu peut-être prophé-
tique ont pu laisser dans l'esprit du lecteur quelque appréhen-
sion sur leur destinée. Mi'« Hermance , elle-même , n'eut pas
plus tôt pris place dans l'élégant phaéton du jeune homme,
qu'elle se repentit d'une démarche dont elle comprit dès lois
toute l'imprudence. Ne venait-elle pas ainsi de se mettre en
quelque sorte à la merci d'un homme qui, s'il fallait en juger
l)ar ses manières, par son exléiieur, appartenait à cette por-
tion de la jeunesse parisienne, oisive, débauchée et habituée
dans ses fantaisies à ne rien respecter? L'insistance avec la-
quelle celui-ci s'était attaché à ses pas , malgré le dédain
qu'elle lui avait témoigné , ne suffisait-elle pas déjà pour ac-
cuser quelque mauvais dessein?
REVUE DE PARIS. x>4o
Heimance , qui en raison de l'obésilé assez prononcée de son
père avait dû se placer entre lui et Maxime sur le devant du
cabriolet , se tenait étroitement pressée contre le vieux bureau-
crate, bien résolue à ne répondre que par monosyllabes à toutes
les questions que leur élégant aulomédon se disposait sans
doute à lui adresser. Mais, chose étrange ! lorsqu'on arriva à
la barrière, Maxime n'avait pas desserré les dents. A ce moment
M. Rigolet crut devoir par politesse essayer d'engager la con-
versation en disant :
— Je n'ai jamais vu un orage si persistant. Croiriez-vous ,
monsieur, que le baromètre est au beau ?
— Ah ! fit Maxime, mais sans ajouter une parole.
Quelques instants après M. Rigolet reprit sans se décou-
rager :
— Voilà un temps bien épouvantable. Qu'en dites-vous?
Cette fois Maxime répondit tout au long :
— Il est vrai , monsieur.
N'aurait-il pas été dans son rôle d'ajouter : « Quelque raau-
w vais que soit le temps , je dois le bénir, puisqu'il me procure
» l'occasion de passer quelques instants avec des personnes
« qui... que..., etc. « Mais non , rien de tout cela. Le jeune
homme était toujours muet , et ce n'était pas par timidité , à
coup sûr, il l'avait prouvé. Seulement lorsqu'on fut parvenu à
la hauteur de la place de la Bastille, il rompit enfin le silence
pour dire :
— Où aurai-je l'honneur de conduire monsieur et mademoi-
selle?
— Rue des Tournellcs, no ..., répondit M. Rigolet, puisque
vous voulez bien avoir celte bonté.
— Il sufïif.
— Moins d'une minute après, le fougueux alezan de Maxime
s'arrêlait en piafîant devant le domicile indiqué. Le petit groom
étant descendu pour tenir le cheval , Maxime en fit autant lui-
même et offrit sa main à M"' Hermance, qui , bien que surprise
d'un dénoûment contraire h toutes ses appréhensions, éprouva
pourtant quelque émotion en touchant cet appui. Quant ù
M. Rigolet, il se confondait pendant ce temps-là en protesta-
tions et en actions de grâce.
~ Ah ! monsieur, s'écriait-il , voyant qu'IIerraance ne disait
6 21
246 REVUE DE PARIS.
mot, vous nous avez rendu à ma fille et à moi un signalé ser-
vice, et je vous prie d'en agréer tous mes remercîm^nls et tous
les siens 5 n'est-ce pas, Hermance? Permeltez-moi . mainte-
nant, de vous demander à qui je suis redevable d'un si bon
office.
— Monsieur, je me nomme Maxime de Courseulles et je suis...
avocat.
— Ah ! monsieur, vous avez là une belle profession , une
profession que j'honore. Moi , monsieur, je me nomme Rigolef,
car il faut bien que vous sachiez qui vous avez obligé. Voici
ma carte : J.-C.-P. Rigoleû, commis principal en retraite
des bureaux de la guerre, tient pension et demi-petision
bourgeoise . Dîner à cinq heures précises. Au surplus , mon-
sieur, j'espère bien que celle enlrevue ne sera pas entre nous la
dernière, et que lorsque vous passerez au Marais, vous me
ferez l'honneur de venir me voir. Je serai enchanté de vous re-
cevoir ainsi que monsieur voire ami le médecin . auquel j'ai
bien des excuses à faire d'avoir ainsi usurpé sa place dans votre
cabriolet.
— Monsieur, je n'y manquerai pas.
— Je compte sur votre promesse. A bientôt.
A cet instant M^'e Hermance s'écria :
— Mais, mon père, ne vois-tu pas que tu retiens monsieur
à la pluie.
C'étaient les seuls mots qu'elle eut prononcés depuis qu'on
avait quille l'auberge de la Tourelle , et ces mots étaient un
congé pour Maxime. Le jeune homme la regarda avec surprise,
puis s'élant incliné profondément, il remonta dans son ca-
briolet et donna à son cheval un vigoureux coup de fouet qui
le fit parlir au grand trol.
En prenant congé de son père pour aller se coucher, M"e Her-
mance lui dit :
— Je ne sais vraiment, papa, pourquoi lu as engagé ce
monsieur à venir ici , car c'est un fat et je le déleste.
Puis elle courut se renfermer dans sa chambre, où elle ne
fut pas plutôt arrivée qu'elle se mit à pleurer.
Le lecteur nous demandera peut-être quel était le sujet de
ces larmes , et nous confessons franchement que nous n'en
savons rien. Il y a plus . selon toute apparence, M'^« Hermance
REVUE DE PARIS. 247
elle-même eût été embarrassée d'en rendre compte , fùl-ce
même à son confesseur. Il y a de ces occasions où les jeunes
filles et les jeunes femmes même tombent tout à coup et sans
motif dans une grande tristesse , dans un grand mécontente-
ment d'elles-mêmes et des autres. C'est une sorte de maladie
nerveuse qu'on ne saurait définir et qui se traduit d'ordinaire
par des larmes j M"*" Hermance était probablement sous l'in-
fluence d'une de ces crises-là. Voilà tout ce qu'il nous est pos-
sible d'en dire.
Quoi qu'il en soit, le lendemain de cette mémorable soirée,
tous les pensionnaires en émoi recueillaient avec avidité de la
bouche de M. Rigolet les détails de ce qui s'était passé au
bal de la Tourelle, et Dieu sait avec quelle complaisance le
vieux bureaucrate s'étendait sur un chapitre dont tous les
incidents chatouillaient son amour-propre paternel. Il était
à cet égard d'autant plus à son aise que sa fille , atteinte par
suite de l'orage d'une migraine on ne peut plus opportune,
s'était résolue à garder la chambre. Aussi, grâce à cette mer-
veilleuse élasticité avec laquelle les nouvelles s'étendent et gran- '
dissent en passant par plusieurs bouches, ce jour-là même,
avant que raidi fût sonné, il n'était bruit du haut en bas de la
maison (|ue du prochain mariage de M"« Hermance avec un
jeune mirliflur immensément riche, dont elle avait fait la con-
quête au bal de la Tourelle. On s'abordait en se disant :
— Avez-vous bien passé la nuit?
Et, sans attendre la réponse, on ajoutait :
— Savez-Yous quels seront les témoins?
Ou bien.
— Pensez-vous que nous serons tous invités de la noce?
Le vieux professeur était triomphant et s'en allait d'un air
goguenard glissant à l'oreille de tous venants son pronostic sur
les effets de l'orage en matière de sentiment, le tout assaisonné
de force citations latines à l'endroit du formosum OEnean ,
citations que nous épargnons au lecteur. A diner et sous l'in-
fluence de la demi-bouteille de soi-disant maçon , il poussa les
choses jusqu'au point de comparer le cabriolet de Maxime à la
célèbre grotte témoin de la faiblesse de la reine Didon. M. Riz-
pain-sel (c'est ainsi qu'on avait surnommé en cachette l'ex-
commis aux vivres de l'armée d'Italie , en mémoire de ses an-
248 REVUE DE PARIS.
ciennes attributions ) eu fut si scandalisé qu'il leva le siège un
peu avant la fin du dessert, en disant qu'il avait besoin de
prendre Tair, pour ne point se laisser emporter à quelque
extrémité en présence des dames, ce qui eût été indigne d'un
ancien officier. Il crut même devoir ajouter à mi-vojx, en sor-
îant, que la tolérance coupable avec laquelle M. Rigolet sup-
portait de pareilles conversations prouvait peu en faveur de ses
mœurs. ,
Le soir au salon tous les jeux furent négligés ou languis-
sants , même celui du loto , bien que le produit d'une cotisation
commune de deux mois eùl permis le malin même l'acquisilion
de carions neufs dont on avait l'étrenne. C'est que d'abord Her-
mance n'élait pas là et ensuite une parole échappée à M. Ri-
golet en sortant de table avait suffi, suivant une formule tout
algébrique, pour élever la curiosité de tous les pensionnaires
à la quatrième puissance. En entendant un cabriolet passer
dans la rue des Tournelles , le vieux bureaucrate avait dit :
— Il ne serait pas impossible que j'eusse ce soir la visite de
Maxime de Courseulles.
A la seule révélation d'une semblable prévision, deux dames
s'étaient esquivées, l'une pour aller ceindre son tour de che-
veux des dimanches et fêtes, l'autre pour mettre un peu de
rouge. Quant aux hommes, ils avaient immédiatement essuyé
les verres de leurs besicles ou conserves, et ils attendaient,
mais avec une impatience fiévreuse qui se trahissait à chaque
instant par toutes sortes de distractions et d'absences d'esprit.
Sept heures venaierjt de sonner à l'Iiorloge de l'église Saint-
Paul, et l'on s'étonnait déjà que Maxime n'eût point encore
paru, A huit heures, on commença à désespérer et à penser
que la visite aurait lieu le lendemain. Le lendemain pourtant ,
même attente et même résultat. Le surlendemain , on com-
mença à traiter M. Rigolet de visionnaire et d'orgueilleux. Ce
n'est pas qu'au fond de leur âme les pensionnaires n'éprou-
vassent quelque satisfaction de voir s'ajourner indéfiniment un
mariage dont, une fois le premier moment de surprise passé,
ils s'étaient pris à calculer avec effroi toutes les conséquences.
L'égoisme , cet intime et assidu conseiller de toutes nos ac-
tions, dont la voix est à peine écoulée à vingt ans, parle si
impérieusement à soixante! Tous ces vieillards, ces valéludi-
REVUE DE PARIS. 249
naires pour lesquels Hermance était devenue le soleil , l'air et
la lumière, sentaient bien qu'un mariage allait leur enlever
tout cela. Aussi, quelle ne fut pas leur allégresse lorsque la
jeune fille, remise de son indisposition, déclara un soir à haute
voix, en plein salon, que quand bien même M. Maxime de Cour-
seulles aurait quelque inclination pour elle , ce qui lui semblait
douteux, elle n'en éprouvait, elle, aucune pour lui, et qu'elle
se sentait d'ailleurs une grande vocation pour rester fille!
A ces derniers mots, tous les pensionnaires, hommes et
femmes, oubliant leurs fraîcheurs et leurs rhumatismes, se le-
vèrent de leurs sièges dans un enthousiasme difficile à décrire;
tous voulurent embrasser M'i" Hermance , et peu s'en fallut que
renouvelant le serment des nobles magnats hongrois envers
Marie-Thérèse, ils ne s'écriassent à leur exemple : a Mourons
pour notre reine , Hermance Rigolet ! » On remarqua même
que , dans cette occasion solennelle, Tex-coramis aux vivres
avait sa canne à la main et qu'il Tagitait triomphalement au-
dessus de sa tête en guise de sabre , comme avaient fait les
membres de la diète de Presbourg. M. Rigolet en tressaillit jus-
qu'à la moelle des os et se précipita devant sa cheminée pour
protéger ses vases et sa pendule. Une seule personne sembla
ne partager qu'à demi l'ivresse générale. Ce fut le vieux pro-
fesseur de latin, qui murmura en aspirant sa prise de tabac :
— Sénèque a dit quelque part qu'il ne faut jamais plus se
défier des jeunes filles que lorsqu'elles annoncent l'intention de
garder toujours intacte leur virginité, virginitatem intactem.
Il faut croire qu'il fut entendu par l'ex-commis aux vivres j
car celui-ci, qui ne l'avait pas perdu de vue un seul instant ,
lui lança un regard farouche , et on dit même qu'il fit la motion
de le jeter parla fenêtre. Heureusement, celte motion ne fut
point accueillie.
Cependant, au bout de huit jours , le beau Maxime n'ayant
donné aucun signe d'existence, on ne parla plus du tout de lui
dans la pension Rigolet. Kous voudrions ajouter qu'on ne
pensa plus à lui, mais ce serait un mensonge. Au contraire,
M"'= Hermance s'épuisait mentalement en conjectures sur un si-
lence qui lui semblait d'autant plus extraordinaire qu'elle s'était
aliendue à une tout autre conduite. Il est bien rare qu'une jeune
fille se trompe sur l'effet produit par ses beaux yeux, et i» cvt
4* V V
250 REVUE DE PARIS.
égard , Hermance n'avait pas eu de peine à s'apercevoir de son
triomphe sur M. de CourseuUes. D'un autre côté, elle lui avait
reconnu un caractère entreprenant et elle ne pouvait supposer
qu'un homme de cette trempe en demeurât à une première ten-
tative. C'était un outrage direct i)Our sa heaulé. Car les femmes
sont ainsi faites que tout en n'ayant nulle intention de nous
payer de retour, elles s'indignent de notre manque de persé-
vérance. Peut-être que si Maxime était revenu le surlendemain
du bal de la Tourelle, M'J<^ Hermance se serait tenue dans sa
chambre et aurait refusé de le voir; mais comme il n'en avait
rien fait, elle cherchait à se persuader que c'était là une grave
impolitesse envers son père, après avoir été invité par lui
d'une manière si pressante. Bref, après avoir pris ce jeune
homme en antipathie pour ses poursuites , elle lui en voulait
dy avoir rais fin. Hermance était-elle donc comme les hommes
de guerre, qui, tout en détestant cordialement l'ennemi,
adorent le combat?
On doit bien penser que toutes ces préoccupations ne lais-
saient pas que d'avoir quelque intluence sur le caractère de la
jeune fille. Depuis la soirée du bal de la Tourelle, ce n'était
plus du tout la même personne. Elle auparavant d'humeur si
égale, elle était alternativement triste ou gaie, sans aucun
motif, et les pensionnaires s'en étonnaient. Le vieux professeur
de latin, toujours goguenard, ayant cru devoir profiter, un
cerlain jour, de l'absence du terrible M. Riz-pain-sel y pour
insinuer dans la conversation que le souvenir du formosus
OE?ieas pouvait n'être pas sans quelque influence sur ce chan-
gement , M"e Hermance. au lieu d'en lire, se fâcha toui rouge
et lui répondit des choses fort désagréables. Ce soir-là , le
salon Rigolet fut d'une tristesse mortelle, car celle qu'on pou-
vait à bon droit nommer la reine de ce salon , ayant déclaré
qu'elle ne jouerait point, chacun voulut s'abstenir à son exem-
ple. A neuf heures . hormis deux ou trois personnes peut-être,
tous les membres de la reunion ronflaient à petit bruit , soit
sur leur chaise, soit sur leur fauteuil.
Les choses en étaient là , lorstpi'une quinzaine de jours en-
viron après le bal de la Tourelle, on vint |irévenir M"« Her-
mance que son père la priait de passer au salon. A ce simple
avertissement, la jeune fille se troubla. Depuis le lendemain
REVUE DE PARIS. 251
de ce bal mémorable elle ne pouvait entendre annoncer une
visile , une voiture s'arrêter à la porte sans é[)rouver un violent
battement de cœur; aussi attacha-l-elle sur la messagère qui
lui était députée par M. Rigolet un œil presque hagard. Cette
blonde Iris , flai'a Iris , comme la nommait le professeur, était
une bonne grosse fille de campagne appelée à remplir dans la
maison les fonctions de femme de chambre , qu'elle cumulait
avec celles d'aide de cuisine, sans en compter bien d'autres.
Elle se nommait Catherine.
— Catherine, balbutia Hermance en pâlissant, il y a donc
une visile au salon?
— Oui, mademoiselle.
— Est-ce quelqu'un que vous connaissez?
— Mademoiselle, ce n'est pas quelqu'un, c'est quelques-
uns.
M''e Hermance respira et Catherine ajouta :
— Ces deux messieurs que je n'ai jamais vus , deux jeunes.
M"e Rigolet redevint tremblante.
— Et ces deux messieurs ont-ils dit leurs noms?
— Certainement , mademoiselle.
— Vous les rappelez-vous?
Catherine baissa la tète , plissa le front , concentra l'arc de
ses blonds siiurcils de manière à voiler presque la prunelle de
deux yeux bleus pleins de candeur et quelque peu moutonniers.
Tout cela fut vain. La jiauvre fille était de cette espèce assez
nombreuse pour laquelle tous les noms ne faisant point partie
du calendrier vulgaire, comme Pierre, Nicolas el une douzaine
d'autres, peuvent être réputés de l'hébreu.
— Pourtant, reprit Hermance, si je vous répétais l'un de
ces noms que vous avez entendus, le reconnaîtriez-vous?
— Oh ! ma fine , oui , mademoiselle.
— Eh bien! articula M"» Hermance d'une voix presque
étouffée, l'un de ces deux messieurs n'est-il pas grand... assez...
beau garçon, et ne se nomme-l-il pas... monsieur de Cour-
seulles Maxime de Courseulles?
Catherine demeura quelques instants pensive, puis hochant
brusquement la tète, elle s'écria :
— Oh ! pour ce qui est de ce nom-là, mademoiselle, je suis
bien sûre de ne l'avoir pas entendu.
252 REVUE DE PARIS.
— C'est bien, dit Hermance en rajustant sa coiffure, je vais
au salon.
Elle ajouta menlalement :
— J'élais folle de m'inquiéter de cette visite. Après quinze
jours ! D'ailleurs je n'ai point entendu de voiture s'arréler à la
porte. Est-ce qu'il serait venu à pied? c'est impossible.
Tout en se livrant à ce soliloque, elle était parvenue à la
porte du salon , dont elle tourna le bouton , et elle entra. Cette
pièce était fort sombre, car les persiennes étaient hermétique-
ment fermées à cause de la chaleur du jour, les rideaux soi-
gneusement baissés , et un seul volet intérieur qu'on avait
entr'ouvert laissait pénétrer dans un angle étroit un faible
rayon de lumière. Deux personnes se levèrent à la vue d'Her-
mance et saluèrent profondément. Elle s'inclina à son tour,
mais en relevant la tête, la première chose que ses yeux déjà
familiarisés avec l'obscurité distinguèrent dans la pénombre fut
le visage grave et froidement railleur de Maxime. A celle vue,
elle poussa un faible cri et se laissa tomber sur une chaise plus
morte que vive.
— Ma tille, s'écria M. Rigolet d'un ton solennel, il faut
d'abord que je l'apprenne une nouvelle. M. de Courseulles nous
fait riionneur de devenir à partir de ce jour notre pension-
naire pour la lable et le logement.
— Et moi , reprit une voix qui n'était autre que celle de
M. Oscar Fraynel , je serai quelquefois , si vous voulez bien me
permettre de passer ù la suite de mon ami, votre demi-pen-
sionnaire.
A ce moment, Catherine vint annoncer que le dîner était
servi.
— Mademoiselle, dit Maxime nonchalamment en se tour-
nant vers Hermance, voulez-vous me permettre de vous offrir
mon bras ?
La jeune lille se leva et donna machinalement sa main. Elle
était atterrée.
— Et vous, papa Rigolet, s'écria Oscar Fraynel en frajjpant
familièrement sur le proéminent abdomen du commis prin-
cipal, prenez aussi mon bras, s'il vous plaît. Quand la Jeunesse
et la Beauté sont devant, il est bon que la Sagesse et la Raison
uiarclienl derrière. Donnez-moi une prise de lubac '.
REVUE DE PARIS, 253
IV.
lE CHAMPAGNE ET LE SEMIME:\T.
Quelques détails sur le couple qui venait de faire son entrée
dans la pension Rigolet , et d'abord commençons par ôler à
l'un son bonnet d'avocat , à l'autre sa lancette de médecin , ti-
tres mensongers pour l'un comme pour l'autre; puis mainte-
nant parlons de M. Maxime de Courseulies. Aussi bien nous
devons le déclarer , ce personnage est appelé à jouer un rôle
assez important dans notre histoire.
Maxime de Courseulies était le fils unique d'un cadet de no-
ble famille , qui, en mourant, ne lui avait laissé que des dettes.
Demeuré orphelin dans un âge assez tendre, il avait été re-
cueilli par un oncle , ancien mousquetaire de la garde de
Louis XVI et ex-émigré, retiré dans un vieux château de TAn-
goumois. Le vicomte de Courseulies , c'était le nom de cet on-
cle, n'avait point d'enfant , ayant durant toute sa vie professé
une haute antipathie pour les liens d'hyraénée , et il était assez
naturel que son neveu lui en tînt lieu. Il avait fait élever
Maxime à Paris, au collège Henri IV, avec l'intention de le con-
sacrer à l'état militaire; mais Maxime ayant échoué par mal-
heur à tous les examens de l'École polytechnique et de Sl-Cyr,
il avait bien fallu tourner ses vues ailleurs. L'administration ,
en pareille circonstance, se trouve , nous ne savons trop pour-
quoi , la sentine obligée où viennent se déverser toutes les es-
pérances avortées, toutes les professions manquées , tous les
débris plus ou moins avariés de tous les naufrages. A ce titre,
M. le vicomte de Courseulies tourna immédiatement ses vues
vers ce port banal qui lui était ouvert pour son neveu , et il ré-
solut d'en faire un sous-préfet.
Maxime de Courseulies entra en conséquence et simultané-
ment au ministère de l'intérieur pour y étudier l'administration
et à l'École de Droit pour y apprendre ce qu'on y apprend.
L'une et l'autre écoles eurent en lui, il faut bien le dire, un
détestable él^ve. Maxime appartenait à la classe de ces bureau-
854 REVUE DE PARIS.
crates et étudiants amateurs toujours bien nippés, bien chaus-
sés, bien gantés, qui ont le malheur de ne pouvoir prendre
radmiiiistration au sérieux , arrivent à leur bureau à midi ,
quand ils y viennent et ne passent jamais leurs examens. Les
choses en vinrent au point qu'en 1850, un des premiers actes
du gouvernement de juillet fut de réformer Maxime de ses
fonctions de.... surnuméraire. Maxime écrivit immédiatement
à son oncle , légitimiste de première force, qu'il avait cru de-
voir donner sa démission plutôt que de prêter serment à Vu-
surpateur. L'École de Droit se montra plus paternelle envers
Maxime, et continua de lui ouvrir ses portes, moyennant 15 fr.
par trimestre. Il est vrai qu'il ne profilait guère de ce privilège,
ayant l'habitude de se lever à l'heure ou presque tous les
cours sont terminés, ets'étant d'ailleurs choisi domicile au fin
fond de la Chaussée-d'Antin.
Au mois d'août 1831 , Maxime de Courseulles en était à sa
sixième année d'études de jurisprudence , c'est pourquoi il
prenait assez volontiers le titre d'avocat. Pourtant , il n'avait
encore subi qu'un seul examen , à la suite duquel il avait été
refusé, n'ayant obtenu de ses juges qu'une touchante unanimité
de boules noires. En revanche, il avait gagé , pendant ses six
années, au moins le titre de docteur dans l'art plus ou moins
difficile de subjuguer les cœurs féminins. Il n'était bruit dans
la classe intéressante des beautés faciles de la capitale, depuis
la sensible lingère et la volage modiste jusqu'aux nymphes
hautaines du grand Opéra, que des ravages exercés par le beau
Courseulles. C'est que ses habits taillés à l'anglaise lui allaient
si bien ! C'est qu'il avait si bon air dans son léger cabriolet,
alors que son fringant alezan l'emportait triomphalement de-
vers les théâtres ordinaires de ses victoires et conquêtes! C'est
qu'il dépensait avec une si merveilleuse prodigalité l'argent de
ses créanciers ! C'est enfin qu'il était si fat, si nul et si insou-
ciant, trois qualités, mesdames, trois défauts, voulons-nous
dire , avec lesquels nous avons, auprès de quelques-unes d'en-
tre vous , tant de chances de succès ! Bref et pour résumer
celte esquisse, Maxime de Courseulles était devenu, sans peut-
être s'en douter, un véritable don Juan.
Il est d'usage au théàire qu'un personnage principal soit
nanti d'un confident. Dans la comédie , ce confident porte la
i
KEVUE DE FAKiS. 255
vesfe galonnée; dans la tragédie, il revêt la toge ou la tunique,
il se coiffe même du turban. Chez Molière et Regnard il est
valet, chez Racine et Voltaire il n'est point valet, mais il n'est
point non plus tout à fait maître, c'est un être amphibie qui
tient à la fois de l'un et de l'autre. Il dit au personnage princi-
pal : « Seigneur », et le personnage principal lui répond tout
court : « Pylade, Arcas, Osmin » ; il se sert du vous, et il n'a
droit qu'au tu. Cependant l'appellation plus ou moins fréquente
d'owe vient corriger ce que ce tutoiement présente au premier
abord d'irrévérencieux à l'égard de cet honnête confident et le
relève ainsi lui-même à ses propres yeux.
Celui qui remplissait habiluelleraent auprès de Maxime de
Courseulles les fonctions de Pylade et qui l'accompagnait en
général , à ce titre, en toute occasion , se nommait , comme on
l'a vu. Oscar Fraynel. Il était fils du perruquier d'une ex-ex-
cellence et avait obtenu, par l'entremise du peigne et des ci-
seaux de monsieur son père, ce que n'obtiennent que rare-
ment les blessures et les hauts faits d'armes de braves officiers
supérieurs ou même généraux, c'est-à-dire un brevet de com-
mis expéditionnaire au ministère de l'intérieur. Là, Oscar Fray-
nel s'étanl pris d'une profonde admiration pour la bonne mine
de M. Maxime de Courseulles, avait jugé à propos de se con-
stituer son disciple, son complaisant, son imitateur le plus
fervent , on pourrait presque dire son Sosie C'est ainsi que
pour se rapprocher, autant que possible, de son archilype . il
avait commencé par faire échancrer les basques de son habit
et remonter la taille au milieu du dos ; plus tard, il s'était arra-
ché aux douceurs du pot-au-feu paternel , pour aller savourer
à côté de son élégant ami le rosibeef de la taverne à la mode ;
enfin, honteux de son ignorance en équitation vis-à-vis d'un
homme aussi expert que Maxime en ces matières, Oscar Fraynel
se levait tous les malins à cinq heures pour aller faire inco-
gnito et économiquement son éducation équestre au bois de
Romainville. Il y a des naturalistes qui prétendent qu'on re-
trouve dans l'homme, à des degrés plus ou moins affaiblis,
d'étranges similitudes d'instinct et même de conformation avec
les divers animaux de la création; s'il en est ainsi, Oscar
Fraynel aurait bien pu être revendiqué comme parent assez
rapproché par la grande famille des singes. La vérité liislori-
256 REVUE DE PARIS.
que nous force d'ajouter que cette revendication cul eu lieu à
plus d'un litre ; car dame nature , sous le point de vue corpo-
rel , s'était montrée envers lui peu prodigue de ses dons. Dans
un tel état de choses , il fallait bien que le fond rachetât quel-
que peu les défectuosités de la forme.
Le rôle d'Oscar auprès de M. de Courseulles était en effet
essentiellement multiple, comme doit l'être généralement celui
de tout homme appelé à assister un séducteur de profession.
Tour à tour, et selon les nécessités ou les caprices du moment,
homme de loi , notaire , huissier , médecin , journaliste même,
c'était un véritable caméléon, une façon de maître Jacques sans
livrée. Il remplissait en outre et en même temps auprès de
Maxime les fonctions d'intendant, à cette seule exception près
que l'intendant a d'ordinaire des biens à gérer, tandis qu'Oscar
n'avait à gérer que des dettes, La pension de 3,000 fr. que
l'oncle faisait au neveu était comme on le pense bien , insuffi-
sante pour l'entretien d'un cabriolet et d'un groom. M. Oscar
Fraynel était donc chargé de négocier les emprunts, de recevoir
le tailleur et le bottier devenus trop exigeants, de leur distri-
buer... des encouragements et des espérances. C'était lui qui
donnait sur les lettres de change exigées par d'avides usuriers
la seconde signature de rigueur, en déclarant qu'il ne craignait
pas de se rendre caution d'un homme comme M. de Cour-
seulles ; mais il convient d'ajouter que tous les biens de la cau-
tion se bornaient à un traitement de 1,200 fr. déjà frappé
d'oppositions pour son compte personnel et par cela même de-
venu insaisissable, en ce qui touche la partie restant disponible
au profit du titulaire. Au reste, c'était ce dont Oscar Fraynel se
préoccupait le moins, et lorsque les usuriers récalcitrants ve-
naient se plaindie à lui de l'absence totale de garanties qu'il
leur offrait personnellement , il avait à cet égard une formule
invariable :
— Eh, mon Dieu, messieurs , s'écriait-il avec son accent mé-
langé de basque et de gascon, de quoi vous plaignez-vous? C'est
vous qui recueillerez Vliéritage de L'oncle.
Bientôt, il crut même pouvoir dire V héritage de notre
oncle, et depuis quelque temps , il s'était si bien identifié avec
son ami Maxime . qu'il ne manquait jamais de dire-: Vhéritage
de mon oncle.
REVUE DE PARIS. 257
Et pourtant, dans celte association d'intérêts formée , sous
la raison de CourseuUes et Fraynel , l'apport de ce dernier était
beaucoup plus important que , d'après ce qui précède, on ne
serait lente de le penser. Doué au suprême degré de cette viva-
cité d'imagination qui caractérise assez généralement les gens
du Midi , Oscar suppléait au manque d'éducation qu'on ne
pouvait s'empêcher de reconnaître en lui, par une rare fécon-
dité d'expédients dans les circonstances difficiles. Souple, insi-
nuant, facétieux, prompt à se familiariser avec tout le monde ,
c'était lui qui, dans les affaires de galanterie, acceptait l'obscure
mais difficile mission d'éconduire les rivaux, d'amuser les ma-
ris, pères, mères, oncles, tuteurs, etc., etc., ces autres créan-
ciers si intraitables. Et il déployait, dans ces circonstances, un
génie digne d'un plus grand théâtre.
Réduit à ses seules ressources, Maxime eût échoué dans pres-
que toutes ses entreprises, moitié par nonchalance, moitié par
insuffisance 5 mais Oscar était là et le poussait en avant. Il in-
ventait , il combinait , il avait tour à tour , et selon les cas , de
l'audace ou de la réserve , du génie ou de la résignation ; il
était la tête qui pense, et Maxime , le beau Maxime , n'était que
le bras qui exécute; Oscar était Sganarelle en frac et en cha-
peau rond , avec un jonc à pomme de chrysokale; et Léandre
ou Vaière, comme on voudra , qui le traitait en inférieur , par
dessous la jambe , et s'imaginait bien fort l'honorer de son
amitié , n'était auprès de lui qu'une marionnette.
Maintenant que nos lecteurs ont fait ample connaissance
avec ces deux personnages , il importe de leur apprendre com-
ment, après être resté quinze jours sans donner signe d'exis-
tence , Maxime s'était tout à coup ravisé et avait pris cette
grande détermination , lui ! un homme à la mode , un habitant
de la Chaussée-d'Anlin , de venir s'enterrer tout vivant dans
une pension bourgeoise de la rue des Tournelles.
— Qu'y a-t-il en cela d'étonnant ? diront quelques-uns.
Maxime aura appris un beau jour l'infidélité de sa dernière
maîtresse, et alors il se sera souvenu qu'à cet autre bout du
monde qu'on nomme le Marais, il avait découvert une mysté-
rieuse beauté, fleur charmante, toute fraîche éclose et jusqu'a-
lors condamnée à s'épanouir loin de tout regard Immain,
perle précieuse enfouie dans les anfracluosités de quelque ro-
6 22
358 REVUE DE PARIS.
che sous-marine et qui n'attendait que le filet du pêcheur!
Maxime se sera dit en baillant : « Pardieu ! je ne vois pas pour-
quoi je ne serais pas ce pêcheur-là ! » Là-dessus , il aura en-
voyé chercher son confident , son factotum , M. Oscar Fraynel ,
fait atteler son cabriolet et touché rue des Tournelles. Tous les
séducteurs de l'univers n'agissent pas autrement. (Évangile
selon Molière et Tirso de Molina.)
D'autres lecteurs , d'un esprit plus sagace , penseront sans
doute que Maxime , ayant reconnu qu'il avait affaire à une
vertu quelque peu sauvage, s'était résolu, dans sa sagesse , à
laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, et que son absence
était une profonde combinaison digne en tous points du génie
de don Juan. (Évangile selon Byroii.)
Nous sommes, pour notre part, bien fâchés de donner un dé-
menti à ces savantes conjectures, mais elles sont fausses, et
après le roman voici l'histoire :
En fait, Maxime avait trouvé Hermance fort à son goût le
soir où moitié à dessein, moitié par aventure , il s'attacha si
obstinément à sa poursuite, et s'il avait évité de lui adresser la
parole durant tout le temps de la promenade en cabriolet, c'est
tout simplement qu'habitué à frayer avec ce qu'on appelle vul-
gairement des demi-vertus f il se sentait embarrassé en se
trouvant pour la première fois peut-être de sa vie face à face
avec une vertu complète. Mais Maxime était d'une nature trop
nonchalante , et comme il avait eu le lendemain même du bal
de la Tourelle, la visite inattendue d'une belle nymphe des
chœurs de l'Opéra qui jusqu'alors s'était montrée presque
cruelle, il n'avait plus songé à M'^^ Hermance qu'il jugeait
d'ailleurs une conquête difficile. Il est même probable qu'il ne
serait jamais retourné rue des Tournelles si une aventure assez
fâcheuse mais non pas imprévue n'était venue lui en faire en
quelque sorte une loi.
Ses créanciers, las d'attendre l'héritage de son oncle, ne s'a-
visèrent-ils pas, certain jour, de se fâcher tout rouge, et sourds
pour cette fois à l'éloquence entraînante d'Oscar Fraynel, n'eu-
rent-ils pas l'audace de faire pratiquer une saisie au domicile
de leur débiteur? Les meubles si élégants, la somptueuse garde-
robe, le cabriolet, le bel alezan, tout cela fut soigneusement
inventorié par un impitoyable huissier. Ce n'est pas tout : à la
REVUE DE PARIS. 259
saisie du mobilier il étail déjà question d'en joindre une aulre,
celle de la personne, et dans un temps où la rue de Clichy n'a-
vait pas encore inauguré sa riante et coquette villa ! Que faire?
que devenir? En voyant poindre à Thorizon Todieuse silhouette
du garde du commerce, Maxime, le beau, le nonchalant
Maxime sortit enfin de son apathie habituelle et il se rendit
pédestrement (le fait est à noter , car Maxime n'allait jamais ù
pied, par égard pour les boites de M. Colman , son fournisseur
habituel) au ministère de l'intérieur, afin de consulter son ami,
Oscar Fraynel.
— Tu arrives à merveille, s'écria celui-ci en apercevant
Maxime; j'ai dans ma poche le coupon de la loge que tu m'as
envoyé retenir pour la première représentation du nouveau
mélodrame de l'Ambigu, et ces dames sont prévenues que
nous irons les prendre ce soir à sept heures. Elles nous atten-
dront.
— Au diable l'Ambigu , le mélodrame et ces dames ! repartit
avec colère le beau Maxime : tout est saisi chez moi, et à cette
heure Moreau (1) est déjà peut-être à ma piste.
— Ah bah ! reprit Oscar en laissant tomber ses deux bras sur
son bureau comme un homme accablé ; mais au bout d'un
quart de minute il avait repris tranquillement sa plume et s'é-
tait remis à écrire.
— Que fais-tu là? dit Maxime consterné.
— Tu le vois , reprit Oscar, j'achève la dépêche qu'on m'a
donnée à expédier.
Et en même temps il se mit à marmoter entre ses dents :
o J'espère, monsieur le préfet, que vous ne me mettrez plus
dans le cas de vous adresser de semblables reproches. Recevez
l'assurance de ma considération la plus distinguée, etc., etc.»
Ouf! sept pages ! Gueux de préfet! va ! je ne sais pas ce qu'on
te reproche , mais je l'espère bien aussi , moi, que tu ne te
mettras plus dans ce cas-là. Maintenant, mon cher Maxime, je
suis à toi.
En parlant ainsi le jeune bureaucrate se débarrassa en un
(1) M. Moreau est à la fois l'Ulysse et TAchille des gardes du com-
merce.
260 REVUE DE PARIS.
clin d'œil de certaine souquenille qui avait pu jadis avoir une
forme et une couleur (le fait n'est pas prouvé) , et ayant soi-
gneusement brossé son iiabit et son castor gris, il endossa l'un,
se coiffa triomphalement de l'autre, puis il s'écria.
— Il est trois heures : l'État peut à la rigueur se passer de
moi pour aujourd'hui. Partons!
— Où allons-nous? dit Maxime en suivant machinalement
son guide.
— Nous allons prendre l'omnibus qui conduit à la place de
la Bastille.
— L'omnibus? murmura le beau Courseulles en baissant
tristement la tête , et après ?
— Après , reprit Oscar avec un grand sang-froid, nous arri-
verons tout contre le canal Saint-Marlin , où tu pourras le je-
ter , si bon te semble, à moins que tu ne préfères aller t'instal-
1er, en attendant de meilleures circonstances, dans une maison
où tu seras fêté, choyé , nourri... passablement, et où une pe-
tite personne de ma connaissance se chargera volontiers de
l'empêcher de trouver le temps long. En deux mots , choisis
entre la pension de M. Rigolet où l'hôtellerie de Sainte-Pélagie.
— Tu es mon sauveur, dit Maxime en se jetant dans ses bras
au beau milieu de la rue de Grenelle.
— Ah ! murmura tout bas en même temps le jeune bureau-
crate, M"^ Rigolet vous m'avez fait passer, il y a quinze jours,
une nuit à l'auberge sur une chaise ! Nous ne sommes pas quitte
et il est bien juste au moins que vous me payiez mes frais.
A présent que le lecteur est instruit de ces particularités qu'il
lui importait de connaître, rei)renons le cours de notre récit.
Lorsque M. Rigolet entra solennellement avec sa fille et ses
deux hôtes dans la salle à manger , Dieu sait quels yeux ouvri-
rent tous les pensionnaires en apercevant les nouveaux venus.
Deux sauvages des rives de l'Orénoque , dans leur costume na-
tional , n'eussent pas, à coup sûr, excité plus de curiosité. L'ex-
centricité de la mise des deux jeunes gens préoccupait surtout
la portion féminine de l'assemblée et en considération de la
forme particulière de leurs habits, l'un et l'autre furent immé-
diatement naturalisés , dans la pensée commune, sujets de Sa
Majesté britannique. Ce fut bien pis encore lorsque l'on vit
M. Rigolet , pour faire honneur à ses hôtes, déranger un cha-
I
REVUE DE PARIS. 261
cun de sa place habituelle et caser M. de Courseulles à la droite
de sa fille, tandis que M. Fraynel recevait lui-même Tinvita-
lion de s'asseoir auprès de lui. De ce moment, les deux nou-
veaux venus furent considérés comme deux membres de la
chambre haute qui venaient visiter la capitale et probablement
aussi les pensions bourgeoises.
Malheureusement , toutes ces illusions s'envolèrent à tire
d'ailes dès les premiers mots échangés entre l'ampbytrion et
ses nouveaux convives. M. Rigolet avait nommé Courseulles,
et ce seul nom avait sufi& pour raviver dans l'âme d'un chacun
d'importuns souvenirs et des appréhensions plus importunes
encore. Dès lors l'assemblée ne vit plus dans les deux jeunes
gens que ce qu'ils étaient réellement pour elle, deux intrus,
deux fâcheux qui venaient usurper les places d'honneur , cau-
ser du dérangement à tous et raccourcir le dîner. Ce dernier
grief surtout était impardonnable. Aussi Maxime et Oscar se
trouvèrent-ils dans la position la plus embarrassante, le pre-
mier surtout qui rencontrait dans chacun des convives autant
d'argus impitoyables, épiant le jeu de sa physionomie, ses
gestes, et poussant la défiance et l'inimitié jusqu'à rendre
muets leurs couteaux et leurs fourchettes, afin, sans doute ,
qu'aucune de ses paroles ne leur échappât. Joignez à cela que
M"e Herraance , encore tout émue et tremblante , n'était guère
disposée à lui venir en aide, et qu'au bout d'un gros quart-
d'heure il n'en avait arraché que deux ou trois monosyllabes.
Dans cette conjoncture, Oscar Fraynel en tacticien con-
sommé, jugea qu'il convenait d'employer les grands moyens,
et se tournant tout à coup vers l'ampbytrion :
— Mon cher monsieur Rigolet, dit-il mystérieusement ,
mais de manière à être entendu de tout le monde , avez-vous
du vin de Champagne dans votre cave?
— Mon cher docteur Fraynel , répondit le vieux bureaucrate
d'un ton superbe et en appuyant avec intention sur chaque
syllabe, tous les extra indiqués sur la carte, affichée auprès
du poêle, je suis en mesure de les offrir. Vous pouvez lire
d'ici, en bâtarde, n" 3, vin de Champagne, prix...
— Eh bien! interrompit Maxime avec lequel son ami venait
d'échanger un regard , si vous voulez bien faire monter quel-
ques bouteilles , je serai heureux que ces dames et ces mes-
REVUE DE PARIS.
sieurs me permettent de leur en offrir, ne fût-ce qu'à titre de
bien-venue.
Celte proposition d'une magnificence toute asiatique ne laissa
pas que de produire quelque effet sur l'assemblée déjà d'ail-
leurs favorablement prévenue en entendant proclamer la pré-
sence d'un docteur en médecine. Dès ce moment chacun des
convives ne rêva plus qu'au moyen d'obtenir une consultation
gratuite. Le pauvre Oscar aurait eu à cet égard fort à faire.
Heureusement le Champagne parut et il s'empressa de revendi-
quer la mission de le déboucher et de le servir. Mais en s'ac-
quittant de cette tâche avec un dévoùment digne de l'antique
Pylade, de complaisante mémoire , il ne put échapper à l'obli-
gation de lâler le pouls à deux ou trois personnes et de résou-
dre autant de questions sur l'aslhme, le catarrhe ou les rhuma-
tismes. C'eût été bien pis encore s'il n'avait pris soin de remplir
les verres à chaque instant et de provoquer en même temps
toutes sortes de toasts plus bruyants, plus animés les uns que
les autres II voulait qu'on bût à la santé de M. Rigolet , de
M"^ Hermance Rigolet, des dames de la pension Rigolet, etc., etc.
C'était à n'en plus finir.
A la faveur de ces libations répétées, les cerveaux s'exal-
taient doucement, une sorte de vertige s'emparait déjà de toute
l'assemblée, et M"'' Hermance elle-même commençait à se ras-
surer et à montrer moins de réserve à son beau yoisin. Les
premières opérations du siège avaient été difficiles , mais enfin
le moment était venu d'ouvrir la tranchée j Maxime n'était pas
homme à la laisser échapper.
— Mademoiselle, murraura-t-il à mi-voix d'un ton profon-
dément pénétré, autant que je puis m'en apercevoir, la réso-
lution que j'ai prise de venir chercher l'hospitalité dans la mai-
son de monsieur voire père ne vous est pas agréable.
— Monsieur, balbutia Hermance en rougissant, n'ayant pas
encore Tavanlage... de vous connaître, je ne saurais vous dire
si... cette résolution... m'est agréable ou désagréable.
— Mademoiselle, peut-être aurais-je droit à plus de fran-
chise de votre part ; mais puis-je espérer que vous me promet-
trez au moins de remplir un vœu... un vœu bien modeste que
je vais vous exprimer ?
— Monsieur... en vérité... je ne sais.
REVUE DE PARIS. 265
— Oh! ne craignez rien , mademoiselle; ce vœu-là ne vous
engage pas à beaucoup : si , lorsque vous me connaîtrez mieux,
dans deux ou trois jours, je suppose, même avant si bon vous
semble , vous jugez ma présence importune , promettez-moi
de me le déclarer sans feinte ni détour, et je vous promets ,
moi, de m'en aller sur-le-champ. Voyons... voulez-vous me
promettre cela?
Hermance demeura quelques instants indécise, puis baissant
la télé sur son assiette comme si elle lui eût demandé conseil,
elle articula enfin d'une voix faible et avec un charmant em-
barras.
— Je le promets.
A 17 ans, avec Tinexpérience naturelle à cet âge, il est bien
rare qu'une jeune fille n'écoute pas avec quelque intérêt le pre-
mier homme qui lui parle d'amour, alors surtout que , comme
Maxime de CourseuUes , celui-là se présente devant elle doué
des attributs qui devraient toujours être ceux d'un amant : la
jeunesse, l'élégance et la beauté physique. Ces attributs ne sont
pas sans doute les seuls qu'il faille posséder en pareille matière,
mais ce sont du moins les plus sûrs ; et pour une femme à l'es-
prit ou au cœur de laquelle il faut s'attaquer tout d'abord, com-
bien d'autres se laissent prendre par les yeux ! Toutes les fois
qu'Hermance, involontairement troublée par ce regard plein de
fascination que Maxime attachait obstinément sur elle , venait
à détourner la tête, elle ne pouvait s'empêcher d'établir dans
sa pensée une comparaison entre ses valétudinaires au front
ridé, au chef branlant, ces vieillards aux vêtements disgracieux
et outrageusement fanés qui formaient l'entourage de la table
et ce beau jeune blondin assis à ses côtés comme pour leur ser-
vir à tous de contraste. C'était un lys qui venait de s'épanouir
au milieu des chardons et des orties.
Et puis, il faut tout dire, quelle est la femme qui, après avoir
cru le pouvoir de ses yeux méconnu , n'éprouve pas un senti-
ment d'orgueil en voyant revenir à elle, humble et soumis,
celui dont elle se croyait dédaignée? Pour Hermance, c'était
un jour de triomphe que celui-là , et ce triomphe n'était point
de ceux que l'on comprime au plus profond de sou âme. C'était
un triomphe public à l'exemple de ceux de l'ancienne Rome,
où le beau Maxime de CourseuUes représentait le roi captif,
364 REVUE DE PARIS.
attaché au char de son vainqueur, où tous les pensionnaires
étaient le peuple qui avait doulé de la victoire et qui était ré-
duit lui-même à se prosterner et à adorer.
Excellent peuple, en effet , et qui n'était guère pour le mo-
ment capable de faire autre chose ! Car le vin de Champagne
avait été distribué avec une telle profusion, et son action sur
des cerveaux affaiblis par l'âge et accoutumés d'ailleurs par
nécessilé à un régime des plus sobres avait été telle que la pen-
sion Rigolel présentait à ce moment le coup d'œil le plus étrange
qu'il soit possible d'imaginer. Les dames, cédant à l'influence
soporifique de la maligne liqueur, clignaient de l'œil et pen-
chaient machinalement la tête de droite et de gauche sur l'é-
paule de leurs voisins. Chez les hommes, naturellement plus
robustes, l'ivresse affectait plutôt les formes de laclif que celles
du passif et se traduisait par une intempérance de langue peu
commune. M. Riz-pain-sel, oublieux de ses prétentions à la fois
pudibondes et militaires , racontait tout haut ses exploits ga-
lants à l'armée d'Italie et les bénéfices illicites auxquels il se
livrait sur les haricots qu'il était chargé de distribuer aux
troupes, et le vieux professeur, mettant à profit son inattention,
récitait en entier le quatrième livre de VÉnéide , au grand
ébahissemenl de ses voisins, qui n'avaient jamais connu d'autre
latin que celui de la messe. Quant à M. Rigolet, après avoir lui-
même pris une consultation sur la fraîcheur et sur l'usage du
tabac râpé, il avait entrepris de démontrer à Oscar combien il
était regrettable que depuis la révolution de juillet les employés
eussent renoncé aux bouts de manche, si essentiellement con-
servateurs des habits. Bref, s'il était permis de mêler des sou-
venirs sacrés au récit d'aventures essentiellement profanes, on
eût cru assister au repas des apôtres, le jour mémorable où
tous, inspirés par l'Esprit saint, se mirent à parler à la fois
vingt langues différentes.
Pendant ce temps-là , Maxime et Hermance ne demeuraient
nullement en arrière, comme on pourra s'en convaincre par le
fragment ci-après de leur conversation.
— Monsieur, disait Hermance (c'était elle qui interrogeait à
présent), vous m'avez fait ce soir une question : permettez qu'à
mon tour je vous en adresse une autre. Quel motif a pu vous
déterminer à venir vous loger au Marais?
REVUE DE PARIS. 265
— Je l'ai dit, Mademoiselle , à monsieur voire père, le désir
de changer d'air, de m'arraciier à un monde qui me fatigue,
qui me pèse, qui m'ennuie
— Je comprends.... Et vous n'avez point eu d'autre motif?
— Oh ! si fait, mais je ne saurais encore vous le dire.... au-
jourd'hui.
— Ah ! c'est différent ! vous comptez donc me le dire....
à moi?
— Oui, à vous.... à vous , seule !
A ces derniers mots , Hermance tressaillit comme si elle ve-
nait d'être réveillée en sursaut, et elle agita vivement la son-
nette qui était posée sur la table devant elle. La servante entra.
— Catherine, s'écria-t-elle vivement , voici la nuit qui vient,
apportez donc des lumières !
De deux choses l'une , où Courseulles avait commis quelque
gaucherie en voulant aller trop vite en besogne , ou bien la
partie était engagée sérieusement. Dans l'un comme dans l'au-
tre cas il fallait frapper un grand coup. En conséquence,
Oscar, qui, tout en ayant l'air d'écouter la dissertation de
M. Rigolet sur les bouts de manche, n'avait point perdu de vue
ce qui se passait en face de lui, se leva brusquement de table ,
et s'approchant de son ami :
— Mon cher Maxime, lui dit-il à haute voix, tu oublies , ce
qui est facile à concevoir en pareille société, que l'heure se
passe et que nous avons une loge pour la première représen-
tation du mélodrame nouveau à l'Ambigu , une loge de quatre
places.
—Tu as raison, dit Maxime, pour lequel ces paroles avaient
été accompagnées de certain coup d'œil signiticatif, et si je pou-
vais penser qu'il fût agréable à M. Rigolet et à mademoiselle sa
fille de voir une première représentation de mélodrame, je se-
rais trop heureux de mettre à leur disposition les deux places
qui nous restent, et, ajoula-t-il à mi-voix en se tournant du côté
d'Hermance , ce serait compléter pour moi le plaisir de cette fin
de journée.
—Une première représentation! balbutia le vieux bureaucrate
déjà affriandé au suprême degré, mais n'osant pourtant pren-
dre sur lui le poids d'une acceptation en présence de sa lille
et de ses pensionnaires , une première représentation de
G 23
266 HEVUE DE PARIS.
mélodrame! ce doit êlre bien curieux et bien inléressant!
— Oli ! certainement , s'écria Fraynel, celui-là surtout. Don-
nez-moi une prise de tabac, mon cher M. Rigolet.
Ici, nonobstant Pinfluence du vin de Champagne, quelques-
uns des pensionnaires semblèrent sortir de leur ivresse et
échangèrent des regards pleins d'inquiétude. Une soirée passée
sans Hermance! qu'allaient-ils devenir? Cependant la jeune
fille se taisait toujours . et pensive , irrésolue . tenait les yeux
baissés, sans doute pour ne point rencontrer ceux de Maxime,
en ce moment attachés sur les siens avec une expression sup-
pliante. A la fin , M. Rigolet crut devoir articuler timidement
ces mots :
— Eh mais, ma fille, qu'en penses-tu?
M"' Hermance balbutia en rougissant :
— Ce sera... comme tu voudras , mon bon père.
— Catherine ! s'écria triomphalement l'ex-commis principal,
allez nous chercher un fiacre.
Alexandre Delaverg^e.
( La suite à un prochain numéro. )
I
POESIE
iV
IVIOBÉ.
Niobé ! Niobé ! la grande désolée
Qui, sans convulsions, sans cris, sans œil hagard,
Et sans que sa beauté rigide en soit troublée ,
Succombe haute et pure , et meurt sous le regard !
Comme tu sais souffrir ! comme tu portes , ô reine ,
Des extrêmes douleurs l'impassible fierté !
Et comme tu maintiens la forme souveraine
Qui t'enveloppe encor de sa divinité !
Rien ne dit si tu meurs , ne dit si tu tressailles ;
Nul ne voit sur quel point le mal s'est acharné;
Et la foudre tombée au fond de tes entrailles
N'a noirci nulle part Ion front découronné.
Le dédain siège encor sur la haute paupière
Dont les orbes éteints ne roulent pas de pleurs;
(1) Nous détachons les vers qu'on va lire d'un volume que M. Amé-
dée Renée est au moment de publier chez l'éditeur Delloye , sous le
titre A' Heures de poésie. D'après les pièces que nous choisissons, on
peut se faire une idée de la manière de l'auteur, dont le talent s'est
mûri par une sévère étude de la poésie antique et de la forme d'André
Chénier.
268 REVUE DE PARIS.
Le regard fouille en vain (a poitrine de pierre ,
Où rien ne parle aux yeux de tes grandes douleurs.
Oh ! je te reconnais , forte , toujours la même !
A chaque coup de mort que le Dieu t'a porté ,
Tu montais les degrés de ton orgueil suprême,
Et te dressais plus vaine en ta pâle beauté !
Pitié pourtant, pitié pour Niobé l'impie!
Car l'orgueil comble-t-il la blessure sans fond?
L'éternelle douleur en est-elle assoupie?
L'énigme de tes maux malgré toi nous répond.
Niobé I Niobé ! je t'ai toujours aimée !
0 sphinx de la souffrance , impénétrable et beau ,
Que rend si fièrement la sévère camée,
Ou ce marbre éclatant , froid comme le tombeau.
A DEUX SOEUKS JUMELLES.
Comme dans un miroir, au fond de mes pensées
Je retrouve toujours leurs têtes enlacées,
L'une silencieuse et l'autre souriant ;
Sœurs , pareilles d'attraits et pareilles d'années,
Sœurs des brunes Péris, vous que l'on dirait nées
Dans les touffes de fleurs d'un harem d'Orient!
J'écoute, en épiant l'écho de ma mémoire,
Courir vos quatre mains sur les touches d'ivoire ;
Ah ! le trouble était-il d'entendre ou bien de voir,
Quand ,, au balancement des phrases mesurées,
Les profils mariés de vos têtes ombrés
Contre les lambris blancs s'en allaient se mouvoir ?
REVUE DE PARIS. 269
0 sœurs , ne cessez plus de ra'apparaîlre ensemble !
Toute ma force est là ! Le désir , il me semble ,
Sur vos deux fronts jumeaux passe d'un vol plus doux.
Des rêves confondus ne brisons pas la trame j
Sauvez-moi par le doute , et maintenez mon âme ,
Sans préférer jamais, suspendue entre vous.
Ahédée Retiée.
^
MÉLANGES.
— Encore un fauteuil vacant à l'Académie. Les nouveaux
venus ne sont pas encore assis, et déjà on sollicite leur voix.
L'illustre assemblée ne peut parvenir à se compléter. L'un en-
tre , un autre sort. C'est le tonneau des Danaïdes défoncé par
la Mort.
Les deux dernières nominations ont prouvé que les deux
camps étaient à peu près égaux. De quel côté penche.'*a main-
tenant la balance? Du côté qui a nommé M. Victor Hugo, sans
doute, car M. Lacuée de Cessac, l'académicien qui vient de
mourir , était un de ceux qui ont volé pour M. Ancelot.
Ce parti, qui s'intitule classique (on ne sait trop pourquoi ,
et ce n'est peut-être pas M. Droz qui le dirait), a fait son pro-
gramme d'avenir. Ne voulant donner que de dignes successeurs
à Corneille, à Racine et aux autres grands noms de notre his-
toire littéraire, ces messieurs sont convenus de porter succes-
sivement au fauteuil M. Casimir Bonjour. — M. Aimé-Martin et
M. Pariset.
Les provisions se bornent à trois candidats pour le moment.
Au besoin on en trouvera d'autres de la même valeur : il n'en
manque pas.
M. Alexandre Dumas , qui est parti pour Florence le lende-
main de la première représentation de sa comédie , devrait re-
venir et se mettre sur les rangs. — On parle aussi de M. Sainte-
Beuve. — M. Alfred de Vigny est peut-être trop engagé dans
les embarras processifs d'un gros héritage pour s'occuper d'une
candidature. — M. Ballanche reparaît à l'horizon, malgré
REVUE DE PARIS. «fl
M. Dupaty. — D'autres encore se présenteront, et la partie sera
chaudement disputée.
Ne pourrait-on pas s'entendre ? Nous serions heureux de
mettre les immortels d'accord en leur apprenant une nouvelle
qu'ils ignorent sans doute , eux qui savent tant de choses.
Voici la nouvelle : — Béranger a quitté son ermitage des
bords de la Loire : il est venu le mois dernier s'établir à
Passy.
Or, le poëte remplit maintenant la condition de résidence.
Reste une formalité , une simple mesure d'étiquette. Il est d'u-
sage que l'Académie ne reçoive dans son auguste sein qu'un can-
didat ofificiel, qui s'est présenté lui-même , et qui a formulé sa
requête par écrit. Béranger ne sait pas solliciter , et il ne vou-
drait peut-être pas s'exposer à un refus.
Qu'est-ce qu'une pareille difficulté si le poëte convient à tout
le monde? Et il doit également convenir aux deux camps. 11
tient à M. Dupaly par le couplet et à M. de Lamartine par la
poésie j à M. Etienne par la chanson, et à M. Victor Hugo par
l'ode j à M. Baour-Lormian par la rime, et à M. Royer-Collard
par la raison. — Chacun peut dire : Il est des nôtres j tous di-
ront : Il ne peut que nous faire honneur.
Alors, rien n'est plus simple. Il s'agit tout simplement de
faire la première démarche , et des gens d'esprit et de goût ne
doivent pas regarder à cela. Un bon mouvement , donc ! Qu'une
députation de ces messieurs se rende sans façon à Passy. —
On prend l'omnibus rue de Rivoli ; — c'est l'affaire de deux
heures et de six sous pour aller, traiter et revenir j et quel est
l'académicien qui n'a pas deux heures de loisir dans sa journée
et six sous dans sa poche ? D'ailleurs, ce n'est pas là du temps
perdu , bien au contraire ! Nous venons vous offrir une place
parmi nous , un fauteuil , un brevet d'immortalité , diront-ils au
poète. Béranger est un homme poli , il les recevra j c'est un
homme modeste, il les écoutera j c'est un homme faible , il cé-
dera. Et l'Académie aura fait un choix populaire, et tout le
monde sera content.
Mais vous verrez que l'on ne fera pas cela , précisément parce
que rien ne serait plus simple ni plus convenable.
La distribution des prix académiques a eu lieu jeudi dernier
avec la pompe accoutumée. On a couronné la poésie, la prose
272 REVUE DE PARIS.
et la verlu. Le grand prix Monthyon pour l'ouvrage le plus utile
aux mœurs a été décerné à M. Louis Reybaud. M. Azaïs , M. Mo-
reau , et une douzaine de dames auteurs se sont partagé les
seconds prix. Des couronnes de deux mille francs , de quinze
cents francs et de cinquante napoléons ont été posées sur leurs
livres.
Un très-grand nombre de comédiens assistaient à la cérémo-
nie; — ils écoutaient, ils applaudissaient le débit spirituel et
incisif de M. Villemain; — ils souriaient à rembarras d'un
jeune poëte lauréat , M. Desessarts , qui lit très-mal les vers
qu'il fait très-bien. Ce n'était cependant pas la littérature qui
avait amené à l'Académie ce public de comédiens : — c'était la
vertu. Ils venaient voir couronner un des leurs, M. Moëssard ,
de la Porte-Saint-Martin , le plus ancien des anciens pension-
naires de M. Harel; Moëssard, qui a supporté en philosophe
toutes les mauvaises chances de cette direction orageuse,-
Moëssard, qui est resté fidèle à son directeur, même lorsque la
caisse était vide et que les appointements se perdaient dans la
nuit d'un incalculable arriéré; Moëssard, qui a joué souvent
sans avoir dîné.
Certes, cette belle conduite méritait bien un prix de vertu;
mais ce n'est pas l'artiste que l'Académie a couronné vertueux ;
c'est l'homme privé , c'est le comédien chez lui , c'est le bon et
charitable Moëssard qui a recueilli chez lui la veuve d'un de ses
pauvres camarades et qui a noblement partagé avec elle le peu
qu'il avait.
Bravo , Moëssard! c'est là votre plus beau rôle. M. Guilbert
de Pixérécourt lui-même n'a jamais rien inventé de mieux dans
ses plus belles créations , et la couronne que l'Académie vous
a décernée jeudi dernier vaut mieux que toutes celles dont on
accable le soir au théâtre les chanteurs , les danseurs et les
déclamateurs. — Qu'est-ce que le talent en comparaison de la
vertu !
On n'a pas tout dit sur les inconvénients de la célébrité. Les
noms livrés à une grande publicité sont soumis parfois à des
épreuves et à des mésaventures bien singulières. Nous ne par-
lons pas seulement de la critique qui les déchire et de la mali-
gnité qui s'en amuse, il est d'autres abus auxquels ils n'échap-
pent pas. Pour ne parler que de la liltéralure. si l'oeuvre de
REVUE DE PARIS. »1S
récrivain, protégée par une avare loi, ne tombe dans le do-
maine public que dix ans après la mort de celui qui l'a produite,
le nom de l'auteur ne jouit pas toujours d'un aussi large privi-
lège. Par exemple , l'autre matin, un de nos journalistes les
plus distingués entend frapper à sa porte.
— Entrez! dit-il, d'une voix hospitalière.
Un jeune homme, un inconnu, se présente, les bras ouverts,
eu s'écriant :
— Que je suis heureux de vous revoir , mon cher ami ! souf-
frez que je vous embrasse !
Ces mots à peine prononcés , l'inconnu s'arrête tout interdit.
— Pardon , monsieur , dit-il ; je croyais... j'avais demandé...
je voulais parler à M. Hippolyte Lucas.
— C'est mon nom , monsieur.
— M. Hippolyte Lucas, le journaliste?
— C'est ma profession.
— M. Hippolyte Lucas, le poëte , le romancier?
— J'ai composé des vers et des romans.
— Mais cependant, monsieur , j'ai beaucoup connu à Bou-
logne-sur-Mer un autre vous-même... unjeune homme se disant
journaliste , poète , romancier et Hippolyte Lucas.
— Je ne suis sans doute pas seul de mon nom , mais nul
autre que moi ne le porte dans la littérature.
— J'ai donc été pris pour dupe?
— C'est probable : vous avez eu affaire à un mystificateur.
— C'est fort désagréable. Ce jeune homme avait captivé mon
amitié.
— Peut-être ai-je moins à m'en louer sous d'autres rap-
ports ?
— Oui, monsieur, oui... il m'a emprunté quelque argent.
— Qu'il ne vous a pas rendu ?
— Malheureusement !
— J'en suis aussi fâché pour mon nom que vous pouvez l'être
pour votre bourse. Cependant vous auriez pu vous douter de
la fraude.
— Et comment?
— A quelle époque l'aventure dont vous me parlez s'est-elle
passée?
— H y a un an environ.
274 REVUE DE PARIS.
— Eh bien , vous pouviez voir à la même époque des articles
signés de moi sur les faits dramatiques de la semaine, parais-
sant régulièrement dans le Siècle, dans V Artiste et dans d'au-
tres journaux. Ces feuilletons, qui témoignaient assez de ma
présence à Paris, auraient dû vous éclairer.
— C'est juste! je n'ai pas réfléchi ! D'ailleurs, le mystifica-
teur n'est resté que peu de temps à Boulogne.
— Et où est-il allé?
— A Londres. Il devait de là se rendre en Portugal.
— Je suis désolé , monsieur, que mon nom ait servi à vous
tromper, je vous prie de croire que ce désagrément me touche
autant que vous.
Quelques compliments furent ensuite échangés, et M. Hypo-
lyte Lucas ne songeait déjà plus à cette visite, lorsque le len-
demain il reçut une lettre timbrée de Londres.
Celait une réclamation d'un sieur Coquerel , particulier an-
glais chez lequel le faux Hippolyte Lucas avait laissé des traces
de son passage.
Enfin , hier , notre collaborateur a reçu des nouvelles de Lis-
bonne lui annonçant qu'il était dans cette ville , oïl les Français
et les Portugais lui avaient fait un excellent accueil et ouvert
quelques crédits sur la notoriété de son nom.
M. Hippolyte Lucas ne peut répondre aux gens trompés de
tous les pays que ce qu'il a dit à son visiteur de Boulogne-sur-
Mer :
— C'est votre faute. Si vous connaissez mon nom, c'est que
vous lisez les journaux , si vous lisez les journaux, vous devez
savoir que depuis cinq ou six ans je n'ai pas quitté Paris , puis-
que depuis cinq ou six ans j'ai donné très-exactement et sans
interruption des feuilletons sur les pièces nouvelles de chaque
semaine.
Ce fait n'est pas isolé dans l'histoire contemporaine.
L'année dernière, un monsieur est allé s'établir à Chantilly
où il a passé cinq mois sous le nom de Charles de Bernard. 11
a été reçu , choyé , fêté par les principaux habitants de la ville.
Du reste , ce trompeur n'a exploité que les agréments attachés
au nom qu'il avait usurpé. Il n'a accepté que les plaisirs , les
dîners , les soirées , les compliments , les louanges \ mais il n'a
pas fait d'affaires. Après son départ , quelques éclaircissements
REVLE DE PARIS. 275
sont venus ; la ville s'est partagée en deux camps : les uns ont
reconnu la ruse , les aulres ne veulent pas se donner pour mys-
tifiés , et soutiennent avoir possédé le véritable Charles de Ber-
nard. Une gageure a été faite à ce sujet; l'enjeu est un ban-
quet de trois cents couverts. On a envoyé prendre des informa-
tions à Paris , et l'auteur de la Peau du Lion a dû déclarer que
malgré toute son estime pour les habitants de Chantilly, il
n'avait jamais fait un séjour de cinq mois parmi eux.
Nous pourrions citer aussi un joyeux viveur qui pendant
trois hivers consécutifs a pratiqué les bals mastjués de Musard ,
de Valentino et de la Renaissance , sous le nom du rédacteur en
chef de l'un de nos grands journaux .jouissant ainsi des entrées
dont l'écrivain n'usait pas. Cet économiste, aussi habile dan-
seur que bon calculateur , avait fait au rédacteur en chef en
question une grande renommée de valseur et de galopeur. On
admirait comme quoi l'homme qui avait écrit de si beaux pre-
miers-Paris le matin sur la question d'Orient ou l'équilibre
constitutionnel dansait si parfaitement la cachucha le soir.
Autre exemple.
Un jour M. Alphonse Royer reçut une lettre datée d'un des
plus riants cantons de la Suisse, et portant simplement ces
mots : A monsieur Alphonse Royer , homme de lettres , à Paris.
L'épître commençait par ces mots : « Ame de mon existence! »
et se terminait par ceux-ci : « Ta Mimeli pour la vie ! »
Entre ces deux tendres parenthèses il y avait un flot de pa-
roles sentimentales . une avalanche de passions inondant quatre
pages d'une écriture fine et serrée. Du reste , Mimeli avait jugé
parfaitement inutile d'apprendre son adresse à un homme qui
était censé la savoir mieux que personne.
— C'est sans doute une plaisanterie , pensa M. Alphonse
Royer, qui est allé partout, excepté en Suisse. Et il jeta la
lettre dans le panier de l'oubli.
Quinze jours après, seconde épître venant du même canton.
Mimeli s'étonnait de n'avoir pas reçu de réponse. C'était de doux
et de mélancoliques reproches. Elle suppliait son ami, son Al-
phonse , de verser le baume épistolaire sur les douleurs de
l'absence; de lui écrire quelques lignes de sa chère main , tout
en hâtant l'heure de son retour.
Celte seconde lettre eut le sort de la première et fut suivie
276 REVUE DE PAHIS.
d'une (roisième, écrite sur un autre ton. Le doux reproche avait
fait place au reproche aigu. » Serais-tu donc ingrat? s'écriait
i> la sensible Mimeli. M'oublierais-lu dans ton inconstante pa-
» Irie !... Mais tu sais bien , mon Alphonse , que notre amour
n n'est pas de ceux qui s'éteignent , que notre liaison n'est pas
» de celles qui se rompent ! Oui , tu le sais , car tu comprends
r> les passions fortes et éternelles , toi qui en as fait de si belles
» peinturesdans les romans, dans ces beaux livres pour lesquels
B je t'aimais déjà , lorsque tu m'as apparu comme un maître
n qui vient chercher son esclave. Oh ! alors , lu étais bien l'Al-
w phonse de mes rêvesj ta figure et le son de ta voix achevèrent
r> l'œuvre commencée par les écrits. Je ne voulais pas les
n croire . mes froids compatriotes , lorsqu'ils me disaient de me
» défier du voyageur ! Avaient-ils raison? Tous les Français
» seraient-ils volages ? Je tremble! Mais si tu as perdu la mé-
» moire , Alphonse , si mes lettres ne suffisent pas pour le rap-
» peler le passé , je sais un autre moyen , et lu recevras bientôt
» un souvenir vivant , un gage sacré de notre amour ! «
Cela devenait inquiétant ; la plaisanterie prenait un carac-
tère sérieux. — Quelques jours après celte dernière lettre, Al-
phonse reçut par la diligence de Genève... une nourrice et un
enfant.
— Embrassez votre fils! lui dit la nourrice en mauvais alle-
mand.
Peu de temps après la mère arriva. Une charmante femme,
blonde et rose , qui versa des larmes bien amères en ne recon-
naissant pas l'Alphonse de ses rêves. Elle avait été doublement
trompée !
Lorsque Mimeli eut pleuré toutes ses larmes , elle chercha son
véritable séducteur, el elle le trouva. C'était un commis-voya-
geur qui avait pris, pour plaire, le nom si honorable de l'au-
teur des Mauvais garçons et de la Favorite.
Voilà pourtant à quoi tous les gens de lettres sont exposés !
Qui sait si chacun d'eux n'a pas ainsi des dettes ou un ménage
en province? M. de Balzac a sans doute épousé une douzaine de
femmes de trente ans dans divers déparlements.
Et l'objection de M. Hippolyle Lucas a probablei»eBl été
prévue par les voleurs de noms. Si l'on dit à l'un d'eux :
REVUK DE PARIS. 277
— Mais , voyez , voici un feuilleton signé de vous sur une
pièce jouée il y a quatre jours au Gymnase?
Qui sait si l'industriel n'a pas l'audace de répondre : C'est
tout simple ; en me retirant du commerce des lettres , j'ai vendu
pour ainsi dire , mon fonds , mon achalandage et mon enseigne;
j'ai autorisé mon successeur à conserver ma signature, sur la-
quelle est fondée la fortune du journal, de la Revue et du li-
braire qui déplorent ma retraite prématurée !
Pour prévenir autant que possible de pareils abus , les gens
de lettres ne sauraient trop encourager les peintres et les sta-
tuaires à propager leur image par le plâtre, la gravure et la
lithographie. Dantan et Adolphe Menut ont déjà beaucoup fait
en ce sens, l'un par ses statuettes si spirituelles, et l'autre par
ses dessins si parfaitement ressemblants. Voici venir encore un
habile artiste , M. Benjamin , qui leur livrera, au modeste prix
de cinquante francs, cinquante exemplaires d'un portrait très-
élégamment lithographie. C'est là le plus sûr moyen pour pré-
venir bien des fraudes et mettre nos auteurs à l'abri de toute
espèce de lettres de change, de Mimeli et de nourrices. L'er-
reur en ce genre-là est vraiment de trop; c'est bien assez de la
réalité.
— • Les cent et une trompettes de la Renommée ont déjà cé-
lébré sur tous les tons le grand événement de la semaine der-
nière : la réception de M. Victor Hugo dans le giron de l'Académie
française. — Le sujet, cependant , est loin d'avoir été épuisé.
Pour avoir un public dans leurs cérémonies, messieurs de
l'Académie sont dans l'usage de distribuer trois fois plus de bil-
lets que la salle ne contient de places, et malgré cette précau-
tion ils ne comptent trop souvent que de rares spectateurs. Cette
fois ils avaient suivi la même routine, leur amour-propre ne
voulant pas supposer que le nouvel élu attirerait la foule plus
aisément que ses prédécesseurs Qu'est-il arrivé? c'est que pas
un billet n'a manqué à l'appel ; tout le monde est venu; il y a
eu émeute dans la cour de l'institut , ordinairement si paisible.
Ceux qui s'y étaient' y-vh trois ou quattc heures d'avance ont
a 24
278 REVUE DE PARIS.
seuls pénétré dans l'enceinte; les autres, après de vains efforts,
se sont vus obligés de battre en relraite. —• L'assenîblée était
magnifique et charmante , pleine d'hommes distingués et de
jolies femmes. — Un prince et deux princesses delà ramille royale
assistaient à cette belle solennité. — Rien ne manquait au triom-
phe du nouvel académicien.
Nous nous trompons : il manquait là quelques-uns de ses
collègues. Plusieurs académiciens brillaient par leur absence j
c'étaient les boudeurs qui faisaient un dernier acte d'opposi-
tion en refusant de venir recevoir celui que leurs voles aveu-
gles avaient constamment repoussé.
Nous avons vainement cherché M. Flourens dans les stalles
académiques. M. Flourens était sans doute retenu chez lui par
ses profondes études sur les canards.
M. Jay et M. Droz avaient généreusement sacrifié leur jeton
de présence sur l'autel de l'animosilé littéraire.
M. Scribe était sous les spirituels ombrages de son parc de
Séricourt, demandant aux Naïades un second y erre d'eau.
M. Casimir Delavigne était peut-être à la recherche d'un au-
teur inconnu et d'une comédie posthume, ou peut-être relisait-il
le Paravent de M. Charles de Bernard , qui a fourni le sujet du
Conseiller rapporteur.
En sa qualité de membre du bureau, M. Dupaly , directeur
de l'Académie, était obligé d'assister à la séance; ce fut lui aussi
qui en vertu de ces mêmes fonctions , dépouilla le scrutin et
proclama l'élection le jour où M. Victor Hugo fut nommé. Les
honneurs sont quelquefois bien cruels!
Pour prendre patience, en attendant l'heure de la cérémonie
on racontait quelques anecdotes académiques. Il y avait là des
gens bien informés , et les indiscrétions allaient grand train.
Nous nous contenterons de citer un de ces documents qui servi-
ront à l'histoire littéraire de l'époque.
A la dernière élection , qui produisit M. Ancelot , le débat fut
assez vif. — M. Charles Nodier présentait M. Ballanche aux
suffrages des immortels , et il développait les titres de son can-
didat dans une chaleureuse improvisation.
Cette fois M. Dupaly, qui soutenait M. Ancelot, tira un assez
bon parti de sa dignité de directeur; il interrompit M. Charles
Nodier :
REVUE DE PARIS. 279
Ce discours , dit-il , est superflu , il n'est pas dans les usages
de l'Académie de discuter les titres d'un postulant qui n'a au-
cune chance.
Ce rappel aux usages académiques a lieu de m'étonner, ré-
pondit M. Charles Nodier. Je crois connaître les règlements
aussi bien que mon collègue iM. Dupaty, car je suis plus ancien
que lui dans la compagnie, ce qui m'a procuré l'inappréciable
avantage de lui donner ma voix.
Après la séance, lorsque M. Ancelot eût été proclamé, M. Du-
paty s'approcha de son ami Charles Nodier et lui dit :
Je sais bien que tu m'as donné ta voix , je n'avais pas be-
soin que tu me le rappe/a«.
Lasses, reprit M. Nodier.
Ce fut la seule vengeance de l'excellent et spirituel puriste.
TABLE DES MATIÈRES.
Pajjes.
Histoire de la formation de la langue française, par
M. J.-J. Ampère; par M. Louandre 5
Les préventions; par M. Emile Souvestre 20
Le poème du Cid; parM. Eugenio de Ochoa 57
De Londres à Manchester; par M. Louis Viardot. . . 78
Francforl-sur-le-Mein; par 0 89
Critique littéraire. —Publications socialistes. —Romans
nouveaux ; par M. Chaudes-Aiguës 97
Poésie. — La fenêtre. — Le chemin de la mort. — A Ju-
les Janin; par M. Arsène Houssaye 122
Réception de M. Victor Hugo à l'Académie française. . 127
Le barbare Abd-el-Kader et quelques autres barbares ;
par M. Léon Gozlan 137
Réponse à M. Becker. — Le Rhin allemand ; par M. Al-
fred de Musset * 175
L'ancien royaume des Pays-Bas ; par 0 176
Philosophes excentriques. — Jérôme Cardan; par M. Fré-
déric Mercey 18G
L'héritage de mon oncla; par M. Alexandre Delavergne. 224
Poésie. — Is'iobé. — Deux sœurs jumelles ; par M. Amédée
Renée 267
Mélanges 270
FIN DE LA TABLE,
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